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Une histoire de zombie… Une histoire pleine d’humour et de tendresse… Une bd pour adolescents particulièrement réussie !

La vie de Yan, 13 ans, semble réglée comme du papier à musique : une famille unie, la naissance prévue d’une petite sœur, des amis, une fille à qui rêver. Mais voilà, le destin en décide autrement, puisque, à la veille de la rentrée scolaire, il intervient dans une discussion animée entre un dealer et son client, dans la rue. Et lui qui rêvait, avec son ami Nico de réaliser un film sur les zombies, il meurt d’un coup de couteau accidentel.
Il meurt ?
Pas vraiment… Quelques jours plus tard, en effet, il sort de sa tombe, zombie aux chairs abîmées, pleinement conscient, et désireux de reprendre pied dans l’existence.
Un tel scénario fait penser, immédiatement, à certains comics, à des films, aussi, plus destinés aux adultes qu’à un jeune public. Et pourtant, ce livre n’a rien de trash, de répugnant. Il s’inspire, certes, de ce qui plaît de nos jours aux jeunes, mais il le fait en permettant à tous les publics, de tous les âges, de s’amuser à la lecture de ce récit.

Ce livre, en effet, fait un grand pied de nez à la grande faucheuse. Mais ce livre, surtout, en prenant comme ressort dramatique ce qu’on pourrait appeler de l’horreur « soft », ressemble aussi à une fable, puisque le monde qu’il nous montre est le nôtre, avec ses familles en difficulté, avec ses amours débutantes, avec ses rêves de paillettes, avec la drogue et la mort.
Un monde qui, graphiquement, se montre de manière très traditionnelle, très classique ai-je envie de dire. Le découpage est un gaufrier pratiquement traditionnel, il n’y a pas de recherche de plans faramineux, ni de couleurs prenant trop de place. C’est un dessin qui permet à Pascal Colpron de mettre en scène « à la belgo-française » une aventure humaine d’une parfaite lisibilité, c’est un dessin qui mélange fantastique et poésie, décors et expressionnisme des visages, c’est un dessin qui lorgne en même temps du côté de l’école de Charleroi que du monde des mangas.

Les deux auteurs québécois, complices et amusés, peuvent être fiers d’être parvenu à parler d’une des horreurs les plus universelles, celle de la peur de la mort, dans que cela ne fasse naître de malaise chez le lecteur. Il y a, entre classicisme et modernisme, entre tradition européenne et thème à l’américaine, entre le dessinateur et son scénariste, une belle osmose qui fait de ce premier opus d’une série tous publics une totale réussite. Et ce en parlant de l’existence et de son inéluctable destruction !

Ce qui participe à la réussite de ce « cadavre en cavale », aussi, et surtout peut-être, c’est l’humour qui parsème tout l’album, ce sont les petits détails qui font sourire et, de ce fait, désamorcent tout ce qui pourrait être un sentiment négatif. Polar fantastique, aventure humaine improbable et sombre, et pourtant sans cesse souriante, les aventures de Yan, de ses amis, de sa famille sont, comme je le disais, une fable. Une fable dont la morale est simple à trouver : la vie est belle, elle est la plus gratuite des richesses, et chacun mérite d’en rêver les péripéties pour se sentir totalement vivant !

J’ai été véritablement séduit par cet album, d’abord lu dans le magazine Spirou et redécouvert, plus ambitieux et plus réussi encore, dans la continuité d’un livre imprimé. Je trouve même que, dans les pages du magazine Spirou, cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus eu un récit aussi novateur tout en étant respectueux du style Belgo-français !
Et j’attends avec impatience de voir, dans les albums suivants, comment Yan va pouvoir continuer à vivre sa mort !
Jacques Schraûwen
Mort et Déterré : 1. Un cadavre en cavale (dessin : Pascal Colpron – scénario : Jocelyn Boisvert – couleurs : Usagi – éditeur : Dupuis – 48 pages – août 2019)

Un superbe album consacré à Jean-Marc Rochette, qui appartient à l’histoire de la bande dessinée moderne, puisqu’il fit partie de l’équipe essentielle de la revue « A Suivre ».

Mais c’est surtout un artiste inclassable, qui a participé à des aventures graphiques très différentes les unes des autres : Edmond le cochon, Le Transperceneige, Aile Froide…

C’est un touche-à-tout, en effet, pour qui plusieurs scénaristes ont livré quelques-uns de leurs meilleurs textes…. Et le Transperceneige reste comme une des oeuvres majeures d’une science-fiction recentrée sur l’humain, au contraire de ce que faisaient alors Bilal et Mézières par exemple. Une des rares réussites, aussi, en tant qu’adaptation cinématographique.
Rochette, c’est un artiste, au sens premier du terme, un de ces êtres humains qui est d’abord et avant tout un regard, un regard qui devient tangible grâce au dessin, à la bd, à l’illustration ou, mieux encore peut-être, grâce à la peinture.

Et ce livre-ci, Vertiges, a deux qualités.
La première, c’est de nous faire découvrir de l’intérieur l’homme Rochette, grâce à une longue interview au cours de laquelle il se montre encore mieux, peut-être, que dans ses livres autobiographiques.
La seconde, c’est de nous montrer toute la puissance de ses tableaux, qui, abstraits et lyriques, sont porteurs d’imprévu, d’envoûtement, de vertige. Et, étrangement, de réalisme, comme l’étaient les œuvres magistrales de Mathieu. Soulignons, à ce sujet, l’extraordinaire qualité des photos de Thomas Hennocques, qui restitue à la perfection au papier la sensation de la matière posée à même la toile !

Dans ce livre, à la page 58 très exactement, on voit la planche peut-être la plus symbolique de l’œuvre de Jean-Marc Rochette : un enfant qui approche la main d’un tableau, dans un musée. Le noir et blanc de la vie réelle face à la couleur lumineuse de l’art… C’est sans doute la définition qu’on peut donner de Rochette, un artiste tout en oppositions, tout en contrastes.

Jacques Schraûwen
Vertiges : Jean-Marc Rochette (éditeur : Daniel Maghen – entretien avec Rebecca Manzoni – 176 pages – date de parution : novembre 2019)
