Claudine à l’école

Claudine à l’école

Le premier roman de Colette adapté en bande dessinée. Désuet, mélancolique, et formidablement actuel, également : une réussite sans faiblesse !


Claudine à l’école © Gallimard

Colette n’est probablement plus très lue de nos jours… Pourtant, cette femme de lettres avait un talent qui n’a jamais dépendu des modes et qui s’est toujours révélé dans une profonde liberté. Liberté de ton, liberté de vivre et d’aimer, d’abord, avant tout… Et Lucie Durbiano, en adaptant le premier roman de cette immense romancière gagne son pari : ne rien édulcorer des aveux que faisait, en demi-teinte, Colette dans son roman.

Un roman, rappelons-le, écrit à deux mains, puisque Willy, le mari de Colette, y a énormément participé… Ce « viveur », comme on le disait, possède la grande qualité d’avoir été le révélateur du génie littéraire de Colette, de lui avoir permis, en quelque sorte, de s’échapper de son emprise de mâle dominant pour laisser libre cours à son imagination et à la puissance évocatrice de ses souvenances.

Claudine à l’école © Gallimard

Pour une œuvre classique de la littérature mondiale, il fallait une narration tout aussi classique, et c’est bien le cas ici. Le découpage, un « gaufrier » traditionnel, rend la lecture simple, aisée, linéaire. On suit, de case en case, Claudine, dans sa vie de tous les jours. A l’école, bien entendu, avec des « copines » qui ressemblent à celles que l’on retrouve de nos jours dans les cours de récréation, très certainement. Avec des rêves amoureux, par contre, qui, à l’époque, et aujourd’hui encore, ne sont pas fréquemment avoués. Claudine, adolescente, élevée par un père libéral et rêveur, se révèle très tôt, à elle-même et à ceux qui l’entourent et qui savent regarder et observer, sexuellement attirée par ses semblables. On pourrait donc penser que ce roman, comme cette bd, sont des odes à l’homosexualité féminine, mais il n’en est rien. C’est de recherche de bonheur et de sentiments mêlés de sensations que Colette et Lucie Durbiano nous parlent, et, de ce fait, ce sont des réalités que tout un chacun a vécues, à sa manière.

Claudine à l’école © Gallimard

Le dessin de Durbiano, quant à lui, est extrêmement varié, tant dans le trait que dans la construction des cases et des planches, tant dans le mouvement que dans l’expression, tant dans les décors que dans l’utilisation du « vide » de temps à autre, tant dans l’apparente simplicité que dans le choix des couleurs.

Une lecture au premier degré du livre de Colette ne met en évidence qu’un ensemble de souvenirs joyeux, qu’une espèce de mémoire a posteriori dans laquelle la femme écrivain aurait la tentation de se réinventer. Une lecture plus attentive, plus ludique donc, permet au lecteur de comprendre que ces souvenirs d’adolescence ne sont pas une recréation, mais un véritable cheminement humain.

Et le talent de Lucie Durbiano rejoint celui de Colette : pudique sans doute, ce « Claudine à l’école » choisit la voie du langage et des mots plutôt que de l’apparence pour offrir au lecteur la chance de se sentir complice de l’existence d’une jeune fille devenant femme de désir, de folie, de liberté.

Claudine à l’école © Gallimard

Les adaptations de romans en bd ne sont pas toujours, je l’ai déjà dit, des réussites, loin s’en faut. Mais ici, aucune erreur de goût, aucune erreur de scénario, aucune erreur de langage! La fidélité à l’œuvre originelle est incontestable, mais elle n’empêche pas Lucie Durbiano de créer une œuvre bien à elle, originale et intelligente.

Un livre qui plaira à tous les amoureux de la littérature, la vraie, celle dans laquelle les auteurs ne parlent que de ce qu’ils connaissent, que de ce qu’ils ont vécu… Un livre qui plaira à tous ceux qui aiment le neuvième art et ses éclectiques réussites !

Jacques Schraûwen

Claudine à l’école (auteure : Lucie Durbiano, d’après l’œuvre de Colette – couleurs : Jeanne Balas et Lucie Durbiano – éditeur : Gallimard)

Le Chemin Du Couchant

Le Chemin Du Couchant

Un western classique et lumineux… Avec de tels auteurs, ce genre littéraire prouve qu’il continue à occuper une place de choix dans l’univers du neuvième art !

