Les Prix Rossel de la Bande Dessinée – Un palmarès intéressant…

Les Prix Rossel de la Bande Dessinée – Un palmarès intéressant…

En 2019, Les prix Rossel s’intéressent aussi au neuvième art ! Et même si, comme dans toutes les remises de prix, on peut regretter certains choix du jury, on ne peut pas nier que la qualité est au rendez-vous !

Le Grand Prix a été remis à Frank Le Gall (éditeur : Dupuis)

Aventures marines et humaines, telles sont les errances que vit, en quelque treize albums, le héros de Frank Le Gall, Théodore Poussin. Un héros qui n’ rien d’héroïque, qui se laisse souvent mener par les événements, mais qui, finalement, prend son destin en main pour se conquérir lui-même et aller au bout d’une quête qui ne peut que mêler intimement vie, survie et mort.

Le dessin de Frank Le Gall réussit à se faire extrêmement réaliste dans ce qu’il exprime, tout en rondeurs dans son trait. Il y a chez cet auteur complet une osmose entre les mots et le graphisme, entre l’humain et son environnement, entre le rêve et le réel, et c’est qui en fait un des auteurs les plus complets de la bande dessinée, avec des références à des gens comme Hugo Pratt, certes, mais aussi Blaise Cendrars. Un prix largement mérité pour cet auteur qui, dans un style qu’on pourrait qualifier de classique, a réussi à créer une œuvre qui se démarque de la mode et de ses habitudes… Le tout avec un sens aigu de l’aventure et de la manière de la raconter !

Théodore Poussin © Dupuis
Frank Le Gall: l’aventure

Le Prix de l’album de l’année : Trap (de Mathieu Burniat – éditeur : Dargaud)

La première caractéristique de ce livre réside dans sa construction. Pas un mot… Et, pourtant, on ressent les bruissements des feuilles, les feulements des animaux sauvages, le bruit du vent au sommet des arbres immenses de cette immense jungle. Burniat se révèle vraiment un dessinateur du mouvement, avec une évidente influence de certains mangas comme Gon, l’extraordinaire dinosaure de Tanaka.

 » Trap « , c’est le portrait d’un aventurier, dans un univers à la fois réel et « fantastique ». Le portrait d’un homme qui doit se battre pour survivre, pour garder, aussi, une véritable humanité dans un univers aux incessantes vénalités. Et c’est ainsi que cette fable dessinée devient aussi une épopée presque homérique…

Avec des auteurs comme Mathieu Burniat, la bande dessinée belge n’est pas prête à ronronner dans la routine et l’habitude ! Et ce livre-ci, cette épopée fantastique et remuante, devrait plaire à un large public, en commençant par les adolescents… Un prix mérité pour un auteur belge dont le talent s’affirme de livre en livre !

Trap © Dargaud
Mathieu Burniat: l’épopée

Le Prix Rossel de la série : Stig & Tilde (auteur : Max de Radiguès – éditeur : Sarbacane)

Là où vivent Stig et Tilde, les adolescents, arrivés à l’âge de 14 ans, doivent être initiés à la vie adulte en passant un mois de survie sur une île déserte. Mais on est loin de Koh Lanta, puisque, sur cette île, tout le confort, ou presque, est bien présent… Mais une tempête va obliger les deux adolescents, jumeaux aux caractères bien différenciés, à vivre une vraie aventure…

Max de Radiguès, dessinateur au trait rapide, immédiat, s’adresse ici à un public jeune, et il le fait avec à la fois un récit qui se lit vite et bien, à la fois aussi en s’amusant à utiliser des trucs et ficelles très présents dans ce qu’on appelle la littérature jeunesse, mais à les étirer, à les transformer, avec un peu de provocation et beaucoup d’humour ! Un prix qui couronne une série pour lecteurs à partir de 11 ans.

Stig & Tilde © Sarbacane

Un auteur classique, deux auteurs résolument modernes, voilà donc le palmarès de ces tout premiers prix Rossel de la bande dessinée!

Des prix qui couronnent donc, à la fois, une sorte de classicisme et une manière de s’ancrer résolument dans notre monde. Trois graphismes très différents, aussi… 

Trois auteurs, en tout cas, qui devraient, grâce à ces prix Rossel, se retrouver  en bonne place sur les étalages de votre libraire préféré et, également, dans votre bibliothèque!

