Le Livre des Livres

Un chef d’œuvre de l’inclassable Marc-Antoine Mathieu

D’accord, ce livre a déjà quelques mois d’existence. Mais pourquoi les bons livres n’ont-ils pas la chance de durer plus longtemps sur les étals des librairies ? Que cette chronique soit l’occasion, pour ce livre-ci, d’une seconde vie, dans vos bibliothèques à toutes et à tous…

Le livre des Livres©Delcourt

 

 

Ce qu’il faut souligner, d’abord, avec cet « album », c’est l’excellent travail d’édition : des pages cartonnées, solides, un rendu du noir et blanc absolument parfait, une mise en page sans aucun accroc…
Ce qu’il faut souligner ensuite, et surtout, c’est la beauté graphique du travail de Mathieu qui, ici, entre simplicité et démesure, s’affirme pleinement.
Marc-Antoine Mathieu ne fait pas de la bande dessinée. Il utilise ce média artistique pour explorer les territoires toujours inconnus de la création, sous toutes ses formes. Au premier abord, face à ses dessins, on a l’impression de se retrouver face à un illustrateur particulièrement doué, inventif, original. Mais il faut toujours, avec cet auteur, dépasser les simples apparences, et on s’enfouit alors dans l’univers à la fois mathématique et littéraire d’un raconteur d’histoires… Avec quelques mots, avec un dessin, il se rattache ainsi à la grande famille des Gourmelin, des Fred aussi, à sa manière, mais également des Sternberg en littérature, ou des Topor…

 

Le livre des Livres©Delcourt

 

L’imagination est au pouvoir, sans aucun doute, dans ce livre… Ce « livre des livres », qui, de par son titre, pourrait faire penser à une bible contemporaine…
Mais il n’en est rien… Ou pas uniquement… Parce que tout ce qui sous-tend les différents livres inventés dont Mathieu nous offre les couvertures et les résumés, tout ce qui se dit, se montre et s’écrit dans cet album se construit autour d’un point commun : la « question », sous toutes ses formes.
Ce « Livre des livres », c’est une œuvre artistique posée aux pieds du pourquoi !… Parce que, comme le dit l’auteur caché derrière les mots d’une fable : « la vérité est une question, non une réponse ».
Jeux d’images, jeux de mots (jusque dans les intitulés des éditeurs inventés), ce livre nous entraîne, avec un sens presque poétique du vertige, dans un monde où ne subsistent plus de la culture littéraire que quelques couvertures, quelques mots, rien de plus… Des éléments épars que Mathieu, en archéologue de l’avenir, a recueillis pour nous montrer à la fois l’inventivité de notre époque et son immense déshumanisation en devenir.

 


Le livre des Livres©Delcourt

 

Marc-Antoine Mathieu est, je le disais, un auteur totalement inclassable. Mais un artiste, dont chaque page se fait l’écho de la littérature, porteuse de ce qu’est notre civilisation, pour peu qu’on puisse appeler ainsi le quotidien de nos intelligences… Il y a des références au K de Buzzati, à Borgès, à Perec, Peeters, au théâtre de Mnouchkine… Chaque page se fait aussi l’écho de quelques dessinateurs essentiels du neuvième art, comme Masse, Schuiten, Gébé…
Ce « Livre des Livres » est à lire, certes… Il est à regarder, aussi… Il est à oublier sur une planche de votre bibliothèque, pour pouvoir le retrouver, par hasard, le relire, le feuilleter encore et encore…
Et si vous ne le trouvez pas dans les rayonnages de votre libraire préféré, n’hésitez surtout pas à le commander !….

Jacques Schraûwen
Le Livre des Livres (auteur : Marc-Antoine Mathieu – éditeur : Delcourt)


Le livre des Livres©Delcourt

Marion

Un manga intelligent, qui nous emmène dans le Paris des années 40…

Une jeune fille quitte sa campagne et monte à Paris, ville de toutes les espérances et de toutes les turpitudes… Et la guerre approche à grands pas !

