Remedium, fort de ses expériences humaines, de ses convictions, de ses engagements militants, nous offre toujours des livres qui, à partir du réel, nous emmènent vers des approches sociétales importantes, essentielles même.
C’est encore le cas aujourd’hui, avec un livre qui s’éloigne de l’univers de la bande dessinée et s’adresse à un public jeune, à l’enfance de tout émerveillement et, donc, de toute réflexion. Un livre réalisé avec la collaboration d’Amnesty International.
Au centre d’un village africain trône un arbre autour duquel on parle, on se raconte, on écoute, on vit.
L’intolérance est l’apanage de l’homme, et cet arbre à palabres, narrateur de ce livre, doit être détruit par des guerriers venus d’ailleurs. Il s’agit « d’empêcher les griots de parler, les enfants de jouer, les anciens d’enseigner, les plus jeunes de comprendre ».
Mais la vie et la nature sont plus forts que l’incommensurable bêtise de ceux qui, au nom d’une foi, d’une idéologie, pensent posséder la seule vérité. Et autour d’une nouvelle pousse, les palabres reprennent, et le temps de vivre vient après celui de mourir et de tuer…
Le propos est sérieux. Le traitement, lui, est d’une belle simplicité, graphique et littéraire.
Remedium nous raconte son histoire, sans se presser, avec des phrases simples, avec des dessins immédiats, des perspectives courtes, des expressions aisément reconnaissables. Et, ce faisant, il prouve que les livres pour enfants, les livres à leur lire, à leur faire lire, peuvent (et doivent…) se nourrir de rêve et d’intelligence… donc, de poésie !
Jacques Schraûwen
Auteur : Remedium – éditeur : Des ronds dans l’O jeunesse
Quand Antonio Lapone, Teresa Valero et Juan Diaz Canales (scénariste de Black Sad) décident de travailler ensemble, le résultat ne peut qu’être une totale réussite… A découvrir aux cimaises de la Galerie Champaka à Bruxelles, jusqu’au 24 octobre 2020.
1939. Une jeune danseuse, Navit, et un jeune dessinateur, Arch, pauvres tous les deux, vivent à New York. La jeune femme trouve un travail chez un homme d’affaires qui, amoureux d’elle, l’épouse avant de mourir et d’en faire son héritière.
Parallèlement, Waldo est un avocat extrêmement doué et terriblement retors, fils d’un entrepreneur riche à millions et peu intéressé par le sort de ses ouvriers et employés. Et un jour, dégoûté de ce qu’il a à plaider, il claque la porte au nez de sa famille et de ses richesses assurées
Ces trois destins vont se croiser, se mêler, se perdre et se retrouver, par le gré du magazine de charme que Navit conserve de son héritage. Un magazine qui laisse une large place aux pin-up, et dont elle va vouloir faire une vraie revue ouverte à tous les arts.
Tout cela pourrait faire penser à un mélo. Mais tel n’est pas le cas, et au travers d’une intrigue qui se démultiplie à certains moments, la mise en page, la construction graphique se révèlent, au-delà du seul récit, un véritable hommage à ces artistes souvent méconnus, dont les traits « sexy » ont enchanté bien des lecteurs !
Antonio Lapone : un livre-hommage
Vous l’aurez compris, ce livre se démarque quelque peu des œuvres précédentes de Lapone. Son style graphique lui-même a évolué, comme pour coller du plus près possible à ce foisonnement de personnages, d’une part, à l’évolution aussi, au fil des années, de la narration. Bien sûr, on reconnaît Lapone tout de suite, son trait très « design », très « dessin de mode » également, très « vintage » pour user d’un terme sans grand intérêt mais tellement à la mode ! Lapone dessine ainsi depuis toujours, avec, dans cet album-ci, moins de références à la » Ligne Claire »
Cela dit, ce côté « Ligne claire » n’est pas totalement absent de ce livre… Le personnage de Arch, dessinateur talentueux mais vivant un peu en absence de lui-même et des autres, ce personnage est un peu l’auto-portait de Lapone lorsqu’il dessine…
Antonio Lapone : foisonnement de personnages et de récitsAntonio Lapone : le personnage d’Arch
S’il fallait trouver un thème central à ce « Gentlemind », en dehors de l’hommage vibrant qui y est rendu, avec une évidente nostalgie, à une époque et à ses rythmes d’existence, ses émerveillements, ses promesses, s’il fallait trouver un fil conducteur entre tous les protagonistes, ce serait sans doute « l’art »… Mais pas celui qui s’accroche aux cimaises des galeries à la mode, non. L’art qui accroche le regard, l’art qui fait du bien, l’art du quotidien, l’art que tout un chacun peut appréhender, l’art, tout simplement, qui raconte des histoires.
Le travail de Lapone avec ses deux scénaristes l’a poussé également à s’ouvrir, au niveau de son dessin comme de son contenu, à s’écarter des chemins de ses habitudes. Depuis toujours, en effet, c’est le regard de l’homme sur la femme qui se trouve au centre de ses livres. Ici, il inverse ce mouvement, et il fait de la femme, de son héroïne, Navit, une héroïne qui rue dans les brancards, qui sait qu’elle est belle, donc désirable, mais qui n’en joue pas et qui trace sa route dans un monde d’hommes avec une conviction et une efficacité exceptionnelle.
