Les Couloirs Aériens

Les Couloirs Aériens

Vieillir, aimer, se souvenir, se découvrir…

Etienne Davodeau fait partie de ces rares dessinateurs dont on n’est jamais déçus, quel que soit le thème de ses livres. Et avec ces « couloirs aériens », il nous éblouit, encore une fois, par son regard d’observateur, réaliste mais sans aucune cruauté…

Les Couloirs Aériens © Futuropolis

Qu’il nous emmène à sa suite dans des reportages ou dans une œuvre de fiction, ce qu’Etienne Davodeau aime, c’est de s’attarder au quotidien des choses, des gestes, des sentiments. Et comment mieux pénétrer l’âme humaine dans ce qu’elle a en même temps d’éphémère et d’infini qu’en la décrivant consciente de l’âge qui est le sien.

C’est bien cela que nous raconte ce livre. Yvan, du haut de ses cinquante ans, ne reconnaît plus son existence dans les miroirs de ses quotidiens, de ses habitudes. Il n’a plus de travail, il ne sait plus très bien ce que font et vivent ses enfants, son épouse a un boulot qui l’éloigne irrémédiablement de lui et de leur couple, ses parents sont morts et il doit vendre leur maison, le tout dans une ambiance très froide avec son frère…

Dans ce livre, écrit à trois, chacun peut se retrouver, se voir, s’apercevoir, même fugitivement, tant il est vrai que nous avons toutes et tous un peu le même passé. Et les photos qui émaillent ce livre y créent le rythme de la vie, tout simplement, de ses souvenances sans importance et pourtant essentielles.

Les Couloirs Aériens © Futuropolis
Etienne Davodeau: Yvan
Etienne Davodeau: les photos

Les couloirs aériens sont ici ceux de la nature, d’abord, ce Jura qui accueille Yvan comme il a accueilli les trois auteurs de ce livre. Les couloirs aériens, ce ne sont pas ceux de ces avions qui, ostensiblement, vont aider une ville en difficulté, en guerre, comme Berlin en son temps, comme bien d’autres lieux encore de nos jours. Les couloirs aériens sont ici ceux de l’amitié. Mais une amitié qui se reconnaît comme d’abord et avant tout imparfaite. On avoue tout se dire, entre amis, mais on ne s’avoue jamais vraiment tout !

C’est pour cela que l’élément dramatique premier de ce livre se situe dans les territoires toujours inattendus de la mémoire. Cette mémoire qui ne peut qu’être sélective, cette mémoire qui retrouve l’image d’objets dérisoires en même temps que de sentiments envoûtants. Cette mémoire qui, au-delà de l’observation presque minutieuse de quelques personnages que nous offre ce roman graphique, est un élément moteur dans une intrigue inattendue, une intrigue qui ne se révèle qu’en toute fin d’album.

Est-ce qu’on peut guérir de ses culpabilités ? Est-ce que la mémoire n’est que pathétique ? Est-ce que la déprime, la dépression, peuvent s’estomper grâce aux regards et aux gestes des autres ? Et de quoi sont faits nos sentiments, ceux de l’amour, ceux de l’intérêt qu’on peut porter à tout ce qui nous entoure, paysages et être vivants ?

Les Couloirs Aériens © Futuropolis
Etienne Davodeau: les thématiques
Etienne Davodeau: la mémoire

Ils ont donc été trois à créer ce livre, trois amis se sachant vieillir et soucieux de ne rien perdre de ce qu’ils furent, de ce que furent, donc, leurs enfances. Ecrire à trois, dessiner seul, voir ensuite la couleur donner encore plus de vie à la narration, tout cela devient, grâce à l’intelligence et à la magie de Davodeau, une sorte de long poème doux-amer reflétant, comme le soleil sur la neige, des sentiments et des sensations toujours changeants. On ne vieillit finalement qu’au travers du regard des autres, et c’est ce regard-là qui, sous la plume de Davodeau, se fait infiniment poétique !…

Le dessin d’Etienne Davodeau ressemble à son auteur : il ne cherche à aucun moment à éblouir, il refuse tout ce qui pourrait ressembler à un effet spécial, il se veut pudique, ou en tout cas non-voyeur, jusque dans les rencontres intimes du désir. Etienne Davodeau fait vivre ses personnages, dans lesquels il s’investit puisqu’ils sont ceux de sa propre vie, et il le fait avec un graphisme sans ostentation qui réussit une parfait osmose entre le propos et son illustration. Les visages et les regards sont, d’une certaine manière, les axes premiers de lecture de ces couloirs aériens…

Quant à la couleur de Joub, elle est superbe, elle aussi, elle n’est pas sans rappeler, et c’est un compliment, la lumière exceptionnelle que Cosey, dans tous ses livres, réussit à faire vibrer.