Et des prix Rossel à qui je ne peux que souhaiter « bon vent »!… 

Jacques Schraûwen

Haïkus de Sibérie – Les Mentors

Haïkus de Sibérie – Les Mentors

Deux aspects de la bd contemporaine…

Ce sont deux albums très différents, certes, mais dans lesquels la perte de l’enfance est au centre du récit. Ce sont aussi deux traitements presque opposés, pour deux livres qui méritent assurément d’être découverts…

Haïkus de Sibérie

(dessin : Lina Itagaki – texte : Jurga Vilé – éditeur Sarbacane)

Une bd qui nous vient de Lituanie, et qui nous parle de la dictature soviétique, au travers des yeux du souvenir… Un roman graphique tendre, attachant, poétique, et qui nous enfouit dans une Histoire du vingtième siècle peu connue, trop peu connue incontestablement…


Haiku © Sarbacane

Jurga Vilé, la scénariste, est lituanienne. Et c’est l’histoire de son père qu’elle nous raconte dans ce livre. En 1941, Staline et Hitler s’affrontent, chacun recherchant le pouvoir et la puissance. On connaît les horreurs nazies. On devine les horreurs staliniennes. On les découvre ici, dans un roman graphique qui nous montre des wagons à bestiaux emmenant des Lituaniens au fond de la froide Sibérie.

Et ce roman graphique, au dessin et au texte simples, parfois naïfs, ne cache rien de la douleur, de la mort, de l’absence, du départ, de la faim, du froid, de la désespérance. Mais Jurga Vilé et sa complice Lina Itagaki ont choisi de le faire avec poésie… Ce livre est d’abord et avant tout, peut-être, une galerie de personnages perdus dans la débâcle humaine d’un conflit qui ne peut que les dépasser. Ce sont des portraits, découverts et dessinés à hauteur d’enfance, à hauteur de ce père encore enfant qui, dans ces camps perdus loin de toute humanité, a appris à aimer, à se distancer de la  » masse mécontente « .

Et pour ce faire, il découvre la puissance et la nécessité absolue de rêver, d’aimer, malgré les chagrins et les violences. Rêver, aimer, et écrire, surtout… Pour se raconter, mais pour voir ailleurs, pour laisser les mots prendre la place des idées noires, pour échanger et partager, envers et contre tout. La poésie est au centre même de ce livre, avec les haïkus, forme poétique extrêmement codifiée. Mais pour vivre, et ne pas se contenter d’essayer de survivre, les codes doivent se briser, peu à peu… Et c’est ainsi que le héros de ce livre, Algis, devient poète, par ses regards, ses écrits, ses étoiles, ses dialogues avec ceux qui sont morts.

Plus roman illustré que bande dessinée traditionnelle, cet album est, totalement, un roman graphique, un roman extrêmement bien écrit, avec des mots dont la simplicité ne cache jamais l’intensité. Un roman extrêmement bien dessiné, avec un graphisme dont la simplicité n’empêche pas la précision dans le rendu les sensations, des expressions. Un roman qui se lit comme un long poème en prose, avec tendresse, avec humanisme, tout simplement, avec, dans la mémoire, le goût de sa propre enfance…

Haiku © Sarbacane

Les Mentors : 1. Ana

(dessin et couleurs : Francis Porcel – scénario : Zidrou – éditeur : Grandangle)

C’est le premier tome d’une série qui s’annonce d’ores et déjà, prenante, puissante… Un peu de science-fiction, un peu de références cinématographiques revisitées, du polar, de la mort et deux héroïnes en survivance…

Les mentors © Grandangle

Francis Porcel et Zidrou ont déjà travaillé ensemble, et je ne peux que vous conseiller de découvrir, par exemple, les excellents  » Folies Bergères  » et  » Bouffon « .

Avec  » Les Mentors « , c’est dans une fiction extrêmement contemporaine qu’ils nous entraînent. On peut, sans doute, parler ici d’une bd d’anticipation… Mais une anticipation tellement ancrée dans les quotidiens qui sont nôtres qu’elle atteint son but : faire frémir le lecteur, le faire frissonner, le faire donc réfléchir…

Il y a vingt ans, Ana, dans la salle d’accouchement, voit arriver des personnages masqués, qui ressemblent à des motards, et qui lui arrachent du ventre l’enfant prêt à naître, avant de s’en aller, ne laissant derrière eux que des cadavres. Sauf Ana qui, miraculeusement, réchappe de cette atroce tuerie.

