Les Enfants Cachés : 1939 – Paroles D’Étoiles – 1945

Les Enfants Cachés : 1939 – Paroles D’Étoiles – 1945

Il y a des livres que je lis lentement, que je relis souvent, des livres qui dépassent la simple lecture et s’adressent à l’âme… Je parle de Baudelaire, de Léautaud, de Céline, de Malet… Je parle aussi de bandes dessinées qui vibrent d’une émotion essentielle. Et c’est le cas avec cet album-ci ! Une réédition à ne pas rater !!!!!!

copyright soleil

La guerre 40-45, comme toutes les guerres d’ailleurs, a fait d’une idéologie répugnante une arme exclusivement meurtrière… Toutes les guerres tuent des gens simplement « comme tout le monde », toutes les guerres détruisent ce qui est faible, toutes les guerres assassinent des hommes, des femmes, des enfants sans avoir besoin de quelque raison que ce soit… Au milieu du vingtième siècle, ce furent les tueries en masse de communistes, de roms, d’homosexuels, d’handicapés. Et de Juifs, qui payèrent le plus lourd des tributs à l’immense connerie humaine !

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Pendant cette guerre, à côté des lâchetés pratiquement institutionnalisées, des milliers d’enfants juifs furent sauvés par des milliers d’anonymes… Ce sont quelques-uns de ces enfants qui nous parlent, dans ce livre, au travers de leurs lettres, de leurs récits. Et c’est à partir de ces mots, de « leurs » mots, grâce aux ouvrages de Jean-Pierre Guéno, que ces « enfants cachés » nous livrent, ici, leurs vérités, leurs réalités, leurs souvenances… Et pendant presque 100 pages, toutes les émotions de l’âme humaine s’agrippent à nos présents, et osent être simplement émouvants dans un monde qui ne ressent plus beaucoup d’émotion !

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Comme un roman, ou, plutôt, comme plusieurs séquences de plusieurs journaux intimes, cet album a pris le choix, d’abord, de se découper en chapitres… Avec des introductions, à chaque fois, qui sont sans doute de la main de Guéno, avec des préfaces qui, elles, sont de Serge Le Tendre, scénariste, avec enfin des illustrations dues chaque fois à un dessinateur différent. Et ces chapitres, par leurs titres mêmes, forment comme un paysage, puisque tout démarre à marée basse, avant que n’arrivent tempête, naufrage et nuit, que ne vienne l’échouage à même la terre, qu’éclate enfin en étoiles la marée haute de l’existence, s’accompagnant d’une résurgence qui n’a rien de paisible.

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Je ne vais pas citer tous les dessinateurs qui, par leur variété graphique, font étonnamment de ce livre un ensemble parfaitement homogène. Parmi eux, je ne peux cependant que souligner le talent exceptionnel de Guillaume Sorel… Mais tous les artistes présents dans les pages de ce livre sont excellents… Thierry Martin, entre autres, qui, avec un dessin presque déstructuré, dessine à même les visages les douleurs du récit… Mais il y a aussi Demarez, Biancarelli, et bien d’autres encore ! Ce sont eux, par leurs dessins en offrande, qui aident à exprimer l’absurdité du silence, les incompréhensions de l’enfance, les abandons devenant haines, parfois, les souvenances se révélant être de secrets traumatismes… Ce sont eux qui nus dessinent l’enfance perdue dans une guerre infâme (comme toutes les guerres), l’enfance et ses injustices que les années, ensuite, ont dû servir à réparer…

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On aborde dans ce livre énormément de thématiques différentes… Celles de certains « sauveurs » plus proches des Thénardier que des justes… Bien entendu, l’antisémitisme est une de ces thématiques, mais il est vu au travers des yeux d’une enfance qui ne peut que subir, sans héroïsme, les affres d’un monde dans lequel, ensuite, ils auront à survivre… Une enfance dont je veux citer ici deux petites citations trouvées au fil des pages de ce livre : « La peur s’est insinuée en moi », « On m’avait raflé mon enfance »… Rafle, un mot qui, il y a peu, prononcé par un avocat pourtant Juif sur une chaîne de télé très « à droite », éveille de nouveaux échos inacceptables… Dangereux… Prouvant, si besoin en était encore, que les idéologies, quelles qu’elles soient, ne créent que des barrières !…

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Vous l’aurez compris, je pense que cet album fait de texte et de dessins, de témoignages et de réflexions, est un livre absolument nécessaire ! Parce qu’il est, d’abord, humain, parce qu’il se refuse à toute politique, parce qu’il nous est miroir de nos réalités, aussi, et donc de celles de notre monde, issu de celui qu’ont créé ces enfances perdues, ces enfants cachés. « Quand une âme se libère, une étoile chante. C’est le moment de faire chanter le ciel. » Ces mots terminent ce livre… Et me font rêver à des cieux étoilés de jaune, de blanc, de rouge, de noir, de brun, toutes les couleurs des arcs-en-ciel de la vie !

