Dessinateur de BD, illustrateur, de pochettes de disques entre autres, amoureux de la femme et de la moto, de la voiture et de l’aventure débridée, Denis Sire est de ceux qui, à la fin des années 70, se sont nourris aux vents de la liberté qui soufflaient alors dans le neuvième art.
Artistiquement, quel que soit le domaine envisagé, personne n’est » neuf « . Et dans le graphisme de Denis Sire, on retrouve, dès ses débuts, les influences évidentes d’une certaine esthétique, américaine surtout, des années 50. On n’est jamais loin, avec lui, de Betty Page, par exemple, et de ses représentations profondément érotiques.
On n’est pas loin, non plus, des » vamps » qui ont fait du cinéma hollywoodien ce qu’il était, une usine à rêves, mais des rêves sensuellement machistes, toujours. Et c’est peut-être là la première caractéristique de Denis Sire, d’ailleurs : une sensualité tout en courbes, avec des personnages féminins qui, sous des airs dominés, se révèlent beaucoup plus dominateurs que leurs comparses masculins.
C’est chez les » Humanoïdes Associés » que Denis Sire a édité la plupart de ses albums, souvent avec la complicité de Jean-Pierre Dionnet. Dans » L’Echo des Savanes « , aussi. Et on peut épingler des titres que bien des adolescents d’hier et d’avant-hier gardent profondément en mémoire ! Menace Diabolique, Lisa Bay, L’Île des Amazones, Bois Willys, ainsi, jalonnent son existence et sa carrière comme autant de signes tangibles de son étonnant talent, hommage constant et avec un sens extraordinaire du mouvement à un esthétisme artistique désuet…
La suite passionnée et passionnelle d’une série culte…
Cela fait plus de trente ans que cette série existe… Une série qui décrit les soubresauts de la grande Histoire, au travers des errances d’une famille… Une famille marquée par la couleur rouge, celle des regards qui se croisent ou s’évitent, celle des violences et des révolutions qui ne sont peut-être que des révoltes…
Il y a la série-mère… Il y a aussi, en parallèle, et avec d’autres dessinateurs, plusieurs déclinaisons différentes qui s’intéressent à d’autres branches de cette famille, les Sambre, et à la malédiction qui semble les frapper.
Cet album-ci est, en fait, le huitième tome (et avant-dernier sans doute…) de la série-mère… Nous sommes en fin de dix-neuvième siècle, dans une France qui a peu à peu oublié les utopies de la révolution, les démesures du premier empire, les claudicants retours de la royauté, une France qui n’a pas encore connu l’humiliation de Sedan et encore moins le soulèvement de Paris.
Nous sommes en compagnie de Bernard-Marie et de Judith, du monde feutré de la Province pour l’un, du monde de la prostitution pour l’autre, un frère et une sœur jumeaux possédant entre eux une moitié de ressemblance.
Et ce sont eux, ces deux adolescents aux destins séparés et antinomiques, qui se font le sujet de ce huitième album.
Ce sont eux, on le sent, qui vont clore cette saga puissante, ce roman-fleuve dessiné qui a accompagné l’existence de son auteur pendant bien des années.
« Sambre », c’est l’œuvre de toute une vie, oui… Une œuvre qui s’est nourrie de l’existence même de son auteur, très certainement !
Comme dans tous ses livres, Yslaire aime peaufiner son travail de scénario en nous faisant pénétrer, profondément, dans l’époque qu’il aborde. Ici, il s’agit du second empire. Un moment d’après-révolution, en quelque sorte, avec un empereur qui a réussi à ce que l’opposition n’ait plus droit de parole, en tout cas sur le territoire français.
Un moment, aussi, où, loin des guerres qui ne sont encore qu’en devenir, loin des révolutions qui, toutes, ne peuvent qu’être adolescentes, alors que les adolescents, eux, finissent toujours par vieillir, loin des intransigeances de toutes sortes, celles du passé, celles en attente, ce moment se révèle celui d’une évolution dans le monde des sciences comme dans celui des réformes sociales.
C’est pour cela que Bernard-Marie s’intéresse aux papillons… Avec un symbolisme évident : on ne peut que penser aux papillons du rêve, à ceux qui palpitent dans le ventre au moment des émois amoureux, on ne peut que penser aussi au Sphynx et à ses questions silencieuses.
C’est pour cela aussi que Bernard-Marie s’intéresse à la photographie, cette science qui, avant de devenir un art, s’aventure dans des mondes ésotériques et spirites que Victor Hugo, de son côté, a mis à la mode.
