Go West Young Man

Go West Young Man

14 histoires et 75 ans pour revisiter les mythes du western

Tiburce Oger et Hervé Richez, les scénaristes de cet album, aiment l’ouest américain et toutes les légendes qu’il véhicule… Et c’est à ce monde proche toujours de la tragédie qu’ils consacrent cet album, avec l’aide de 15 dessinateurs !

Go West Young Man © GrandAngle

C’est dès ses débuts que la bande dessinée s’est intéressée au western, avec, dès les années 1900, des portraits des figures mythiques de la grande aventure américaine.

Au fil du temps, s’inspirant à la fois des nombreux romans américains (de Louis Lamour entre autres), du cinéma et d’une certaine forme de politique « bien-pensante », les aventures western se sont multipliées. Pendant la guerre 40-45, le magazine Spirou a fait ainsi dessiner Red Ryder par Jijé, avec, en filigrane, l’image d’une certaine forme de liberté que l’occupation nazie supprimait…

Go West Young Man © GrandAngle

Au gré des années et des acceptations de passés peu glorieux, les thématiques propres à ce genre ont évolué, elles aussi, et il faut souligner l’extraordinaire portée du film « Little Big Man » en 1970, après lequel raconter une histoire de la grande Histoire américaine de manière manichéenne devint pratiquement impossible !

Go West Young Man © GrandAngle

En bande dessinée, les choses n’ont pas été différentes. Jerry Spring avait déjà modifié les règles en vigueur dans le domaine du western, Hermann, Greg et Comanche les ont totalement chamboulées…

Et, depuis, bien des dessinateurs, de Fuente à Palacios, de Giraud à Prugne, se sont aventurés dans cet univers tellement particulier. Et ce sont quatorze d’entre eux qu’on retrouve dans ce livre étonnant.

Plutôt que de parler de roman graphique, je préfère décrire ce livre comme un recueil de nouvelles graphiques, de sketches dans le style des films italiens et français des années 50…

Go West Young Man © GrandAngle

Il y a, comme dans ces films, un fil conducteur qui fait toute l’unité de l’album : une montre qui, de récit en récit, passe de main en main, de gousset en gousset…

Tout commence en 1763, avec le dessinateur Prugne, les Indiens, et la variole importée par les hommes blancs. Ensuite, C’est Taduc qui nous dessine l’amour et ses métissages, avant de passer le relais à Blasco Martinez qui rappelle les remous sociétaux du racisme le plus répugnant. Meyer aborde, quant à lui, ce thème souvent mis en scène dans les films des années 40 et 50, le pony express.

Go West Young Man © GrandAngle

Et puis, il y a Meynet et la guerre de Sécession, Bertail et les nouvelles guerres entre Indiens et Blancs, Labiano et les truands qui tuent par peur, Boucq et les voleurs de bétail, Hérenguel, la vengeance et le justice, Blanc-Dumont et Cuzor face à Geronimo, Rossi et les Indiens, encore, Rouge et la fin d’une époque, Toulhoat et Pancho Villa, et, enfin, Gastine qui boucle la boucle en nous parlant d’injustices plus contemporaines.

Ainsi, entre 1763 et 1938, c’est le temps qui égrène l’Histoire…

Oui, au travers d’une montre, c’est le temps le héros de ce livre, un temps qui n’a que le gout du sang.

Go West Young Man © GrandAngle

Mais cette Histoire, dite majuscule, abandonne les oripeaux de la convenance sous la plume de Tiburce Oger et Hervé Richez, se faisant d’abord et avant tout une suite de portraits humains. Des portraits lucides, réalistes, donc dépassant toujours les simples remous iconiques d’un rêve mensonger pour s’enfouir dans ce qui fait vraiment l’humanité : les failles, les violences, les horreurs, les impossibles espérances.

C’est un livre qui, incontestablement, rend un hommage vibrant et réussi à un genre que le neuvième art vénère depuis longtemps, le western.

Go West Young Man © GrandAngle

Je dirais même que cet hommage prend un ton très classique dans sa forme. Chacun des dessinateurs s’est efforcé, avec l’aide de quelques excellents coloristes, de se fondre dans une forme classique, tant

au niveau narratif que graphique. Cela n’en rend que plus puissant encore, sans doute, le propos qui, lui, parvient à écorcher l’image qu’on peut avoir du passé, un passé qui n’est pas le nôtre mais qui ne peut que nous être le miroir de nos propres heures enfuies.