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Enfants Cachés : 1939 – Paroles D’Étoiles – 1945 (Auteurs : Jean-Pierre Guéno, Serge Le Tendre, et dix dessinateur différents – éditeur : Soleil – 96 pages)

Histoire D’Ana – des racines enfouies dans une guerre civile à ne pas oublier

Histoire D’Ana – des racines enfouies dans une guerre civile à ne pas oublier

Une histoire aux tons pastel, pour parler d’une réalité aux horreurs quotidiennes. Un livre de souvenirs à se réinventer, de fuite en avant, de famille à retrouver… Un livre sur l’errance d’une femme à la poursuite d’elle-même !

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A cinquante ans, Ana vit à Bruxelles… Elle vit dans le monde aussi, pratiquant une profession qui l’aide à aider, tout autour de la terre, les êtres que les guerres et les conneries humaines mettent en souffrances… Des souffrances toujours innommables… Des souffrances qui rappellent silencieusement à cette femme active qu’elle est, elle aussi, et depuis l’enfance, une immigrée de la guerre, une migrante aux racines presque effacées…

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A cinquante ans, à Bruxelles, un ennui de santé amène Ana à se pencher sur elle-même… A se demander pourquoi, depuis des années, elle change sans cesse de lieu, de vie, de rencontres, d’amour ?… Pourquoi ces urgences qui rythment ses quotidiens et qui effacent ses racines ?… Pourquoi cette fuite ?… Et que fuit-elle véritablement ?… A cinquante ans, Ana décide de ne plus fuir, de ne plus esquiver sa propre existence. Et de s’accepter, totalement enfin, comme exilée, comme attachée à la chair même d’une souvenance devenue presque transparente. A cinquante ans, Ana quitte la Belgique et s’en va dans un pays, le sien, qu’elle ne connaît pas… Ou si peu… Et c’est cela, ce voyage d’une femme vers elle-même, vers, donc, ce qui la construit depuis toujours, même inconsciemment, c’est ce voyage-là que nous raconte ce livre.

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A partir de ce moment-là, dans une auto-fiction extrêmement intimiste, Paulina Orrego Vergara nous parle d’elle en parlant d’une terre, la sienne pourtant, qu’elle ne connait pas. Le Chili, ainsi, se raconte à chacun de ses pas, à chacune de ses rencontres avec une famille oubliée, à sa découverte de lieux mémoriels pour les Chiliens et nouveaux pour elle. Et c’est une construction narrative étrange et envoûtante qui s’étire, dès lors, au fil des pages.

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En utilisant les codes de la bande dessinée, qu’elle triture à sa manière, mêlant bd et illustration au long d’un découpage très personnel, l’autrice nous livre l’Histoire, majuscule, du Chili, de l’espérance en un monde meilleur et de la désespérance d’une dictature répugnante. Elle découvre un monde, le sien, en le dessinant… Elle nous dresse un portrait résolument politique, celui de toutes les histoires de tous les pays, de toutes les dictatures, de tous les pouvoirs, de toutes les lâchetés, de tous les mensonges, de toutes les délations, de toutes les peurs, de toutes les tortures. Elle nous explique, graphiquement bien plus qu’en mots, son regard sur l’exil. Le sien, celui d’une exilée revenant au pays. Et ce qui est surprenant, et parfaitement réussi, c’est que Paulina Orrego Vergara nous offre un livre presque aérien… Un livre sans ostentation… Un livre lumineux… Un livre poétique…

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Les traumatismes qu’elle met en scène, en images et en mots, elle n’en avait pas vraiment conscience avant de découvrir son pays natal… Deviennent-ils les siens? En tout cas, elle en parle, parce qu’il n’y a qu’un seul remède à ces traumatismes, et c’est la mémoire. Cette mémoire qu’elle s’approprie… Paulina Orrego Vergara nous raconte la mémoire d’un pays, oui, d’un peuple toujours divisé, et cette mémoire devient les racines qu’elle recherchait, et cette mémoire-là devient la sienne, et lui permet de conclure sa quête… D’arrêter de tourner en rond… Et de s’en revenir dans la minuscule petite Belgique, pour y serrer dans ses bras l’Amour… C’est un livre, lumineux, oui, celui d’une quête qui conduit Ana à se restaurer à elle-même, « là où elle se sent chez elle »…

Jacques et Josiane Schraûwen

Histoire D’Ana (autrice : Paulina Orrego Vergara – auto édition)

Pour vous procurer cet album : paulina.orrego.vergara@gmail.com

Pour accompagner la lecture de ce livre, écoutez Julos Beaucarne.