Nous sommes au Canada, à la fin du dix-neuvième siècle. Britanniques, Indiens et Métis ne vivent pas vraiment en bonne harmonie. Dans un contexte de luttes incessantes et cruelles, un sergent de la police montée reçoit la mission de traquer et d’arrêter Louis Riel, le meneur de la révolte des Métis.

Ce livre, donc, nous montre et nous raconte cette traque, tout simplement.

Il s’agit incontestablement ici de classicisme dans la construction du récit. Cette histoire qui nous est racontée, malgré l’un ou l’autre retour en arrière, reste, narrativement, très linéaire. Les ressorts qu’utilise le récit sont également ceux que l’on connaît depuis toujours, au cinéma, dans les westerns américains traditionnels.

Mais à tout cela, qui pourrait paraître comme désuet, voire inintéressant, Corteggiani a l’intelligence, non de détourner les codes du western, mais d’y ajouter, de ci de là, des touches personnelles, des réflexions qui n’ont rien de convenu, des scènes qui refusent tout manichéisme dans la présentation des différents personnages, des différentes ethnies.

Il y a de l’action, dans son scénario, de l’Histoire, de l’amitié, de la  mort, du respect et de l’horreur. Et ce mélange est parfaitement réussi.

La réussite est au rendez-vous grâce aussi au dessin, somptueux, de Sergio Tisselli ! Là, on s’éloigne vraiment du classicisme du propos.

D’abord, il y a son trait. Un trait tout en finesse, un tait qui aime tantôt s’attarder sur les physionomies changeantes des personnages, tantôt sur des décors qui laissent la place à la  nature et à ses beautés, de jour comme de nuit, tantôt, enfin, à du mouvement, celui de la lutte, de l’action, celui de la mort et de la brutalité, de la torture et de la blessure…

Et puis, il y a sa couleur ! SES couleurs, lumineuses même dans les scènes qui se construisent, graphiquement, en clair-obscur, des couleurs en application directe sur la planche, des couleurs qui remplacent souvent les décors d’une manière presque abstraite, mais d’une abstraction qui, de par son lyrisme, devient extrêmement réaliste, réelle en tout cas.

Il y a donc, à la lecture de cet album, un double plaisir. Celui, d’abord, de se plonger dans une histoire sans vraie surprise mais impeccablement menée et dialoguée. Celui, ensuite, de se plonger dans un récit dessiné qui, lui, n’a rien de convenu, et crée une ambiance qui rend ce livre passionnant, passionnel, passionné!

Les codes du western, finalement, sont aussi ceux de la tragédie, de la tragédie grecque, avec un chœur, avec une unité d’action et de lieu. Ce sont des thèmes essentiellement humains, et cet album-ci nous prouve que le western dessiné, le western de qualité, a encore de beaux jours devant lui !… De Boucq à Hermann, de Serpieri à Tisselli, les aventures humaines vécue dans une Amérique en création auront toujours d’incomparables attraits!…

Ce  » Chemin du couchant « , aux personnages bien typés, aux lumières fabuleuses, est à ne pas manquer par tous les amateurs de bd classique, de bd superbe à regarder, de bd qui met au centre de l’intrigue des personnages d’os, de chair, et de souffrance! !…

 

Jacques Schraûwen

Le Chemin Du Couchant (dessin : Sergio Tisselli – scénario : François Corteggiani – éditeur : Mosquito)

Le Goût D’Emma

Le Goût D’Emma

Une femme dans les coulisses du plus grand guide gastronomique du monde… Une bd tout en sourires, une chronique qui laisse la parole à Emmanuelle Maisonneuve, son personnage central…

Le personnage central de ce livre n’a rien d’imaginaire. Emma (Emmanuelle Maisonneuve) existe vraiment, et elle fut la première femme à être inspectrice dans le fameux guide rouge Michelin.

Cette jeune femme a derrière elle un trajet de vie tout à fait étonnant, puisque c’est très jeune qu’elle s’est découvert un don pour la gastronomie, pour le goût, pour la découverte de saveurs, et pour le talent de pouvoir partager en mots ses sensations. Un don, en fait, pour un de ces plaisirs qui permettent à l’existence de se construire en accord avec les possibles de ses sens…

Et c’est une partie de sa vie que nous raconte ce livre. Une partie importante, qui nous la montre en apprentissage dans le célèbre guide gastronomique, en inspection aussi, mais, en parallèle, qui nous la révèle également dans les méandres parfois difficiles de son quotidien.

