Cher Corps

Cher Corps

Douze témoignages de femmes, douze dessinatrices, un livre-vérité !

Quel est le rapport que nous avons, toutes et tous, avec le corps, avec la chair avec notre corps, notre apparence ? Léa Bordier, sur sa chaîne You Tube, laisse la parole aux femmes… Des témoignages sans tabou, formidablement illustrés dans ce livre !

Cher Corps © Delcourt

C’est de l’uniformité que naît l’ennui, dit la sagesse populaire après Houdar, artiste bien oublié du 18ème siècle… C’est dire que seule la « différence » sous toutes ses formes peut éveiller l’intérêt, la passion, la mort de l’ennui, donc le début de l’intelligence.

Et le premier lieu humain où se voit, où se vit l’univers de la différence, c’est, bien entendu, le corps. Et notre société mettant de plus en plus le regard au centre de toute communication, donc l’image que l’on donne de soi, l’impression que les autres ressentent en nous voyant, cette société encore et toujours machiste est parfois (souvent) source de véritables problèmes d’identité.

Cher Corps © Delcourt

Et c’est à ces problèmes que Léa Bordier s’intéresse, et, ce faisant, nous intéresse. Elle recueille des témoignages de femmes qui, pour une raison ou une autre, à une époque proche ou ancienne de leur existence, ont connu des difficultés à vivre avec leur corps. Et ce sont ces témoignages qui forment la colonne vertébrale de cet album qu’on pourrait qualifier de «nouvelles graphiques ».

Et c’est ainsi le portrait de notre monde qu’elle nous offre, avec la complicité impudique mais jamais voyeuse de douze femmes et de douze dessinatrices.

La pluralité des corps, la pluralité des vécus, voilà ce que ces confidences nous permettent de comprendre, d’aimer, au sens le plus large du terme.

Cher Corps © Delcourt

Il y a Marie-Paule, âgée de 71 printemps, qui nous parle de l’âge, certes, mais de la nécessité, surtout, à ne jamais faire marche arrière. Il y a Lena, 14ans, que sa précocité physiologique a fait souffrir jusqu’à ce qu’elle s’accepte totalement. Il y a Emma, 22 ans, homosexuelle et violée, qui a trouvé un sens à sa vie et à sa douleur.

Il y a Shonah, 22 ans, qui parle sans détour et avec une précision presque scientifique de la douleur pendant les rapports sexuels, et de la nécessité à apprendre à s’aimer.

Il y a Blaise, qui ne se reconnaît pas dans les codes sexuels habituels, et qui veut, simplement, remettre les choses au clair. Il y a Sophie, rescapée meurtrie de l’attentat au Bataclan, qui veut redevenir elle, en usant de l’espoir comme arme de reconstruction.

Cher Corps © Delcourt

Il y a Lucie, qui nous fait découvrir le monde du tatouage et qui se refuse à cacher sous quelque forme artistique que ce soit la souffrance physique qui fut sienne. Il y a Mathilde, 33 ans, qui est grosse et ce n’est pas un gros mot ! Aurélie, elle, nous parle de l’anorexie et du besoin de s’apaiser pour se restaurer à soi. Il y a Mayalan, 27 ans, noire de peau et ronde de chairs, qui ne veut qu’éduquer les autres à l’acceptation de soi, tout en s’éduquant elle-même à accepter les autres. Il y a Camille, 22 ans, handicapée et trouvant son bonheur dans le simple fait d’être en vie. Et puis, finalement, il y a Mai, 40 ans, qui combat ses peurs les plus intimes en ne cherchant plus sa beauté dans le regard des autres.

Cher Corps © Delcourt

Chacun de ces témoignages aurait pu faire l’objet de toute une bd, c’est évident ! Mais la construction en « nouvelles » permet à tous ces témoignages de rendre compte avec éclectisme de ce qu’est le rapport au corps.

Un éclectisme que l’on retrouve, d’ailleurs, dans le dessin, dû à douze dessinatrices très différentes les unes des autres, mais qui, et cela se sent, se sont voulues parties prenantes de ce recueil consacré au corps de la femme sous toutes ses formes, avec toutes ses beautés, avec toutes ses espérances.

