Noir Délire

Deuxième volume des oeuvres noires et délirantes de Philippe Foerster, auteur belge aux sombres talents!…

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster est un auteur belge assez inclassable… Bien sûr, il y a dans son trait une appartenance incontestable à ce qu’on a pu appeler l’école de Charleroi, avec des personnages aux gros nez, caractéristiques d’une manière tout en rondeur d’aborder les mille et un thèmes de l’humour.
Mais, de manière tout aussi évidente, il y a dans son dessin quelque chose qu’on peut rapprocher des bd américains des années 60, proches des « comics », certes, mais, surtout, s’intéressant à l’horreur… L’horreur souriante… L’horreur quotidienne… Ces « Creepy », ces « Eerie », Foerster en a certainement été un grand lecteur… Et le titre de cet album, même s’il n’a pas été choisi par lui-même, résume assez ce que sont ses inspirations… Son plaisir, en fait, à attacher ses mots et son dessin à des personnages que, finalement, on pourrait presque croiser au coin de la rue.

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster: titre et personnage

 

C’est dans les années 80, après des études à St Luc, que Philippe Foerster s’est lancé pleinement dans le neuvième art, en partageant les délires de Fluide Glacial, une revue qui a marqué son époque par son ton politiquement incorrect, par le nombre des auteurs qui ont pu s’y exprimer en liberté.
Bien sûr, Foerster n’a pas travaillé que pour Fluide Glacial, il a aussi fait des scénarios pour Philippe Berthet par exemple, il a dessiné pour les éditions Dupuis, il a collaboré avec Andreas…
En fait, Philippe Foerster est inclassable tout simplement parce que, tout au long de sa carrière, il a toujours eu à cœur de ne pas se contenter d’une seule façon de raconter des histoires. Il n’a jamais été  » à la mode « , il n’a jamais été un suiveur de styles narratifs répétitifs…
Il est un raconteur d’histoires, oui, libre et indépendant, et toujours passionnant et passionné !

 

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster: bd

 

Je disais plus haut toute l’importance que les récits américains avaient eue, sans aucun doute possible, dans la manière dont Philippe Foerster dessine.
Mais il n’a jamais été un suiveur, loin s’en faut !
Et la spécificité essentielle de ce créateur est son appartenance culturelle à ce qu’on pourrait appeler le fantastique à la Belge… Un fantastique qui naît d’une faille dans le présent, un fantastique qui ne devient horrible que par le regard qu’on pose sur lui.
Dans les scénarios, courts, qu’il met en scène, il y a un travail similaire à celui de l’écriture chez des auteurs à toujours redécouvrir, comme Jean Ray, Gérard Prévot, Claude Seignolle, Marcel Béalu et, dans une moindre mesure, Thomas Owen.
Les histoires qu’il invente et partage avec nous sont des histoires de frissons, de frémissements… Des histoires dans lesquelles on ne peut que reconnaître le portrait acide de tous les défauts de l’humain, de l’humanité. Mais des histoires, aussi, qui désamorcent l’indicible par quelques sourires souverains…
Et dans cet album, certaines des « nouvelles dessinées », comme celle qui nous montre un vieux couple dont le mari a décidé de ne plus parler à sa femme, sont des récits qui font froid dans le dos, parce qu’on s’y reconnaît, peu ou prou, toutes et tous.
La bande dessinée est un art à part entière. Un art qui se devrait d’être nourri à d’autres arts, le graphisme, la mise en scène cinématographique, et la littérature. Et c’est là, exactement, tout l’art de Foerster !

 

Noir Délire © Forbidden Zone

 

Philippe Foerster: littérature

 

Tout l’art de Foerster, c’est aussi de ne pas rester dans une tour d’ivoire, de façon égocentrique… Philippe Foerster est également professeur, et sa « pédagogie »ressemble à son dessin, à ses textes…
Ses élèves (et j’en ai rencontré…) découvrent avec lui la liberté de dessiner, d’inventer, la nécessité de s’intéresser à autre chose, aussi, qu’à la simple bande dessinée.
Foerser mériterait, assurément, d’occuper une place de choix dans le paysage du neuvième art. Mais même s’il est bien conscient de sa qualité, de ses qualités, il reste et restera toujours, certainement, d’une belle humilité …

 

Noir Délire © Forbidden Zone

Philippe Foerster: enseignement

 

Que gloire soit rendue à l’éditeur belge, Forbidden Zone, de s’être lancé dans cet ouvrage, dans cette intégrale des nouvelles dessinées par Foerster !
Ce « Noir Délire » est un album réjouissant… Un délire pluriel… Un miroir déformant de nos travers quotidiens… Une succession de cauchemars qui ne sont peur que si on le veut bien…
Une superbe réussite, que tous les amateurs de bande dessinée originale, créative et intelligente, se doivent de posséder !

