Extases : 2. Les Montagnes Russes

Extases : 2. Les Montagnes Russes

La suite de l’autobiographie très intime, très « hard » de Jean Louis Tripp. Une introspection sans faux-fuyant, une plongée résolument « adulte » dans des apprentissages à la fois physiques, sexuels, et pratiquement philosophiques.

C’est un autoportrait, celui d’un homme pour qui la vie est trop courte que pour y accepter la loi de l’ennui et de l’habitude. C’est le portrait d’une époque, au cours de laquelle la liberté sexuelle était un combat presque politique.

Tripp nous parle de lui, de ses failles, de ses dérives, de ses remords, de sa passion pour l’amour, minuscule ou majuscule. C’est de lui qu’il parle, c’est lui qu’il dessine, sans aucune pudeur, pour mieux partager ses idées libres, voire libertines, de l’amour, de l’ennui, de l’aventure, de la souffrance de ne plus aimer.

Extases 2 © Casterman
Jean Louis Tripp : l’amour, le couple, l’ennui
Jean Louis Tripp : les histoires d’amour

Se plongeant (et nous à sa suite…) dans son passé, dans ses passés, Jean Louis Tripp a fait le choix de ne rien se cacher, de ne rien nous cacher, ni de ses expériences amoureuses, ni de ses souvenances charnelles, ni de son regard, aujourd’hui, sur celui qu’il fut, un regard qui est à la fois très frontal, très immédiat, et très réfléchi. Comme peut l’être le désir lorsqu’il veut, simplement, sublimer un moment de vie. Jean Louis Tripp fait le choix de la mémoire, miroir quelque peu déformé sans doute de ses attentes les plus intimes.

Extases 2 © Casterman
Jean Louis Tripp : le désir…
Jean Louis Tripp : de la nostalgie ?

Tripp nous parle d’extases plurielles, de couple, de peur et de temporalité. Il nous parle d’apprentissages amoureux, tout au long de jeux sexuels, de libertinage, de besoin de séduction. Il faut séduire et/ou être séduit, avec comme finalité un maître-mot : s’amuser. Ce faisant, avec un dessin extrêmement proche des corps, des étreintes, des jouissances, Tripp fait surtout le portrait de la virilité, de la masculinité, de l’assouvissement sexuel du plaisir ! Mais il ne s’agit à aucun moment de relations qui soient contraignantes. Plus que consentement, ce dont il nous parle, c’est de « désirade », de besoins partagés, d’envolées mêlées vers une vie librement assumée. Même s’il s’agit, dans ce livre, d’une analyse (presque dans la conception psychiatrique du terme), il y a, d’abord et avant tout, le respect de l’autre… L’amour, minuscule ou majuscule, ne peut vivre de contraintes, et la libido masculine ne peut exister qu’en fonction de la libido féminine !

Extases 2 © Casterman
Jean Louis Tripp : les jeux de la séduction
Jean Louis Tripp : être soi librement

Je parlais d’analyse… Et c’est vrai que, refusant de choisir un chemin de nostalgie, Jean Louis Tripp nous parle d’un plaisir qui ne s’encombre pas de codes moraux. Il restitue au papier ce que furent ses jeunesses amoureuses, et il le fait avec un dessin tout en mouvements, parfois souriant, parfois extrêmement cru, mais toujours teinté d’une évidente poésie. D’un onirisme même qui, au-delà du fantasme, se veut porte ouverte vers l’expérimentation d’une forme de relations humaines basées sur les rendez-vous volontaires des corps dans des alcôves libertines… Et c’est là sans doute pour l’auteur une façon de se retrouver, de s’accepter, de mieux se comprendre en tout cas.

Extases 2 © Casterman
Jean Louis Tripp : s’accepter…

Oui, ce livre est « hard », c’est évident. Il est aussi très personnel, c’est tout aussi certain. Il pourrait, dès lors, n’avoir qu’un intérêt très limité. Pourtant, ce n’est pas le cas, loin s’en faut ! La raison en est à trouver, d’abord, dans la qualité graphique et littéraire de Tripp. Dans son honnêteté qui va jusqu’à l’impudeur la plus totale. Dans son message, aussi, qui n’a rien de « prescriptif » selon ses propres mots, et qui est essentiellement un appel à la tolérance, au non jugement de ce que peut être l’amour vécu dans la complicité d’une folie partagée, folie de l’âme et du corps…

Extases 2 © Casterman
Jean Louis Tripp : les lecteurs

Un livre à ne pas mettre dans toutes les mains, selon l’expression consacrée, et parfaitement justifiée… Un livre qui montre que la liberté sexuelle ne peut jamais se conjuguer avec la contrainte… Un livre qui nous parle d’amour, de plaisir, de désir… Un livre étonnant, une autobiographie essentiellement masculine, virile, mais racontée et dessinée avec une volonté farouche de dénoncer tous les diktats capables de restreindre la liberté assumée des amants, des épouses, des compagnes, des amantes…

Jacques Schraûwen

Extases : les montagnes russes (auteur : Jean Louis Tripp – éditeur Casterman – 367 pages – date de parution : mars 2020

Extases 2 © Casterman
L’éveil

L’éveil

Un livre indéfinissable et envoûtant

Vincent Zabus et Thomas Campi aiment promener leurs imaginaires de l’autre côté des miroirs de l’habitude. Et c’est qu’ils font encore, avec douceur, tendresse et talent, dans ce livre incomparable !