Les Couloirs Aériens © Futuropolis
Etienne Davodeau: le dessin
Etienne Davodeau: la couleur

Une bonne bande dessinée, quel que soit son style, quel que soit le nom qu’on donne à ce style, une bonne bd, c’est une bd dans laquelle l’émotion est présente, de bout en bout.

Une bonne bd, même quand elle se définit comme étant « de fiction », c’est une histoire dans laquelle le ou les auteurs ne parlent que de ce qu’ils connaissent, que de ce qu’ils ont vécu, expérimenté, regardé, observé.

Une bonne bd ne peut exister, à mon avis, que par le talent d’auteurs à nous montrer une surface des choses qui est fragile, une surface sous laquelle ils se montrent, eux, en même temps que nous.

Et à ce titre, ces couloirs aériens sont une excellente bande dessinée ! Un livre, tout simplement, qui parle de la vie, telle qu’elle est, qui parle de nous, de nos angoisses, de nos pessimismes, de nos optimismes, de nos mémoires et de nos enfances o toujours retrouver…

Les Couloirs Aériens © Futuropolis
Etienne Davodeau: la vie

Je pense que nul ne peut rester indifférent à la lecture de ce livre… Je pense qu’Etienne Davodeau est un des auteurs les plus importants de la bande dessinée d’aujourd’hui.

Je pense que « Les couloirs aériens » se doivent d’occuper une place bien en vue dans votre bibliothèque !

Jacques Schraûwen

Les Couloirs Aériens (dessin : Etienne Davodeau – scénario : Etienne Davodeau, Joub, Christian Hermenier – couleur : Joub – éditeur : Futuropolis – date de parution : septembre 2019 – 103 planches)

Serge Fino : une exposition à Bruxelles et deux nouvelles séries

Serge Fino : une exposition à Bruxelles et deux nouvelles séries

C’est au « Comic Art Factory », à Bruxelles, au 237 de la chaussée de Wavre que vous allez pouvoir admirer le travail d’un artisan du neuvième art, Serge Fino.

Amoureux de la mer, ce Toulonnais dessine depuis pratiquement 25 ans. Après avoir abordé l’univers de l’héroïc-fantasy, avec, par exemple, une série intéressante scénarisée par Tarquin, « Les ailes du Phaéton », il a trouvé chez l’éditeur Glénat le lieu où créer une série dans laquelle la Bretagne et ses marins, ses habitants, et, surtout, la mer et ses dangers. « Les chasseurs d’écume » nous raconte une vraie saga, à la fois familiale et politique, sociale et humaine, régionale et universelle.

En quelque huit volumes, Serge Fino trace dans cette série le portrait d’un monde, celui qui vit de et avec la mer, faisant preuve d’un intérêt soutenu pour ses personnages, des êtres de chair et de sang, de passion et de douleur, d’amour et de désespoir.

Aujourd’hui, viennent de sortir en trois mois de temps, toujours chez Glénat, deux nouveaux albums, deux nouvelles séries en naissance : « L’or des Marées » et « Seul au monde ». Deux séries qui s’enfouissent, encore plus, avec une intensité lumineuse plus puissante, dans tout ce qui construit une aventure humain face à l’immensité d’une mer porteuse à la fois d’espérances et de désirs, de départs définitifs et de larmes…

Et l’exposition qui lui est consacrée à Bruxelles s’intéresse à ces trois séries « marines »… En nous proposant des originaux qui révèlent toute l’évolution de Fino en quelque 25ans de dessins… En nous montrant comment son dessin, d’un réalisme traditionnel au début de sa collaboration avec l’éditeur Glénat, est devenu aujourd’hui plus épuré, avec une présence de la couleur qui accentue encore plus, encore lieux, la lumière de la mer et se ambiances sans cesse changeantes.

Serge Fino

Jacques Schraûwen

Serge Fino s’expose au Comic Art Factory jusqu’au 28 décembre 2019.

https://www.comicartfactory.com/serge-fino-seul-au-monde-l-or-des-marees-les-chasseurs-d-ecume-glenat/

Monsieur Jules

Monsieur Jules

Un personnage à la « Simenon », un monde qui s’enfuit…

Monsieur Jules est proxénète. A l’ancienne… Il fait « travailler » deux femmes, plus toutes jeunes, pas vraiment belles. Mais le vingt-et-unième siècle n’est plus celui de l’artisanat, même pour les métiers du sexe !

Monsieur Jules © Grandangle

Monsieur Jules vit dans un quartier de Paris tranquille. Monsieur Jules exerce une profession presque aussi vieille que le plus vieux métier du monde. Monsieur Jules est maquereau et partage sa vie et son appartement avec deux péripatéticiennes âgées, la ronde Solange et la râleuse Brigitte. Deux travailleuses du sexe qui ont leur franc-parler, qui ont aussi et surtout leurs clients fidèles avec lesquels se nouent des liens qui ne sont pas uniquement ceux du plaisir, qui sont aussi, parfois, ceux du désir.