Cela dit, au-delà du cadre historique précis, et parfaitement rendu, graphiquement comme scénaristiquement, Yslaire, comme à son habitude, prend le temps de créer des ponts entre hier et aujourd’hui. Ce « Sambre »-ci nous parle, à demi-mot, de migration… Les fils, instinctivement, doivent-ils terminer les trajets entamés par leurs pères ? Et penser à son avenir, n’est-ce pas aussi rêver de sa mort ?
Ce livre est aussi, me semble-t-il, bien plus littéraire que les précédents. Avec un travail sur le texte, de la part d’Yslaire, qui s’enfouit au plus profond, souvent, de l’âme humaine, au travers de formes qui se dévoilent comme extrêmement poétiques.
Et puis, il y a les références littéraires, qui émaillent le récit, parfois discrètement, parfois plus directement. Il y a l’autre côté du miroir, cher à Cocteau… Il y a Hugo, Shakespeare, Baudelaire, et même Offenbach… il y a de l’anti-Saint-Exupéry, avec une phrase à l’opposé du trop connu et très stupide « s’aimer, c’est regarder à deux dans la même direction » !
Ce livre est un livre sur le mensonge et le silence, sur le rêve et le réel. Sur le regard, surtout, essentiellement… Une tante aveugle, un œil qui pleure des larmes de sang, retouche de photos pour changer le regard qu’on peut porter sur la réalité, regard d’homme, regard de femme qui, au-delà de l’absence, créent deux histoires différentes, regard qui cherche à immortaliser l’éphémère au feu d’actes essentiellement créatifs.
Dans cet album, on rentre profondément à l‘intérieur du regard qui, au départ, était plus un alibi graphique qu’un moteur puissant de la narration !…
Oui, ce livre est vraiment celui des yeux… Ces yeux qui, silencieux, me paraissent crier ces mots de Rimbaud : « Je est un autre… » !
Dans ce huitième épisode, en fait, on quitte la forme du feuilleton romantique pour se plonger dans un évident modernisme, celui de la pensée comme celui du vécu quotidien. Au fil des albums, l’univers de Sambre est devenu de plus en plus introspectif. De plus en plus personnel, et, de ce fait, de plus en plus passionnant et, ma foi, passionnel, oui…
Dans « Sambre », Yslaire parle d’amour, toujours, même lorsque c’est de haine et de mort que se nourrissent ses trames narratives.
Et ici, dans « Celle que mes yeux ne voient pas… » (soulignons, au passage, le MES yeux !), Yslaire fait tout pour que se rencontrent deux êtres, deux jumeaux, que tout éloigne pourtant l’un de l’autre. Le romantisme est loin, très loin, désormais… La haine et la désespérance aussi, lentement, qui semblent s’estomper. Au profit, sans doute, d’une suite à cet album, une suite dans laquelle, au-delà des vérités familiales, l’Amour majuscule pourrait peut-être bien prendre vie… et image !
Je me dois d’avouer que, pour certains des épisodes précédents, et surtout peut-être ceux des séries « parallèles », j’avais éprouvé des difficultés à m’y retrouver, à ne pas me perdre dans des méandres de scénario très (trop…) entremêlés.
Ici, il n’en a rien été, que du contraire, et c’est d’une traite que j’ai lu ce livre… Avant, quelques jours plus tard, de le relire…. Et depuis, de le feuilleter, régulièrement, tant le dessin me paraît être, dans son semi-réalisme presque plus expressionniste que romantique, d’une totale réussite, d’un complet aboutissement !
Sambre est et reste, incontestablement, une œuvre culte, oui !…. Et ce huitième album en dessine superbement de nouveaux horizons !
Jacques Schraûwen
Sambre : Celle que mes yeux ne voient pas (auteur : Yslaire – éditeur : Glénat
La bande dessinée, évidemment, c’est du dessin. Et celui de Schwartz s’inscrit résolument dans une lignée « classique »… il est, sans aucun doute, le fils spirituel de gens comme Chaland, Jijé, Tillieux même. Et son style colle parfaitement à l’histoire que lui raconte (et nous raconte) le scénariste Yann.
Parce que la bande dessinée, tout aussi évidemment, c’est du texte, un scénario, un récit qui se doit d’accrocher le lecteur et ne plus le lâcher jusqu’au bout de sa lecture.
Dans ce premier volume d’une nouvelle série, le contrat est plus que rempli! Nous sommes en France, en 1949. La guerre, celle de 40, mon colon, est encore dans toutes les mémoires. Dans celles, entre autres, des Arméniens qui se firent résistants et qui, aujourd’hui, sont policiers.
Le fils de l’un d’eux, Atom Vercorian, choisit une autre voie, une voie parallèle, et se veut détective privé.