Go West Young Man © GrandAngle

Il m’est impossible de mettre en avant l’un ou l’autre des artistes qui meublent, dans tous les sens du terme, cet extraordinaire livre, tant ils forment un casting parfait ! Et parfaitement talentueux ! Et si j’ai un regret, un seul, c’est de ne pas voir au générique de cette fresque dessinée le nom d’Hermann…

Mais ce n’est qu’un regret tout personnel, qui n’enlève rien au plaisir qui fut mien de me plonger dans un univers qui m’a remis en mémoire Gary Cooper, Clint Eastwood, Dustin Hoffman, Richard Harris…

Jacques Schraûwen

Go West Young Man (scénario : Tiburce Oger, avec la collaboration d’Hervé Richez – 16 dessinateurs et 5 coloristes – éditeur : GrandAngle – novembre 2021 – 111 pages)

COSEY

COSEY

L’ultime trajet graphique de Jonathan et un livre qui met en évidence tous les talents de cet auteur.

Cela fait 46 ans que Jonathan suit les pistes et les routes d’une Asie envoûtante, cela fait 46 printemps que Cosey, dessinateur hors-normes, inclassable, occupe une place importante dans la grande histoire du neuvième art.

Jonathan : 17. La Piste de Yéshé

(éditeur : Le lombard – 56 pages – octobre 2021)

© Le Lombard

1975… Je n’ai certainement pas été le seul à m’étonner de voir paraître, dans les pages du magazine Tintin, un personnage nouveau, déconcertant, étonnant, atypique.

C’était l’époque où le neuvième art sortait peu à peu des sentiers battus, avec des auteurs comme Godard et son Martin Milan, Pratt et son Corto Maltese, le Suisse Derib et sa lecture moderne du mythe du western. Dans des revues pour jeune public, on osait enfin aborder de front des thématiques sociétales importantes. Et Cosey, d’emblée, avec Jonathan, a participé pleinement à cet essor essentiel dans l’histoire de la bande dessinée.

© Le Lombard

Les aventures vécues par Jonathan, et toutes, ou à peu près, lisibles comme des albums uniques, mettent en scène un « héros » qui se balade dans l’Himalaya, qui quitte le confort européen pour découvrir de nouveaux horizons, un personnage dont les albums s’accompagnaient de choix de musiques à écouter tout en les lisant…

En une époque où les expressions « feel good » et « spiritualité » étaient loin d’être à la mode, le personnage de Jonathan s’est révélé, d’album en album, un rêveur aventurier, un homme, surtout, à la poursuite de lui-même, de souvenir en souvenir, d’amour en abandon, de rencontre en rencontre.

Et le voici, dans ce dix-septième opus, arrivé à la fin de son trajet. Un dix-septième et dernier livre dans lequel on le retrouve en fin de piste, retournant au Tibet et y trouvant, à sa manière, les réponses à la question qui a sous-tendu toutes ses aventures, plus poétiques que mouvementées : qui est-il ?

© Le Lombard

Parce que c’est cela, cette bd : une aventure graphique exceptionnelle qui nous parle de spiritualité, et dans laquelle le héros est véritablement le double de son créateur. Une saga dessinée qui met en scène plus qu’un héros, des sentiments, des sensations, sublimées par un dessin aux infinies transparences, par des couleurs qui chantent comme chante la voix de Léonard Cohen…

Une saga qui nous parle de questionnements propres à tout être humain, sans doute. Trouver un sens à sa vie, est-ce le faire pour son passé ou son futur ? Pourquoi le fait de vieillir semble-t-il accentuer l’envie, voire le besoin, de se trouver une spiritualité personnelle ? Avec, en trame, cette question sur la codification de la spiritualité, au travers de religions ou de philosophies, de courants de pensée ou de sectarisme à la mode : n’est-elle pas un lien de plus qui attache l’homme à lui-même ?

Jonathan

Cosey est, dans un monde de mouvement, un dessinateur qui aime reposer ses mots, ses regards, ses dessins, pour qu’ils puissent, sans ostentation, ouvrir des fenêtres vers nos propres interrogations…

A l’Heure Où Les Dieux Dorment Encore

(éditeur : Daniel Maghen – octobre 2021 – 302 pages)

© Cosey

Depuis quelques années, les monographies ou livres d’art consacrés à des auteurs de bande dessinée se multiplient.

Mais disons-le tout de go, à l’instar de son auteur, ce livre « A l’heure où les dieux dorment encore » se révèle, lui aussi, totalement atypique.