Aujourd’hui, Ana cherche encore et toujours son enfant disparu… L’argent que l’hôpital lui a versé lui permet de dépenser sans compter. Et sa route croise celle d’une jeune femme exerçant le plus vieux métier du monde et poursuivie par des truands qui ne veulent que la faire souffrir jusqu’à la mort.

Ce sont donc deux histoires qui, de parallèles, finissent par se diriger vers un même but, un but personnifié par ces fameux motards, par une sorte de secte à la zénitude manipulatrice…

Il y a quelques réminiscences cinématographiques particulièrement agréables à retrouver, à deviner, comme « It’s Alive – Le monstre est vivant », ou  » Rosemary’s baby « … Il y a surtout un dessin et un scénario qui font corps, totalement, qui évitent que le lecteur se perde en route, malgré le côté  » puzzle  » de l’intrigue.

Zidrou prouve encore une fois l’étendue de son talent et l’intelligence de son travail sur les mots. Quant à Francis Porcel, avec un dessin fort différent de son extraordinaire  » Bouffon « , il réussit à créer deux univers dans cet album : celui d’un quotidien codifié comme l’est tout thriller, tout polar, et un univers sombre, presque à la King… Deux mondes dans lesquels l’enfance, celle qui a été volée, est bien plus, finalement, qu’un simple fil d’Ariane !


Les mentors © Grandangle

Un roman graphique et un premier tome d’une série endiablée… Deux livres très différents, c’est vrai, mais qui ont quelques points communs.

Il y a d’abord la qualité du récit, sa puissance littéraire, son sens du dialogue.

Il y a ensuite une osmose entre les mots et les dessins, de manière à ce que l’objet final, le livre, tienne parfaitement la route, comme on dit.

Et puis, il y a ce thème central, celui de l’enfance, l’enfance qu’on vole, qu’on détruit, qu’on cherche à utiliser, dont on cherche à détruire toute « originalité, au sens premier de ce terme.

A ce titre, oui, ces deux livres se ressemblent quelque peu. Et ils prouvent qu’une bonne bd, c’est d’abord une bonne histoire, bien écrite, une histoire qui a besoin du dessin pour s’exprimer entièrement…

Et c’est vraiment, oui, le cas avec ces deux livres que je ne peux que vous conseiller de découvrir !

Jacques Schraûwen


Les enfants de la Résistance : 5. Le Pays Divisé

Les enfants de la Résistance : 5. Le Pays Divisé

Il y a ceux qui résistent, il y a ceux qui collaborent, il y a ceux qui attendent. Et il y a l’enfance qui, inexorablement, vieillit…

Le pays divisé © Le Lombard

Cette année, le Prix Rossel va également couronner une bande dessinée ! Et parmi les sélectionnés, il y a ce livre intelligent et prenant…

Intelligent, parce qu’il évite tout manichéisme.

Cinquième volume d’une série qui nous montre des enfants amenés à devenir résistants totalement anonymes, ce « Pays Divisé », en effet, réussit à dresser une galerie de portraits qui, pour la plupart, ne sont ni blancs ni noirs…

Vincent Dugomier aime tous ses personnages, ou presque, et il parvient à nous attacher à eux, également. A nous faire participer à leurs émois, à leurs angoisses, à leurs doutes aussi.

La facilité eût été, certainement, de nous montrer les méchants Allemands face aux bons Français ! Mais l’honnêteté et le respect, simplement, de l’Histoire telle qu’elle s’est vécue, voilà ce qui amène les deux auteurs de ce livre à ne pas cacher le fait que toute guerre, de quelque côté que l’on se trouve, engendre sa part de barbarie.

Les actes de résistance de nos trois enfants pouvaient, pour eux et pour les lecteurs, ressembler à un grand jeu. Il n’en est rien, et ils se découvrent responsables de bombardements alliés et de représailles, sans l’avoir voulu, rien qu’en se voulant résistants !

Dans cet épisode, nous sommes en 1942, et la France, désormais, va être totalement « occupée » par les Allemands.