Aidé d’une accorte jeune femme et d’un colosse bien utile, il enquête sur un vol de bijoux. Un vol, d’ailleurs, qui prend sa source dans la réalité, puisque la Bégum, l’épouse de l’Aga Khan, a vraiment subi, à cette époque, un hold-up extrêmement bien orchestré.
Voilà le canevas créé par le raconteur d’histoires qu’est Yann. Une histoire tout en nostalgie, qui nous enfouit dans des décors qui n’existent plus, avec des personnages qui n’existent plus non plus, et qui, même truands, avaient un certain sens de l’honneur. Un honneur né de la guerre et ses soubresauts pour bien des Arméniens, des deux côtés de la barrière de la loi !
Il y a de la nostalgie, certes… Mais raconter le passé, finalement, n’est-ce pas aussi nous révéler le présent ?…
Yann: raconter des histoiresYann: Passé et présent
Cela dit, ne nous trompons pas, nous sommes ici dans du délassement, dans de la » variété « , dans le sens noble du terme !
Dans de l’humour, aussi, surtout même !
Les références au cinéma sont omniprésentes. Il y a de l’Audiard, sans doute, mais surtout du Janson, cet auteur qui réussissait à ce que les mots qu’il mettait dans la bouche des personnages leur appartenaient vraiment.
Il y a du Pierre Dac, aussi, dans la construction « en cascade » des dialogues, des jeux de mot, voire même de quelque calembours bien cachés.
On se trouve baignés dans une ambiance anti-féministe, une » ambiance » d’hommes, de vrais, de durs, de » tatoués » !… Des mâles qui appelaient les femmes de quelques petits noms peu charmants, de cruches, de garces… C’était la fin des années 40 dans toute sa splendeur, avec, malgré tout, quelques femmes qui commençaient à occuper le terrain !
Le talent de Yann, c’est de réussir à faire de cette ambiance la toile de fond d’un véritable livre d’aventure, avec des codes précis qu’il s’amuse, comme à son habitude, à détourner. Une enquête presque à la » Agatha Christie « , l’une ou l’autre » vamp « , des méchants plus vrais que nature, des personnages typés, tant au niveau des dialogues que du graphisme: il y a tout cela dans ce livre, pour que le sourire soit sans cesse présent !
Un sourire qui va jusque dans les détails, inattendus, surprenants… Des détails que je vous laisse découvrir… Comme le dessinateur a dû le faire lui-même, d’ailleurs!…
Yann: construction du scénarioYann: stimuler le dessinateur
Le rendu des détails, justement, c’est une des caractéristiques du dessin de Schwartz. Il faut s’attarder sur ses cases, croyez-moi, il faut prendre le temps de les regarder, de près, dans tous les coins, pour se rendre compte du plaisir qu’il a eu à suivre les indications de son scénariste, bien entendu, mais à le faire à sa manière, en imprimant sa marque de bout en bout de cet album plein de mouvement, plein de couleurs impeccablement réussies également, et dues au talent de Hubert.
Bien sûr, comme je le disais, il y a des influences… Mais ce sont plutôt des » présences « … Des hommages… Chaland, oui, Dubout aussi, de ci de là… Et du côté du scénario, on sent que Yann a adoré les récits de Tillieux comme ceux de Delporte !
Il y a des livres qu’on lit plus ou moins distraitement, qu’on apprécie, qu’on referme, et qu’on oublie. Ils sont nombreux et je dirais même que, à l’instar du cinéma d’aujourd’hui qui cherche à imiter la télé et ses tristounettes réalités, cette proportion d’œuvres vite reléguées aux oubliettes de la mémoire tend à augmenter.
Ce n’est pas du tout le cas avec ce livre-ci… Il est comme les bons Franquin : le relire permet, à chaque nouveau regard, de découvrir des éléments qu’on n’avait pas vus, de découvrir des liens cachés entre différentes scènes, entre différentes séquences.
Après des années de disette, osons le dire, avec des étalages de librairies spécialisées qui se couvraient ce livres se ressemblant tous, des » héroic-fantasy « , et puis, après, des » romans graphiques » vite réalisés, tout aussi vite oubliés, le temps est venu, semble-t-il, d’un nouvel âge d’or du neuvième art. Nous vivons une époque où la liberté de ton et de parole reprend peu à peu le pas sur la mode et ses imbéciles routines.
Humoristiques ou sérieux, les albums de qualité se multiplient, et l’éclectisme de cette production ne peut qu’engendrer un éclectisme tolérant auprès des lecteurs, espérons-le !
Atom Agency s’inscrit dans cette lignée… Livre de délassement, il est construit avec une superbe précision, tant au niveau du scénario que du dessin, et, soulignons-le encore une fois, au niveau de la couleur, due à Hubert, qui agit ici plus en créateur qu’en simple coloriste…