 

Marion©Komikku

 

Je ne suis pas fan de la bd japonaise… Mais lorsque je découvre un manga qui dénote, dans lequel les  » caricatures  » de mouvements et de physionomie ne sont pas la règle générale, et qui, en outre, se construit autour d’une narration telle que celle de ce  » Marion « , je ne peux qu’en parler ici, c’est évident !
Ce qui me gêne souvent dans les mangas, c’est cette façon qu’ils ont de tirer en longueur leurs narrations, des narrations qui, finalement, le plus souvent même, s’avèrent simples, voire même simplistes.
Ici, avec Marion, héroïne charismatique, il n’en est rien, que du contraire, puisque deux tomes seulement sont prévus pour en raconter l’histoire, une histoire perdue dans la grande Histoire.

 

Marion©Komikku

 

Marion, orpheline, quitte l’institution dans laquelle elle est hébergée, attirée par les lueurs factices de la ville… Elle débarque à Paris, et s’y retrouve dans une maison close, y perdant, en même temps que son intimité, toutes ses illusions.
Révoltée, elle devient l’égérie, la dirigeante d’un groupe d’enfants qui cherchent leur subsistance et leur survie dans les poches des passants.
Agile, belle, adulte et décidée, Marion va attirer l’attention du directeur d’un prestigieux music-hall. Sa voix, qui déjà au pensionnat d’où elle vient éblouissait tout un chacun, cette voix va lui permettre, dès lors, de quitter la rue…
Mais l’apprentissage d’une chanteuse, fût-elle de  » cabaret « , d’une danseuse, n’est pas chose évidente… Cet apprentissage artistique est fait d’obligations, de travail, d’entraînement. Des réalités qui ne correspondent vraiment pas au caractère de Marion !…
Ce premier volume est donc, en quelque sorte, celui de la formation de cette jeune fille dont on devine qu’elle a en elle tous les possibles, toutes les qualités pour transformer son existence.
Mais voilà…
Cet homme qui la prend sous sa protection et qui lui fait oublier les outrages vécus à son arrivée à Paris, cet homme est Juif… Et les Allemands, eux, sont à l’aube d’un conflit de haine et de domination dont on connaît les horreurs…

 

 

Marion©Komikku

 

Tout est donc en place, avec cet épisode initial, pour une histoire haute en couleurs, en rebondissements, avec des références historiques réelles.
Ce « Marion », c’est du mélo… Du mélodrame, oui, à la manière des grands feuilletonistes du dix-neuvième siècle. C’est du sentiment, de l’action… C’est du Dickens, mâtiné de Maurice Leblanc…
C’est aussi du dessin vif, sans exagération, un découpage sans temps morts, des personnages qui ont de la réalité… Ce sont des décors qui ne se contentent pas d’ébaucher une ville, mais qui la montrent…
Ce livre, c’est, en fait, un nouveau « mystère de Paris »…
Et c’est une très belle réussite, une très bonne surprise… De l’excellente bd, oui, dont j’attends d’ores et déjà la suite…

Jacques Schraûwen
Marion (auteur : Yuu Hikasa – éditeur : komikku)

 

Marion©Komikku

China Li

Maryse et Jean-François Charles, auteurs belges du neuvième art INTERVIEWÉS dans cette chronique, signent, avec ce premier volume d’une série qui n’en comprendra que trois, une de leurs meilleures créations, à tous les niveaux! A ne pas rater!

China-Li © Casterman

 