Nous sommes en 1942, et, comme le disait Renaud, il n’y a pas beaucoup de Jean Moulin. Et cohabitent ainsi en France des gens qui résistent, des gens qui collaborent, et des gens qui attendent. Et qui, donc, espèrent…


Le pays divisé © Le Lombard
Vincent Dugomier: pas de manichéisme

Vincent Dugomier: attendre, espérer

Prix Rossel :https://www.lesoir.be/220746/article/2019-04-27/votez-pour-les-prix-victor-rossel-de-la-bd-2019

Cette série nous parle, de la résistance, celle vécue pendant cette guerre mondiale que l’on continue d’année en année à commémorer. Avec une phrase que je me permets de mettre en exergue :  » C’était ça la résistance. Nous étions appelés à faire plus, toujours plus  » !

Mais le fait de prendre comme héros de cette résistance des enfants ne doit rien au hasard, bien entendu. D’abord parce que, historiquement, la chose est avérée. Ensuite, parce que l’enfance, ainsi mise au centre d’une réalité de vie et de mort sans cesse mêlées, et un moteur narratif qui permet à Dugomier de dépasser ce qui, autrement, pourrait n’être qu’une anecdote héroïque de plus.

Au-delà de l’amitié qui lie, profondément, les trois personnages centraux, axiaux, de cette série, il y a cette nécessité qui est la leur de vieillir, sans le vouloir, parce que la vie qu’ils ont choisie, ou qui les a choisis, le veut ainsi… L’enfance s’estompe, l’adolescence est là, l’âge adulte fait plus que se deviner. Dans le dessin comme dans le scénario, le temps se marque aux visages, aux gestes, aux mots de chacun, de chacune. Et cette année 1942 est un peu, pour ces trois personnages, la fin d’une enfance volée… Être adulte, c’est ne plus jouer, c’est avoir conscience de ce qu’entraînent les actes que l’on fait, c’est découvrir l’amour, le désir, la jalousie. Et comme le dit un des trois amis :  » J’avais oublié de m’amuser  » !… Douloureuse prise de conscience…


Le pays divisé © Le Lombard

Vincent Dugomier: l’enfance volée

Vincent Dugomier: vieillir

Le dessin de Benoît Ers, tout en rondeur, accompagne parfaitement un récit qui se construit d’abord et avant tout à taille humaine, à taille d’adolescence. Et même si le propos devient plus adulte, avec une Lisa qui, de plus en plus, occupe la place centrale de l’intrigue, même si la violence devient extrêmement présente, avec la mort en contrepoint des espérances et des combats, ce livre n’est jamais voyeur, ni dans le texte, ni dans le dessin.

Un texte qui, pour alléger le poids de l’Histoire, aime poser, ici et là, des références, des petits signes que le lecteur s’amusera à décoder… Ne parle-t-on pas de trio amoureux, comme dans Jules et Jim ?… Ne parle-t-on pas aussi, en filigrane, de jeux interdits ?… Et croiser, quelque part, au détour d’une page, l’espiègle Lili, c’est un peu comme un clin d’œil au passé, également, de la bd…

Mais la base même de cette série, et de cet album-ci encore plus, cela reste la résistance. Et là, les ponts entre l’hier et l’aujourd’hui sont évidents. Résister, c’est se battre contre l’émergence de la peur, c’est se vouloir accéder à la liberté, celle d’être, celle de penser, c’est vouloir créer une société où tout remettre à plat, où être bien né ne donne pas ou plus de privilège… Une société, peut-être, sans lignes de démarcation, sans murs…


Le pays divisé © Le Lombard

Vincent Dugomier: références

Vincent Dugomier: d’hier à aujourd’hui

Cette série est véritablement une série pour tous les publics, une série d’albums qui, sous le biais d’une aventure parfaitement maîtrisée, tant au niveau du dessin, de la couleur, que du scénario, peut être lue dès dix ans. Une série sans aucune mièvrerie, une série sans temps morts, une série, en outre, parfaitement fidèle à la grande Histoire de cette guerre superlative qui continue à influencer notre présent.

Et il me faut aussi, ici, souligner la qualité « simple » du dossier pédagogique qui termine ce livre, et qui parle de liaisons radios, de ligne de démarcation, entre autres…

Jacques Schraûwen

Les enfants de la Résistance : 5. Le Pays Divisé (dessin : Benoît Ers – scénario : Vincent Dugomier – éditeur : Le Lombard)