Et tout cela fait de ce  » Goût d’Emma  » un livre de plaisir, un livre qui nous montre que le plaisir naît de l’éveil de tous ses sens, et qu’un don, quel qu’il soit, demande toujours à se concrétiser dans l’apprentissage…

Emmanuelle Maisonneuve: un livre de plaisir

 

L’existence d’Emma se plonge totalement dans ce qu’est sa passion première : la cuisine, les produits, le talent des cuisiniers et cuisinières capables d’imprimer à un plat leur propre personnalité, leur propre identité, sans jamais en dénaturer la qualité, LES qualités, et ce dans un restaurant étoilé comme dans un petit caboulot perdu loin de tout. Ce sont des rencontres, avec des plats, avec des créations artistiquement gastronomiques, avec des gens, aussi et surtout, dont ce livre nous parle, que ce livre nous montre. Sans éviter, et c’est ce qui fait sa richesse, la difficulté pour un être humain d’avoir en même temps une telle passion et une vie privée enrichissante…

Emmanuelle Maisonneuve: cuisine et vie privée

 

Ce livre est donc le portrait d’une femme. Mais pas uniquement… Il est aussi, et de manière très didactique ai-je presque envie de dire, le portrait d’un métier, le métier que cette femme a pratiqué pendant quatre ans, celui d’inspectrice du fameux guide rouge de chez Michelin !

Ce guide est pratiquement considéré comme une bible par nombre d’amateurs de bonne cuisine. Et de bons hôtels, aussi, bien sûr. Et même si, depuis quelques petites années, des voix s’élèvent pour critiquer ce guide, même si quelques grands chefs ont décidé d’abandonner volontairement leurs étoiles, il n’en demeure pas moins que, dans la profession comme dans le grand public, les appréciations qui émaillent ce guide sont une vraie référence.

Et  » Le goût d’Emma  » nous permet de découvrir les coulisses de cette bible… Il nous permet de vivre, de l’intérieur, la manière dont sont formés les inspecteurs (et l’inspectrice…), la façon dont sont jugés les restaurants et les hôtels visités. La manière, aussi, dont sont accordées les  » reconnaissances  » qui ne passent pas uniquement par l’attribution d’étoiles !

Et j’avoue avoir été conquis par la description que nous fait cette bd d’un quotidien qui est loin de celui qu’on imagine… Inspectrice ou inspecteur du guide Michelin, c’est un métier… Un métier artistique qui ne s’intéresse pas aux modes… Un métier avec des obligations pesantes… Mais un métier dans lequel l’élément moteur ne peut être que la passion !

Emmanuelle Maisonneuve: le guide Michelin

Et de passion, il est aussi questions dans le traitement graphique de cet album. La dessinatrice japonaise, Kan Takahama, ne se contente pas, en effet, d’un simple dessin  » manga « . Chez elle, pas de démesures caricaturales dans les expressions des personnages. Pas de multiplication de cases pour que s’accélère la lecture. Il y a, en fait, dans son dessin comme dans le texte des deux scénaristes, un vrai mélange de genres, presque de styles même. Littérairement, il y a des envolées poétiques, parfois lyriques, à côté de phrases pratiquement banales. Et, dans le dessin, il y a les habitudes japonaises, certes, dans le plaisir à dessiner les sourires par exemple, mais il y a aussi un découpage qui se veut plus  » à l’européenne. Et puis, il y a surtout la couleur ! Une couleur qui permet à Takahama de nous dessiner des plats avec une sensualité évidente… Une sensualité que partagent, d’ailleurs, le texte et les dialogues d’Emma, elle qui, incontestablement, est tombée sous le charme de la cuisine autant que du dessin venus du Japon !

Emmanuelle Maisonneuve: le dessin

 

Un livre pour tous les amateurs de bonne et belle cuisine, d’inventivité dans la présentation comme dans l’élaboration… Un livre pour toutes celles et tous ceux qui aiment qu’une bande dessinée ose s’aventurer loin des sentiers battus de la simple et souvent banale aventure… Un livre passionné, c’est vrai, et, ma foi, passionnant à lire…

 

Jacques Schraûwen

Le Goût D’Emma (dessin : Kan Takahama – scénario : Emmanuelle Maisonneuve et Julia Pavlowitch – éditeur : Les Arènes BD)