La fille du Bois Tordu – Un premier tome dans la bonne tradition du fantastique européen !

La fille du Bois Tordu – Un premier tome dans la bonne tradition du fantastique européen !

J’aime les éditeurs qui « osent »… Ceux qui ouvrent leurs livres à des auteurs de toutes sortes, mais dont la qualité première est de ne pas se couler dans des moules bien formatés…

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Oui, j’aime Mosquito, ses dessinateurs latins époustouflants, ses auteurs français étonnants, ses albums dont la qualité première est toujours un graphisme original et parfois inattendu… Et c’est bien le cas avec cet album signé par Isaac Wens… Un nom qui rappelle, évidemment, celui de « Wenceslas Vorobéitchik », héros d’un des immenses écrivains policiers belges, Steeman… Mais ici, pas d’histoire de crime, mais un album qui nous plonge dans une aventure mêlant le style fantastique belge à un sens du gothique très britannique, et qui le fait avec un indéniable talent !

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Et donc, c’est avec plaisir que je me suis plongé dans une aventure de Robert le Diable… Un nom frémissant pour un jeune homme qui est journaliste dans un journal s’intéressant à l’étrange, sous toutes ses formes. Avec un visage à la « Lord Byron », une allure tranquille, un manque d’étonnement dans le regard, ce reporter est envoyé quelque part en Gascogne, dans un endroit appelé le « Bois tordu », pour y photographier un individu qu’on dit vieux de bien plus de cent ans. Sur sa route, Robert rencontre un homme étrange, John Smith, qui l’accompagne jusqu’à une demeure se dressant, fantomatique, dans une nuit sans âme… John Smith, en mission, lui aussi, pour récupérer une commode hantée…

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Le vieillard qu’on dit immortel est déjà mort… Il revient du néant, malgré tout, vampire prêt à tuer, vampire abattu par John Smith… Dans cette demeure, il, y aussi une jeune femme, « la mésange », et un gamin obèse, deux « maudits ». Robert, John, et ces deux êtres vont prendre la route vers Londres… Londres où se tiennent des réunions qui en appellent à l’ésotérisme, aux fantômes, aux squelettes reprenant vie…

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Tout cela semble assez confus, j’en conviens… Mais le fantastique à la belge, à l’européenne, celui de Gérard Prévot ou de Gustav Meyrinck, celui de Claude Seignolle ou de Jean Ray, est très différent du fantastique à l’américaine. Là où Stephen King et consorts nous montrent à voir, Isaac Wens, tout comme les écrivains que je viens de citer, donne à ressentir… Le fantastique européen est affaire d’ambiance, de sensation. Pour le savourer, il faut se laisser emporter par un récit qui, comme dans toute réalité d’ailleurs, s’amuse à nous perdre, à nous retrouver, à mélanger différentes thématiques, à créer une atmosphère emmenant à la peur plus qu’à la terreur. Le fantastique mis à l’honneur dans ce livre est aussi très référentiel… Avec, en trame de fond de la narration, un artiste que l’on peut dire maudit aussi, William Blake, poète et peintre aux sombres travaux…

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La mise en scène de cet album fait penser à un opéra satanique, avec un dessin extrêmement expressif (proche, parfois, de Foerster) qui nous montre le seul personnage féminin, « la mésange », de manière idéalisée, qui nous montre aussi Robert de façon presque réaliste, tout en nous révélant, autour d’eux deux, des personnages infiniment plus caricaturés. C’est un premier épisode, et on sent que la suite nous aidera, lecteurs un peu perdus mais déjà envoûtés, à mieux comprendre les différentes histoires emmêlées dans ce premier tome… Quant à moi, j’aime le fantastique, simplement, parce que, toujours, il réveille des échos très réalistes, très réels… Et Isaac Wens, dans ce domaine, me séduit, comme je pense qu’il pourrait vous séduire aussi !

Jacques et Josiane Schraûwen

La fille du Bois Tordu (auteur : Isaac Wens – éditeur : Mosquito – février 2026 – 52 pages)