L’Eveil © Delcourt

2016, Bruxelles… Arthur est un personnage falot, un hypocondriaque sans avenir et sans ambition. Sans beaucoup de présent, non plus. Il passe son temps à avoir peur, d’une façon maladive, d’être malade. En visitant Jacqueline, une femme qui vit ses derniers jours dans un hôpital aseptisé. En parlant avec lui-même, enfant. En regardant Vertigo en vidéo, jusqu’à le connaître par cœur.

Et puis, un jour, en marchant dans les rues de Bruxelles, il a l’impression de croiser les traces angoissantes d’une présence monstrueuse. Impression, ou réalité ? Et c’est en se demandant pourquoi il semble être le seul à avoir cette sensation, en évitant, en pleine cité, une branche d’arbre sans doute arrachée par ce monstre invisible, qu’il rencontre la jeune et jolie Sandrine.

L’Eveil © Delcourt

Et c’est à partir de là que commence l’histoire de cet album. Une histoire d’amour ?… Peut-être, celle d’un partage, en tout cas, face à face, peau à peau.

Une histoire fantastique ?… Pas vraiment, parce qu’Arthur va comprendre que c’est Sandrine qui se trouver derrière ce monstre inexistant qui laisse des traces de sa présence un peu partout. Une histoire de vie et de mort ?…

Oui, incontestablement, puisque ce sont là les deux seules certitudes de tout humain.

C’est l’histoire d’un homme qui a envie d’arrêter le temps pour maîtriser les choses, d’un homme qui pourrait dire, comme Michaux : « Je parle à qui je fus et qui je fus me parle ». Un homme qui cherche un endroit qui fait du bien. Un homme, simplement, qui va enfin vouloir ouvrir la porte du réel qui, jusque-là, lui était fermée.

L’Eveil © Delcourt

Le scénario de Vincent Zabus se peuple de références littéraires nombreuses. Mi chaux, mais aussi Lamartine et ses objets inanimés… Souvent proches, intimement, de l’univers libertaire du surréalisme se libérant des dictatures d’un quelconque pape. Il y a chez Zabus un vent de liberté, un vrai plaisir de l’étonnement, de la surprise. L’artifice narratif qu’il a choisi dans ce livre ajoute encore au décalage : c’est Arthur qui parle, qui raconte, au passé et en même temps au jour le jour ce qu’il a vécu. Il y a là une démarche qui fait un peu penser au théâtre, qui y fait penser, même, tout à fait, puisque le livre se construit en chapitres, mais des chapitres dont les lettres, du C au E, participent à l’installation des personnages.

L’Eveil © Delcourt

S’inspirant quelque peu d’une expérience qui a réellement eu lieu, à Bruxelles, celle de la « Quincaillerie », espace ouvert et éphémère dans lequel le mot solidarité cherchait à s’ancrer dans la vraie vie, Zabus aborde dans ce livre bien des thèmes… Le terrorisme et les militaires dans les rues, les migrants, la peur collective, les réseaux sociaux, la maladie, la mort, toujours inéluctable et pourtant parfois salvatrice. Le monstre inventé par Sandrine n’est, finalement, que le symbole de ce que chacun veut bien y voir.

Après deux livres extraordinaires, « Macaroni » et « Magritte », Vincent Zabus retrouve Thomas Campi dont les couleurs sont absolument phénoménales. Et là où le texte nous parle de révolte, nous disant que, si les gens s’interrogent, c’est qu’ils sont éveillés, et s’ils sont éveillés, ils auront peut-être envie de changer le monde, Campi, lui, crée un univers graphique qui accompagne pleinement le « concept » que met en scène ce livre. Et ces deux auteurs, en osmose, nous montrent et nous disent que l’art est l’ultime outil contre l’angoisse. Je parlais de surréalisme, et il est aussi présent dans le dessin de Campi, évidemment. Mais ce dessin passe, avec une facilité déconcertante, de Magritte à Hopper, de Topor au clair-obscur hollandais… Je parle de références, bien entendu, pas de pastiches ni de caricatures !

L’Eveil © Delcourt

Ce livre raconte une histoire, sans doute… Mais il est surtout un univers de mots et de dessins dans lequel le lecteur peut se laisser glisser. C’est là une sensation pénétrante, qu’on peut vivre aussi dans un musée ou une galerie d’art, devant certains tableaux qui nous « émeuvent » sans qu’on puisse en expliquer le pourquoi, ni décrire la puissance de notre émotion. Une sensation rare, très rare en bande dessinée. Une sensation qui mérite, donc, d’être soulignée, d’être partagée, d’être découverte.