 

Jacques Schraûwen
Noir Délire (auteur : Foerster – éditeur : Forbidden Zone)

Arale

Une uchronie parfaitement réalisée.

L’uchronie est à la mode, en bande dessinée, depuis quelques années, avec plus de ratages que de réussites, il faut bien le dire. Parce que construire une totale fiction à partir de faits historiques réels mais détournés, cela demande à la fois de la culture historique et de l‘imagination débridée. Et c’est bien le cas ici !

 

 

Arale © Dargaud

 

Nous sommes au début des années trente. La première guerre mondiale ne s’est jamais terminée. Le tsar de toutes les Russies et le sombre Raspoutine affrontent les ennemis de l’extérieur autant que ceux de l’intérieur. Mais c’est la magie qui dirige le monde ! Et dans cette ambiance délétère, un homme, un guerrier, un soldat fidèle au souverain, va devenir un pion entre les mains de quelques mages soucieux de conserver tous leurs pouvoirs.
Parce que le Tsar, en fait, est mort depuis bien longtemps ! Mais par la puissance des forces des ténèbres, Raspoutine est parvenu, depuis le décès du tsar, à garder en vie son corps, mais un corps habité, plusieurs fois déjà, par une autre existence.
Et Kyril, le personnage central de cette histoire, de ce premier tome en tout cas, va être choisi pour prendre la place de ce tsar auquel il voue une fidélité inébranlable.

Arale © Dargaud

 

Kyril, c’est un soldat, un héros, que tout le monde en Russie connaît, dont tout le monde vante et chante les exploits, et ceux de ses deux amis qui ont sauvé le pays : la lumineuse Saskia et le révolté Youri.
Youri qui a disparu, mort sans doute… Alors que Saskia, elle, en compagnie de Kyril, apprend à des jeunes recrues à utiliser une arme redoutable.
Les personnages sont en place, l’histoire peut commencer. Et pour sauver, une fois de plus, la pseudo-réalité du tsar, Kyril va devoir plonger dans l’inconscient, dans un univers de limbes où les morts côtoient quelques vivants égarés, où la guerre et l’horreur déforment et détruisent les âmes autant que les corps.
Dans ces limbes, territoire entre envie et mort, lieu de haine et d’indicibles combats, Kyril a comme mission de se rendre jusqu’à Arale, cité dans laquelle il pourra rencontrer les magiciens qui le feront « entrer » dans le corps du tsar.

 

Arale © Dargaud

 

Entre Histoire réinventée et science-fiction, entre fantastique et réflexion sociale, entre philosophie et galerie de personnages étonnants, ce premier tome de ce qui devra être une saga à la fois intimiste et pleine d’aventures à rebondissements, ce « Arale » m’a incontestablement séduit. Par le propos, qui réussit à parler d’un climat social qui, de par bien des aspects, nous rappelle ce qu’est aussi notre société. Le tsar est une icône, comme notre monde contemporain aime en créer à tire larigot, de téléréalité en téléréalité. Dans ce livre, on parle d’une technologie qui prend le pas sur le réel. On y montre aussi un personnage, Youri, qui incarne la révolte, une révolte intellectuelle, d’abord, dont on devine, à la fin de ce premier volume, qu’elle va devenir tout autre…
Soulignons, outre le scénario de Tristan Roulot qui, vous l’aurez compris, fourmille d’inventions passionnantes, la qualité du dessin et de la couleur. La vivacité du trait et les cadrages choisis par Denis Rodier ne sont pas sans rappeler l’art des comics américains. Mais Rodier s’éloigne de l’influence des super-héros, poussé par une histoire qui demande de sa part une approche plus observatrice de l’action qu’il dessine. Et la couleur de Bruno Tatti crée quand il le faut des ambiances tantôt délétères, tantôt brutales, tantôt fantasmagoriques, tantôt extrêmement réalistes.
Un bon début de série, donc, que ce « Arale », en espérant que les épisodes suivants rempliront les r-promesses de ce premier opus.

 

Jacques Schraûwen
Arale (dessin : Denis Rodier – scénario : Tristan Roulot – couleur : Bruno Tatti – éditeur : Dargaud)

Arale © Dargaud

L’étymologie avec Pico Bogue

Une bd qui fait sourire, tout en nous plongeant dans ce qu’est notre patrimoine premier: notre langue, le français!

