Il y a à Paris, depuis 2007, un « Musée national de l’histoire de la migration ». C’est là que deux lycéens vont se retrouver prisonniers d’une forme de voyage dans le temps.

Anna, jeune fille rebelle et révoltée, a des origines familiales polonaises. Idriss, lui, a des origines bien plus proches dans le temps, des origines africaines, sénégalaises. On ne peut pas dire que ces deux lycéens s’entendent bien, loin de là. Mais voilà, au cours d’une visite scolaire dans ce musée qui raconte et décrit les différentes vagues de migration en France depuis le dix-septième siècle, ces deux ados se retrouvent coincés ensemble dans une pièce remplie d’objets non exposés.

Et ces objets, étrangement, parlent, communiquent, se racontent à ces deux jeunes… Racontent surtout l’histoire de celles et ceux à qui ils ont appartenu, et qui, toutes et tous, ont été des immigrants, en France, ou ballotés au gré de l’Histoire un peu partout, de pays en pays, de refus en refus. Le livre, dès lors, assez classique dans sa forme, est fait de neuf chapitres, tous introduits par des dialogues, dans l‘obscurité, de nos deux héros malgré eux.

Le premier de ces récits, de ces chapitres, plonge dans la traite d’Africains du pays Ibo, dans leur capture au Nigeria, une capture faite par d’autres tribus, de leur vente à des Blancs, de leur envoi en Martinique comme esclaves. Le deuxième récit, lui, démarre en 1789, à Paris, avec deux Anglais. Avec surtout un livre de Shakespeare aussi, dans lequel il y a cette phrase : « Tout esclave a entre ses mains le pouvoir de briser ses chaînes ». Même si c’est, finalement, pour créer d’autres chaînes, la révolution française pleine de promesses provoquant une émigration des contre-révolutionnaires!…

Ensuite, au dix-neuvième siècle, c’est l’immigration polonaise qui devient une réalité, après une guerre entre Russie et Pologne. Et apparaissent déjà alors les poids de l’administration, des « papiers », et donc aussi des expulsions. De récit en récit, ce livre donc emporte ses deux protagonistes, et les lecteurs en même temps, dans plusieurs de ces immigrations qui ont construit la réalité de la France. Il y a les Italiens venus du Piémont et devenant ouvriers à Nice, empreints d’un racisme puissant entre le nord et le sud de la botte italienne… Il y a le besoin de main d’œuvre coloniale asiatique pour l’armement pendant la guerre 14-18…

Il y a les Espagnols républicains, dans les années trente, les Allemands, Juifs ou opposants à Hitler, à partir de 1933. Il y a cette immigration qui, de nos jours, provoque des mouvements politiques puants, celle venue du bled, d’Algérie… Il y a l’arrivée des Portugais, fuyant la dictature, celle des Sénégalais fuyant la pauvreté malgré un président poète… Pendant quelque 140 pages, cet album réussit ainsi à nous faire le portrait d’une réalité qui n’arrête pas de provoquer des remous dans la population, remous politiques, remous idéologiques, remous aux bases faites de rumeurs ou d’aprioris bien souvent. Oui, ce livre est un panorama d’un monde occidental qui, finalement, n’aurait jamais été ce qu’il est sans les différentes vagues d’immigration auxquelles il a été confronté au long de son Histoire.

Et, puisque les auteurs ont choisi de faire passer ce panorama historique par le regard de deux adolescents, il y a également, brossé avec peu d’insistance, le quotidien de ces deux jeunes issus eux aussi d’une forme d’immigration, un quotidien aux difficultés familiales, qui, happy end oblige, se terminent bien. Le scénario de Flore Talamon, illustré avec vivacité par Bruno Loth, ne manque pas de qualité. Mais ce sont plus des ébauches de l’histoire de l’immigration, des sensations, que des regards totalement historiques que ce livre nous offre.

Avec, malgré tout, des fils conducteurs historiques entre toutes les époques racontées… Les guerres, toujours à l’origine de l’immigration… Les cultures devenant essentielles pour chaque immigré, chaque émigré, chaque accueillant aussi… Et puis, parce qu’il n’y a jamais rien de nouveau ni à l’Ouest ni sous le soleil, avec cette omniprésence du racisme, de la haine… Mais ce que j’ai vraiment aimé dans ce livre, c’est d’abord qu’il est là pour ouvrir les yeux. Qu’il dénonce, mais sans jugement a posteriori… Et que, dès lors, il se veut positif, comme peut l’être un chemin à ouvrir dans les consciences humaines.
Jacques et Josiane Schraûwen
Les Voyageurs De La Porte Dorée – une histoire française des migrations (dessin : Bruno Loth – scénario : Flore Talamon – éditeur : Delcourt – 2026 – 144 pages)
Intéressant
Ta chronique me donne envie de lire cet ouvrage. Merci Jacques