Lapone en convient, d’ailleurs… La présence, comme scénariste, de Teresa Valero lui a offert cette opportunité, cette chance, oui, de nous raconter, demain sans doute, autrement les histoires qui lui tiennent à cœur.
Antonio Lapone : un livre presque féministe
Les galeries d’art, les salles d’exposition, tous les lieux culturels sont les laissés-pour-compte de cette pandémie et de ses peurs, raisonnables ou pas.
C’est pourquoi il faut continuer, encore et encore, à soutenir toutes celles et tous ceux qui défendent, à leur niveau, une part de notre culture, seul vrai patrimoine humain qu’il faut, à tout prix, sauver. L’art, sous toutes ses formes, est ce qui nous fait rêver, donc vivre.
Alexis Horellou et Delphine Le Lay, les auteurs de cette série qui en est à son deuxième tome, s’adressent à un public jeune… Et ils ont reçu, le 17 septembre dernier, le prix « Atomium des enfants ». Un prix bien mérité !
« Lucien », c’est un héros pour jeune public, sans aucun doute possible. Un gamin débrouillard, souriant, aventurier, qui ne peut, en effet, que plaire aux enfants… et à leurs parents !
Bien sûr, dans cet album, les adultes sont présents. Ils sont même acteurs, totalement, mais acteurs de second plan ai-je envie de dire… Parce que l’essentiel, pour Delphine Le Lay, c’est l’enfance… L’enfance, qui est bien plus qu’une période de l’existence, l’enfance qui est un pays que l’on porte en soi, (pour plagier quelque peu Gilles Vigneault), l’enfance qui est le seul moteur du rêve, du sourire, de l’envie de modifier les choses et de les rendre souriantes. Et c’est bien ce que cette série, et ce livre en particulier, font, avec un talent souriant, entraînant. Avec une bonne humeur et un sens positif de l’existence.
Delphine Le Lay : l’enfanceDelphine Le Lay : positiver…
Lucien est un gamin qui aime se confronter à des événements qui sortent de l’ordinaire, qui peuvent même, pour le commun des mortels, revêtir une apparence « extra-ordinaire », fantastique.
Et c’est bien le cas à Douarnenez, où il passe quelques jours de vacances chez ses grands-parents. Les festivités du carnaval, grand moment de cette ville bretonne et de l’île de Tristan, toute proche, sont perturbées par des agressions qui semblent dues à un cruel fantôme, celui d’un brigand du dix-septième siècle !
L’île Tristan est très symbolique, très emblématique. Il s’agit d’une île qui, depuis assez peu de temps finalement, est (re)devenue un lieu privilégié, préservé, tant pour la nature qui y vit et y renaît que pour les partages de vie qui y unissent les habitants. C’est une île qui fut, il y a bien longtemps, celle de l’immense poète oublié, Jean Richepin… Une île symbolique, donc, de l’importance de la poésie, au sens large du terme, pour qu’une existence soit enrichie et enrichissante.
Delphine Le Lay : l’île Tristan
Et donc, face à ces événements qui paraissent improbables, la réaction de note héros est sans surprise : Lucien et sa cousine Inès décident de se lancer à l’aventure, et de tout faire pour découvrir qui et quoi se cachent derrière ce violent fantôme !
L’histoire est simple et simplement traitée, avec des codes habituels qui ne sont pas déstabilisants, avec un dessin souple, gestuel ai-je envie de dire, avec une mise en page qui, ici et là, fait presque penser aux romans de Jules Verne.
Le talent du dessinateur est de parvenir à créer un rythme visuel à ce récit enfui dans la nature. Certes, les décors sont importants, mais, sous le pinceau d’Alexis Horellou, ils laissent la place aux personnages. Moins à leurs expressions, d’ailleurs, qu’à leurs mouvements… S’il me fallait qualifier son dessin, je dirais qu’il est efficace et terriblement « gestuel »…
Alexis Horellou : un dessin tout en simplicitéAlexis Horellou : un dessin de gestes !
Mais ce qui caractérise aussi ce livre, c’est son scénario qui se révèle « militant » pro-nature sans être lourdement insistant, pour qu’un monde meilleur puisse prendre vie, et ce grâce à l’enfance, moteur du récit, moteur aussi de la possibilité de faire de chaque fête un moment de vrai partage.
C’est dans ce cadre-là d’éducation, au sens le plus large et le plus ludique du terme, que les auteurs ferment leur livre sur une sorte de dossier didactique qui, en fait, donne des conseils aux jeunes lecteurs pour des bricolages qui embellissent les fêtes sans pour autant utiliser des produits peu naturels… J’avoue ne pas être très fan des œuvres militantes, n’y voyant, le plus souvent, que des propos d’abord idéologiques et doctrinaires.
Mais ici, ce n’est pas le cas, et tout est fluide et sans rien vouloir imposer, dans ce livre extrêmement agréable à lire et à faire lire.
Delphine Le Lay : un livre « militant »
« Lucien », c’est de la bd dans l‘air du temps, c’est aussi de la bd sans tape-à-l’œil, intelligente, qui renoue avec des valeurs simples sans jamais être simplistes. C’est de la bd éducative, à sa façon, mais de manière souriante, toujours, de manière « libre »…
Un livre à offrir à ses enfants, à lire aussi, en même temps qu’eux !
Jacques Schraûwen
Lucien et les mystérieux phénomènes : 2. Granit Rouge (dessin : Alexis Horellou – scénario : Delphine Le Lay – éditeur : Casterman – 96 pages – septembre 2020)