Que cet « Eveil » vous soit donc émotion d’une conscience neuve.. ou renouvelée !

Jacques Schraûwen

L’Eveil (dessin et couleurs : Thomas Campi – scénario : Vincent Zabus – éditeur : Delcourt – 89 pages – date de parution : avril 2020)

Mal Tournée!

Mal Tournée!

Érotisme hard pour passer le temps en « confinement »…

L’érotisme sous toutes ses formes, fait partie intégrante de l’âme humaine. « La pornographie, c’est l’érotisme des autres », disait André Breton. Et c’est bien de pornographie qu’il s’agit ici, dans ce livre de femmes, puisque les jeux de la chair y sont représentés frontalement.

Mal tournée © Porn’Pop

Une jeune femme, Daphné, se réveille au lendemain d’une soirée bien arrosée… L’esprit encore quelque peu brumeux, elle se rend à son travail où l’attend une réunion importante. Mais dans les rues, dans les transports en public, ses yeux voient ce que personne d’autre ne voit : le monde se transforme, rien que pour elle, en un monde de sexe, de caresses, de symboles prenant vie, d’étreintes libres, libertines et passionnées.

Et, ainsi, on se retrouve certes en face d’un album « chaud », mais aussi et surtout en présence d’un livre sur le langage, sur les mots et leurs jeux, sur le sens et les dérives de l’imaginaire, et leur importance dans l’équilibre de chaque jour. Un livre dont l’érotisme est hard, bien sûr, mais avec des accents qui s’éloignent de ce que le mot pornographie signifie très (trop) souvent en bd ! Un érotisme au féminin pluriel…

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : l’érotisme

La belle folie de cet album, c’est de nous obliger, lectrices et lecteurs, à accompagner Daphné dans ses hallucinations, dans ses délires sensuels. Comme elle, nous voilà dans l’obligation, oui, de dépasser les apparences, tout simplement… Et de prendre conscience que les grandes théories psychologies sur les symbolismes sexuels ne sont pas que des discours sans intérêt ! Dépasser les apparences, oui, en découvrant sous les formes de l’habitude, d’autres formes dont le seul but est l’excitation. Dépasser les apparences des objets, mais aussi celles du langage. L’expression « lèche-cul », ainsi, se transforme en une attitude sexuelle sans équivoque, les « transports publics » se font étreintes en public…

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : les apparences

Je parlais d’érotisme au féminin pluriel, puisqu’elles sont trois à avoir fait de cet album ce qu’il est : une vraie réussite ! Et on ressent vraiment, à la lecture de ce « Mal Tournée », la complicité de ces trois autrices à part entière. Clotilde Bruneau, au scénario, nous parle de quotidien en le « sublimant », en le complétant de mille et un messages subliminaux. Scarlett Smulkowski, la coloriste, fait de son art quelque chose d’extrêmement sensuel, de véritablement charnel. Quant à la dessinatrice, Isa Python, on comprend de page en page tout le plaisir qu’elle a pris à dessiner cette histoire surréaliste, toute la liberté qui lui a été donnée de tout pouvoir oser…

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : Plaisir et liberté…

« Le porno, c’est rigolo », est-il écrit, quelque part, dans ce livre… Et c’est bien ce qu’il est tout au long de cet album endiablé, souriant, sans tabou. Le dessin d’Isa Python, tout en souplesse, n’est pas, parfois, sans rappeler celui de Topor ou de Lucques. Et, au travers de ce dessin, Isa Python nous dit que c‘est l’image qui éveille le désir. Mais sans mots, pas d’images, sans images, pas de gestes, sans gestes pas de plaisir, et sans plaisir pas d’amour. Et on peut ajouter, sans mentir, sans amusement, pas de réussite littéraire ! Et ce livre est totalement réussi !

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : Le dessin, l’amusement…

La différence entre la pornographie au masculin et celle au féminin est difficiles, c’est vrai, à définir. Leur finalité est identique : le plaisir… Mais la manière d’y arriver, par contre, est très différente. Et ce livre-ci nous le montre parfaitement, en parlant d’imaginaire, d’érotisme mais sans alibi quelconque, un érotisme gratuit, totalement. En remettant au centre de tout désir les sens qui sont les nôtres : le regard, l’ouïe, le toucher… C’est par eux que le désir d’abord, l’excitation ensuite, le plaisir finalement naissent ! L’érotisme au féminin, c’est peut-être cela : la préséance du fantasme sur la seule finalité du vécu !

Mal tournée © Porn’Pop
Isa Python : Le fantasme

« Mal Tournée », c’est un chemin tout en folie, tout en poésie, tout en pluralité de fantasmes. C’est un livre superbe qui nous fait sourire, de bout en bout. Oui, on sourit, on réfléchit, et on se pose des questions sur les rôles de l’homme et de la femme face au désir…

Jacques Schraûwen

Mal Tournée (dessin : Isa Python – scénario : Clotilde Bruneau – couleurs : Scarlett Smulkowski – éditeur : Glénat porn’pop – 112 pages – date de parution : février 2020)

Mal tournée © Porn’Pop