L’étymologie avec Pico Bogue © Dargaud

 

Pico Bogue fait partie de ces petits héros de bande dessinée qui me sont chers… C’est en effet un enfant sans cesse en train de réfléchir, d’observer, ce qui ne l’empêche nullement d’être un gosse, un vrai, turbulent, provocateur, attachant, exaspérant… Personnage central d’une série qui fait penser à la fois au Petit Nicolas de Sempé et à la Mafalda de Quino, Pico Bogue, depuis son premier album, s’intéresse aux mots, à leurs sens parfois pluriels.
En une époque où d’aucuns, qu’on a beaucoup (trop…) entendus, veulent voir la langue française se simplifier, grammaticalement et orthographiquement, on a droit, ici, dans ce nouvel album, à un avis différent, enfin !
Un avis qui puise sa force dans l’amour de ce « Français » de moins en moins défendu. Les exemples ne manquent pas, d’ailleurs, de la lente destruction de cette langue par les décideurs de toutes sortes : on ne parle plus de salle de rédaction, mais de news-room, d’administrateurs mais de managers…
La langue, c’est le territoire dans lequel s’étirent les racines d’une civilisation, d’une culture. Oublier que les mots ont des origines, c’est nier que la construction d’une pensée passe d’abord par l’apprentissage et la maîtrise d’un langage, d’une langue donc.
Pico Bogue, à ce titre, défend sa langue, émanation de l’amour que Dominique Roques, sa scénariste, porte aux mots… Parmi ces mots, il y a le verbe pronominal « s’entendre », dont les deux sens, finalement, sous-tendent totalement ce livre.

L’étymologie avec Pico Bogue © Dargaud

 

DOMINIQUE ROQUES: L’AMOUR DES MOTS
DOMINIQUE ROQUES: S’ENTENDRE

 

Mais n’ayez pas peur, surtout, de vous trouver en présence d’une œuvre sérieuse, ardue, pointue ! Fouillée, elle l’est, c’est vrai, dans l’analyse des mots choisis. Mais c’est aussi, et surtout même, le sourire qui est au rendez-vous. Cela fait longtemps que Dominique Roques et Alexis Dormal partageaient l’envie d’un album de Pico Bogue consacré exclusivement aux mots. Il leur fallait trouver le moyen de le faire sans ennui, en laissant Pico Bogue et ses proches s’amuser et amuser les lecteurs. Et ce moyen, ils l’ont trouvé, et ils le prouvent ici avec des gags toujours en quelques dessins d’une belle efficacité.
Bien sûr, à la différence des dix livres précédents de Pico Bogue, qui offraient plusieurs niveaux de lecture, on est ici dans un livre plus adulte dans sa démarche. Mais oui, c’est un livre qui fait aussi sourire, un livre passionnant, érudit et amusant.
Un livre qui, de ce fait, peut plaire à bien des publics, à bien des âges !…

L’étymologie avec Pico Bogue © Dargaud

ALEXIS DORMAL: CONSTRUCTION DE CE LIVRE
DOMINIQUE ROQUES ET ALEXIS DORMAL: PUBLIC VISÉ

 

Ce livre ne peut que plaire, de par son intelligence, à tous ceux qui aiment cette langue qui est la nôtre. Les mots gagnent à être apprivoisés, disait à peu près Julos Beaucarne. Dominique Roques et Alexis Dormal nous apprennent à le faire, et c’est un vrai bonheur… Grâce au texte clair de Dominique Roques, grâce aussi au talent d’Alexis Dormal. Il a un dessin tout en souplesse, tout en mouvement, tout en aquarelles lumineuses, tout en plaisir, tout en décors esquissés mais superbement présents, tout en mimiques à peine tracées et pourtant rayonnantes.
Deux auteurs complices nous invitent à devenir complices de leur amour des mots, et j’ose croire que nombreux seront celles et ceux prêts à les suivre dans cette passion!…

L’étymologie avec Pico Bogue © Dargaud

ALEXIS DORMAL: DESSIN

 

Les auteurs de Pico Bogue nous offrent des tranches de vie… Des morceaux d’existence quotidienne vus au travers des regards d’un enfant, de quelques enfants même, aux caractères très différents les uns des autres.
Ils le font, toujours, avec humour… Un humour bon enfant parfois, quelque peu grinçant à d’autres moments, un humour qui se révèle l’axe central de leur vision du monde, à tous les deux.
La place de l’humour dans notre monde… Voilà une grande question, une question que j’ai posée à Dominique Roques, et dont la réponse servira de conclusion à cette chronique… Une conclusion à laquelle je ne peux que souscrire!

L’étymologie avec Pico Bogue © Dargaud

DOMINIQUE ROQUES: CONCLUSION

Jacques Schraûwen
L’étymologie avec Pico Bogue (dessin: Alexis Dormal – scénario: Dominique Roques – éditeur: Dargaud)