Je ne vais pas toutes les citer, mais je tiens à mettre en évidence certaines d’entre elles, oui…

Carole Maurel, la plus classique de toutes, et dont le graphisme est en osmose avec le sujet traité.

Karensac, qui réussit avec pudeur à rendre tangible et visible la douleur d’une rescapée de l’horreur intégriste.

Et Mademoiselle Caroline dont le trait magnifie les rondeurs opulentes de Mathilde et prouve que tout peut n’être, physiquement, que beauté et désirs à partager…

Cher Corps © Delcourt

On pourrait qualifier cet album de bd sociologique… Féministe aussi, puisqu’il peut créer, j’en ai la conviction, une réflexion chez tous les lecteurs, les hommes aussi, une réflexion sur ce qui est beau, ce qui fait la force du vivre, ce qui peut, véritablement, créer la tolérance, celle de l’apparence comme du vécu !

C’est un livre intelligent, c’est un livre poignant, c’est un livre souriant. C’est un livre qui fait corps, totalement, avec son sujet !

Jacques Schraûwen

Cher Corps (auteure : Léa Bordier – dessin : douze dessinatrices – éditeur : Delcourt)

La Ligne De Sang

La Ligne De Sang

Un polar horrible teinté d’ésotérisme… Un roman, d’abord, une bd aujourd’hui!

Adaptant son propre roman, Doa nous plonge, avec le dessinateur Stéphane Douay, dans une histoire éclatée, dure, angoissante… A découvrir!

La ligne de sang © DOA et DOUAY/LES ARENES BD

Lyon… Un accident de moto… Le conducteur, toujours vivant, mais dans le coma, est emmené à l’hôpital. Rien que de très banal, sans doute. Mais sa  » petite amie  » a disparu, totalement, sans laisser de traces, sans prévenir personne. Et ce sont deux policiers, Marc Launay et une de ses anciennes stagiaires, Priscille, qui vont prendre en charge l’enquête sur cette disparition.

Tout cela pourrait former la trame d’un polar à la française, traditionnel, aux situations attendues, mais il n’en est rien. Tout cela a été un roman policier extrêmement sombre, presque  » gore  » dans son propos, très malsain dans son contenu, et c’est son auteur lui-même, Doa, qui en a fait l’adaptation en bande dessinée.  

Doa: du roman à la bd
La ligne de sang © DOA et DOUAY/LES ARENES BD

Dans le roman comme dans la bd, les personnages sont nombreux. Il y a les deux flics, il y a Paul, le motard blessé, il y a Madeleine, la disparue, il y a les autres policiers, les témoins, les amis, la mère de Madeleine, un curé de village, la mère de Paul.

On ne se trouve pourtant nullement dans un lire  » choral « , mais bien plus dans un livre qui, de par sa construction particulière, laisse vivre tous ces personnages, par petites touches, par descriptions et rencontres bien plus que par allusions.

Le découpage, oui, est particulier. On pourrait croire à des chapitres, et c’est un peu le cas, mais ce sont des chapitres qui nous plongent dans l’enquête, et qui, en même temps, nous enfouissent dans les quotidiens de tous les protagonistes de cette histoire.

Une histoire qui, finalement, s’avère être le portrait d’un personnage qu’on ne voit que dans le coma pendant la plus grande partie de l’album… Le portrait d’un homme qu’on découvre peu à peu totalement monstrueux. Le portrait d’une perversion… Le portrait d’un anonyme invisible qui se révèle être un tueur répugnant et méprisable.

Doa: une histoire polyphonique…
Doa: portrait d’un « homme invisible »
La ligne de sang © DOA et DOUAY/LES ARENES BD

Je ne vais pas déflorer le fond de l’intrigue. Mais sachez qu’on y parle d’une déshumanisation de l’âme chez un être infiniment pervers. Comme dans toute histoire noire bien ficelée, la réalité est, d’évidence, un des moteurs de l’imaginaire. On retrouve ainsi, dans cette « Ligne de sang », des références  à quelques affaires criminelles qui, ces dernières, années, ont fait la une de tous les journaux, De Dutroux à Fourniret. Mais Doa va plus loin encore dans l’indicible, dans l’innommable, et sa ligne de sang nous emmène dans un domaine d’horreur où se mêlent la pédophilie, le viol, et les  » souvenirs  » des crimes qui dépassent tout entendement.