© Cosey

Les dessins de Cosey qui s’y trouvent sont des croquis, des dessins d’observation comme il le dit lui-même, et qui le racontent, lui, autant qu’ils racontent les gens et les paysages rencontrés… Cela ressemble, au premier regard, à un album de « voyages », certes, mais il n’en est rien non plus… Je dirais personnellement que cet album est un portrait de son auteur, tout simplement…

© Cosey

C’est, en fait, un album vivant, un album au jour le jour, un album habité, humaniste, dans lequel les mots et les dessins, les couleurs et les mouvements refusent tous les clichés… Dans lequel, en outre, règne une musique qui est celle de l’observation, du rythme de la vie et du temps qui passe, au travers des regards, nombreux, qui, sans cesse, s’entrecroisent et dialoguent, même dans le silence.

Cosey
© Cosey

Avec Cosey, la qualité est toujours au rendez-vous, et elle est toujours profondément ancrée dans l’humanisme… Dans le besoin et la nécessité d’aimer la différence… Cosey est, résolument, un auteur culturel, au sens noble de ce terme trop souvent dénaturé.

Jacques Schraûwen

Le Petit Dickie Illustré – intégrale 2 (2011-2021)

Le Petit Dickie Illustré – intégrale 2 (2011-2021)

Gloire soit rendue à l’iconoclaste Pieter De Poortere de nous faire sourire sans retenue avec Dickie, son Beauf, et Vickie, sa petite femme libre et libertine, voire nymphomane !

Le Petit Dickie Illustré © Glénat

Première précision à donner : cet album de quelque 164 pages est totalement muet.

Deuxième précision : les « héros » qui y sévissent n’ont rien, strictement rien de bien-pensants, de respectueux, de polis et gentils.

Troisième précision : le mauvais goût est partie prenante de chaque gag, avec un sentiment jouissif évident.

Quatrième précision : les deux personnages, physiquement, sont récurrents tout au long de cet album, mais ils se baladent dans différentes époques, dans différents lieux, dans différents moments historiques aussi… Dickie, par exemple, incarne avec une réjouissante bêtise le personnage d’Hitler !…

Le Petit Dickie Illustré © Glénat

Vous l’aurez compris, Pieter De Poortere est à placer dans la famille d’Hara Kiri, de l’Echo des Savanes, ceux d’hier, voire d’avant-hier, bien plus qu’en compagnie de Tintin ou Spirou. Même si, graphiquement, on n’est pas très loin, avec Dickie, d’une certaine ligne claire…

Le Petit Dickie Illustré © Glénat

La première grande réussite de cet album, de ce Dickie, c’est sa bonhomie… Son apparence est celle de monsieur tout-le-monde, un quidam perdu dans un monde qui le dépasse, mais un monde dans lequel il s’inscrit résolument, en y participant avec toutes les ressources infinies de sa fondamentale bêtise.

Alors, tout y passe…

Le romantisme amoureux sur les canaux de Venise…

Les duels dans l’ouest américain…

Les strip-tease vénaux…

La mode « feel good »…

Hitler et d’autres figures historiques, comme dans ce jeu d’échec dessiné mettant face à face les Blancs et les Noirs, Léopold II et Mobutu.

Le Petit Dickie Illustré © Glénat

Eh oui… Et à chaque page, ainsi, le politiquement correct est égratigné… En même temps que le handicap, les cimetières, la mort, la religion, le sport, la pandémie, la science, la guerre, le cinéma.

Ce faisant, et sans avoir vraiment l’air d’y toucher, Pieter De Poortere nous dresse le portrait délirant de notre société… Un portrait au vitriol, un portrait qui n’a pas peur du mauvais goût, loin s’en faut, et il nous montre ainsi qu’en guise de mauvais goût, finalement, voire même de provocation, les maîtres à penser, politiques, idéologies, scientifiques que plébiscitent les médias n’ont rien à envier à Dickie… Lui au moins, de par un dessin direct, sans effets spéciaux, de par une apparence cool, se révèle de manière certaine bête et méchant, mais avec une espèce de fausse gentillesse provocatrice…

Le Petit Dickie Illustré © Glénat

Oui, tout compte fait, ce livre iconoclaste, outre le fait qu’il nous fasse passer un bon moment, ne manque pas d’intelligence, et d’ouvertures nombreuses à des réflexions qui, elles, ne font pas vraiment rire…

Jacques Schraûwen

Le Petit Dickie Illustré – intégrale 2 (2011-2021) (auteur : Pieter De Poortere – éditeur : Glénat – octobre 2021 – 164 pages