Monsieur Jules a un passé qui le hante, celui d’un amour perdu, celui d’une mort inacceptable.

Monsieur Jules n’a sans doute jamais eu d’autre métier que celui qui le fait vivre, sans plus. Un métier qu’il pratique tranquillement, comme un bon vieux bourgeois, sans sentiment, au jour le jour.

Et voilà qu’un soir il recueille une jeune prostituée noire blessée. Pour lui, le monde qu’il connaît va dès lors se diriger inexorablement vers la disparition…

Aurélien Ducoudray fait partie de ces scénaristes qui font de ce qu’on appelle leur culture générale un outil littéraire efficace. Ainsi, dans ce livre, les références sont nombreuses… A un cinéma des années 50 qui nous montrait des personnages hauts en couleur, comme Gabin, Ventura, Pousse, des personnages de polars à l’ancienne, avec des codes d’honneur jusque dans les méandres de la grande délinquance. Des références littéraires, aussi : Simenon, Malet, Manchette, un peu…

Mais au-delà de ces références, Aurélien Ducoudray crée un vrai livre de personnages, entiers, solides, ayant tous un vocabulaire sans détours, un vocabulaire politiquement correct, mais qui participe pleinement à la chair de ses anti-héros.

Monsieur Jules © Grandangle
Aurélien Ducoudray : le choix des références, le choix du vocabulaire
Aurélien Ducoudray : un livre de « personnages »

C’est un polar… Un roman noir, plutôt, à la manière de Leo Malet dans sa peu connue trilogie noire. C’est un récit dont on devine, très vite que, à l’instar de toutes les tragédies quotidiennes, ne peut que se terminer dans le désespoir, dans l’inexorable rupture entre deux univers qui, pour identiques dans leur finalité qu’ils soient, n’ont aucune ressemblance quant aux moyens utilisés. En recueillant cette putain blessée, Monsieur Jules se trouve en confrontation frontale avec une réalité qu’il ne voulait pas voir, la prostitution et le proxénétisme enrobés dans la légale apparence d’un libéralisme sans pitié.

Mais n’allez pas croire que cet album ne raconte qu’une histoire de gangsters ! Les auteurs, tout au contraire, nous offrent un livre qui peut se lire à plusieurs niveaux. Un livre dans lequel la mémoire occupe une place essentielle… Les souvenirs de Monsieur Jules rythment ses présents, les souvenances de Solange et Brigitte les poussent à s’investir dans un compagnonnage aux dangers évidents.

Et puis, il y a aussi un symbolisme étrange et omniprésent, une sorte de trame de fond qui sert de lien entre le passé et le présent, entre la mort d’hier et celle de demain, annoncée et attendue. Cette trame, ce lieu rythmique de la narration, c’est la chevelure. Celle de la morte qui fut l’amour de Monsieur Jules, mais aussi celle d’une perruque blonde, celle d’une citation donnée par un mendiant, celle d’un salon de coiffure qui se révèle être le point de convergence de bien des destins.

Monsieur Jules © Grandangle
Aurélien Ducoudray : un livre sur la mémoire
Aurélien Ducoudray : une trame invisible

Le dessinateur, Arno Monin, auteur du superbe diptyque « L’Adoption », a lui aussi des références cinématographiques. On sent le plaisir qu’il a, comme Alexandre Traumer avec Marcel carné, à créer, outre les personnages hauts en couleurs, des décors qui donnent vie au récit en lui permettant de s’intégrer presque intimement dans l’existence des différents protagonistes.

Dessinateur soucieux, avec ses couleurs, de ne jamais détruire une perspective, de ne jamais estomper une profondeur de champ, Arno Monin pratique l’art du découpage avec une intensité remarquable, avec un sens aigu du regard des lecteurs sur ses pages, avec une présence d’ombres et de lumières qui mettent en évidence Monsieur Jules et celles et ceux qui l’entourent.

Monsieur Jules © Grandangle
Aurélien Ducoudray : le dessin d’Arno Monin

Ce n’est pas un livre politiquement correct. Ce n’est pas non plus, loin s’en faut, un livre « voyeur ». C’est un trajet de vie, de fin de vie, tout simplement… La prostitution en est, certes, l’élément moteur, mais les auteurs se font observateurs bien plus que juges. Aucun jugement, non, mais une histoire racontée comme un travers l’objectif d’une caméra graphique presque uniquement observatrice…

Et c’est étonnant comme cette distance entre ce qui est raconté et la manière dont c’est raconté apporte une qualité immense à cet album !

Un livre excellent, à lire, à regarder, à placer en bonne place dans votre bibliothèque…

Jacques Schraûwen

Monsieur Jules (dessin : Arno Monin – scénario : Aurélien Ducoudray – éditeur : Grandangle – date de parution : septembre 2019 – 86 pages)