A tout cela, Doa ajoute une note encore plus sombre, en ajoutant une trame ésotérique à son roman, à sa bd. Il y a du satanisme, des messes noires, et un homme qui cherche, peut-être, au travers des siècles, à se ressusciter par des naissances inacceptables.

L’ésotérisme, le fantastique, sont des éléments moteurs de ce livre, oui, mais qui n’enlèvent rien à l’inimaginable horreur spécifiquement humaine qui y est racontée.

Doa: ésotérisme
La ligne de sang © DOA et DOUAY/LES ARENES BD

Ce livre aurait pu, dès lors, être visuellement très  » hard « . Mais le talent de Stéphane Douay a été de garder une certaine pudeur dans son dessin, un non-voyeurisme essentiel à ce que l’histoire puisse se lire dans sa continuité sans en être atteint, en tant que lecteur.

Son dessin, sobre, tout en vivacité, utilisant les codes classiques de la bd pour les distordre par quelques plans inattendus, ce dessin s’appuie sur des couleurs aux tons parfois presque monochromes, des couleurs qui, elles aussi, participent à une ambiance de lecture lourde, c’est vrai, mais sans excès, au contraire de tout ce que ce livre nous raconte…

Doa: le dessin de Stéphane Douay

« La ligne de sang », c’est du polar, c’est du roman noir, c’est de l’horreur…

« La ligne de sang », c’est un album qui se lit presque comme se construit un puzzle…

C’est un livre passionnant, intéressant, horrifiant…

Fantastique et policier s’y mêlent pour une histoire qui ne pourra que vous faire froid dans le dos!… 

Jacques Schraûwen

La Ligne De Sang (dessin : Stéphane Douay – scénario : Doa – couleur : Galopin – éditeur : Les Arènes BD)

Blake et Mortimer – Le Dernier Pharaon

Blake et Mortimer – Le Dernier Pharaon

Une  » sortie  » remarquée… et remarquable !

Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Quatre auteurs à part entière, quatre regards d’artistes… Un livre étonnant, bruxellois, à découvrir dans cette chronique… Une chronique à lire et à écouter, puisque les quatre auteurs y parlent de leur travail… Au-delà du  » produit culturel » et de tout le marketing qui l’entoure,  » Le Dernier Pharaon  » est un livre qui me semble exceptionnel !

François Schuiten
François Schuiten © Jacques Schraûwen

Blake et Mortimer… Une série culte qui appartient à l’histoire de la bande dessinée, d’un certain classicisme graphique et littéraire en même temps. Après E.P. Jacobs, ils sont nombreux à avoir repris le flambeau, avec une incontestable fidélité au style du créateur : Bob De Moor, André Juillard, Ted Benoît, Etienne Schreder entre autres.

Et aujourd’hui, ils se retrouvent à quatre aux commandes d’un album qui, certes, met en scène les personnages emblématiques de Jacobs, mais le fait d’une façon qui s’éloigne à la fois du dessin de Jacobs et à la fois de sa façon de raconter une histoire.

Un dessinateur, François Schuiten… Un cinéaste : Jaco Van Dormael… Un écrivain, Thomas Gunzig… Et un artiste de la couleur, Laurent Durieux… Comment quatre auteurs à part entière se sont-ils arrangés pour faire de cet album un  » tout  » ?

De leur propre aveu, c’est de rencontre en rencontre, en imaginant des situations et en les crayonnant tout de suite, que l’histoire de Dernier Pharaon a pris vie. Personnellement, j’y vois cependant une quadruple responsabilité, pratiquement cinématographique. Il y a un maître d’œuvre, un metteur en scène, un dialoguiste, et un chef opérateur. Quatre regards différents qui, par la magie d’un projet commun, deviennent, en osmose, une seule et même vérité narrative.

Jaco Van Dormael
Thomas Gunzig
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Du côté du dessin, François Schuiten n’a jamais été, sans doute, aussi inspiré. Son graphisme, aux noirs profonds, aux traits rappelant parfois ceux d’Andreas ou, dans un autre univers, de Pierre Joubert et de quelques grands illustrateurs du dix-neuvième siècle, ce dessin est éblouissant et mérite, de par lui-même, qu’on se plonge dans cette œuvre envoûtante.