Il y a déjà bien longtemps que Jean-François Charles et Maryse occupent, dans le monde de la bande dessinée, une place de choix… Il y eut, chez l’éditeur Michel Deligne (un de ces personnages trop oubliés sans lesquels la BD ne serait peut-être pas tout à fait ce qu’elle est aujourd’hui), « Le bal du rat mort » et les premiers volumes des «Pionniers du Nouveau monde ».
Depuis lors, ce couple amoureux de la narration graphique et de l’Histoire, la grande mais vue par le petit bout de la lorgnette, s’est intéressé à l’Inde, au Congo de Léopold II, à l’après Mai 68 aussi.
Et aujourd’hui, les voilà aux commandes d’une série qui se déroule dans la Chine des années Vingt.
Le dessin, de facture classique, est absolument magnifique, et les aquarelles lui donnent à la fois de la profondeur, de la luminosité et de la transparence, de manière à ce que le récit soit véritablement rythmé par cette couleur. Quant au scénario, historiquement fouillé comme toujours, il se révèle être celui d’un dépaysement total, d’un enfouissement au plus profond d’une culture qu’ici, en Europe, on a trop souvent tendance à caricaturer, ou à simplifier. Et c’est tout cela qui fait de ce premier album une complète réussite !

China-Li © Casterman

La réussite de cet album

Entrer dans un monde…

 

 

Il y a, dans la culture chinoise, une ambivalence qui m’a toujours surpris, dans le bon sens du terme. La littérature, par exemple, mêle toujours la trivialité et la richesse poétique, la description de gestes quotidiens les plus naturels et les envolées lyriques inspirées par la Nature-reine. Mo Yan, dont je conseille la lecture à tout le monde, en est un représentant extraordinaire.
Et le couple Charles parvient à cette ambivalence, dans ce  » Shangai « , en passant entre autres de la retranscription, en mots en en images, de la castration d’un Eunuque à l’évocation de la peinture universelle et des regards que l’Art pose sur le monde et ses turpitudes.
L’histoire que nous raconte ce livre pourrait être un mélo d’aventure comme il y en a tant. China Li, est vendue à Zhang Xi Shun, à Shangai. Enfant de la campagne perdue dans cette ville, elle va découvrir avec cet homme, cet  » eunuque  » à qui elle appartient, un univers dont elle n’avait aucune idée. Celui de l’Art européen… Celui du dessin, de la photo, de la culture. China Li dessine, et c’est par le biais de ce langage universel qu’elle va, en quelque sorte, apprivoiser cet homme étrange, puissant, maître du trafic de l’opium à Shangai.
Il y a du romanesque, dans cette série naissante, il y a de l’aventure, il y a des décors somptueux, des pleines pages qui nous immergent dans la vie d’une grande cité chinoise… Entre les mains d’autres scénaristes, le récit se contenterait de choisir la voie du pouvoir, de la violence, de l’érotisme et du  » polar  » glauque.
Avec Maryse et Jean-François Charles, il n’en est rien, fort heureusement… Et tous ces éléments, bien présents, ne sont là qu’en trame de fond. C’est, finalement, de culture et de transmission à l’autre de ce que représente cette culture, l’essence même de ce que sont les racines humaines, qu’il s’agit.

China-Li © Casterman

Romanesque, dessin, art

 

Transmission et culture

 

 

Dans tous leurs livres, ce qui peut caractériser Maryse et Jean-François Charles, c’est le soin qu’ils prennent, toujours, à créer des personnages qui ont de la chair, de la présence, qui s’ancrent aux événements de leur époque mais en vivant leurs propres réalités personnelles, intimes. Avec le choix de l’époque historique des années vingt, en Chine, les auteurs nous parlent, bien évidemment, de Tchang Kaï-Chek, de la présence colonisatrice des Européens. Mais ils le font sans aucun manichéisme, s’attachant beaucoup plus à nous raconter des tranches de vie qu’une tranche d’Histoire !


China-Li © Casterman

 

En ce début d’année scolaire, les étals des libraires spécialisés en bande dessinée débordent de nouveautés, dans lesquelles il est parfois ardu de trouver une perle…
Eh bien, faites-moi confiance : ce  » China Li  » est une de ces perles ! Il y en a d’autres, dont je vous parlerai ici très bientôt… Mais plongez-vous dans  » China Li « , une bd classique, mais profondément adulte, et réalisée avec talent, intelligence, poésie ! Le meilleur des albums du couple Charles, à mon avis!…

Jacques Schraûwen
China Li: 1. Shangai (auteurs: Maryse et Jean-François Charles – éditeur: Casterman)

China-Li © Casterman