C’est aussi, étrangement, alors que les personnages ne lui appartiennent pas, le livre de Schuiten qui lui est peut-être le plus personnel, par tout ce qu’il y a mis de lui-même, par la trame du temps qui passe et qui crée véritablement le récit, par les références et les détails qui ramènent un peu partout à tous ses univers (le train, le chien…).

François Schuiten: un livre très personnel
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

François Schuiten n’a pas l’habitude, loin s’en faut, de laisser à d’autres le soin de la mise en couleurs de ses dessins. Ici, pourtant, il a donné carte blanche à Laurent Durieux. Cet artiste ne s’est pas contenté de compléter de sa palette les traits de Schuiten. Il dessine la couleur et réinvente le dessin, en lui offrant une autre profondeur, en lui imposant d’autres clairs-obscurs.

L’osmose entre les deux arts, celui du dessin et celui de la couleur, s’accentue encore par la qualité du papier choisi pour cette édition. J’ai toujours trouvé un vrai plaisir à toucher le papier d’un livre, à en découvrir la texture… Les anciennes bandes dessinées se lisaient sur papier prêt à froncer, un papier quelque peu rugueux sous le doigt. Ici, on retrouve la même couleur de papier, écru presque, mais le contact, lui, est celui d’un papier souple, lisse, glissant…

Pour qu’une lecture se révèle agréable, il faut que tous les sens, en quelque sorte, soient à la fête, et c’est vraiment le cas dans ce livre-ci…

Laurent Durieux
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Dans ce livre, le personnage central, c’est Bruxelles… Le Bruxelles du Palais de Justice, bâtiment dont les symbolismes, nombreux et variés, créent le récit… Un récit moins Science-fiction que spéculation et fiction. Un récit qui sans cesse oscille entre le rêve et la réalité, entre le cauchemar et la rémission. Un récit dans lequel le songe, quelle que soit la forme qu’il prenne, devient une porte, vers la connaissance, vers le mystère, vers l’imaginaire et le réel sans cesse mêlés.

Il y a de l’ésotérisme, bien sûr, de par le thème de l’histoire. Esotérisme de la pyramide et de ses énergies, ésotérisme d’une  » famille  » d’initiés. Mais cet ésotérisme n’est qu’un moyen pour construire des ponts entre différentes époques. A ce titre, on pourrait presque parler d’une aventure  » quantique  » : dans le passé se trouve déjà notre avenir, et toutes les réalités, finalement, se mêlent sans toujours se ressembler.

Et si ce livre se démarque de tous les autres titres des aventures de Blake et Mortimer, c’est aussi parce que les auteurs ont voulu qu’il soit contemporain, avec des symboles évidents : un mur autour d’une ville, quelques phrases, aussi, comme  » un jour ou l’autre ce problème va se rappeler à nous « , ou  » les  ordres sont stupides « …

Et malgré cela, la thématique centrale reste totalement fidèle à Jacobs : Blake et Mortimer sont des héros dont l’utilité est de sauver le monde !

Les puristes, me dit-on, vont regretter l’absence de l’infâme Olrik ! Ils auront tort, parce que les  » méchants  » sont bien présents, dans ce livre, mais ils ressemblent vraiment à ce qu’ils sont dans la vie, des êtres toujours ambigus…

François Schuiten: sauver le monde…
François Schuiten: les « méchants »
Le dernier pharaon © éditions Blake et Mortimer

Il m’est impossible de résumer ce livre, tant il foisonne d’histoires parallèles, de rencontres inattendues, de récits intimement mélangés. Mais ce que je peux, et dois dire, c’est que, à mon humble avis, on est en présence, ici, de ce qui pourrait être le meilleur de tous les Blake et Mortimer !

Jacques Schraûwen

Le Dernier Pharaon (dessin : François Schuiten – scénario : Fançois Schuiten, Jaco Van Dormael, Tomas Gunzig – couleur : Laurent Dutrieux – éditeur : éditions Blacke et Mortimer)