Sourire 58: un album et une exposition

Sourire 58: un album et une exposition

Cela fait 60 ans que l’exposition universelle de Bruxelles a ouvert ses portes au monde… Cela valait bien une bande dessinée nostalgique, désuète, et réussie ! Et une interview de son dessinateur !

 

Cette exposition universelle, c’était, à Bruxelles et dans toute la Belgique, un événement plus que considérable. Lieu de rêve, lieu de modernité, lieu où découvrir des pays inconnus et leurs réalités quotidiennes, lieu tourné vers l’avenir, scientifiquement et artistiquement, le plateau du Heysel a attiré en six mois plus de 40 millions de visiteurs.

Et pour accueillir, guider, encadrer ces visiteurs, l’organisation de cette immense « foire à l’image » a eu besoin d’hôtesses nombreuses…. Des hôtesses qui se devaient, certes, d’être charmantes, mais qui se devaient surtout de répondre à des normes extrêmement strictes, presque militaires, de présentation et de… moralité !

Et cet album nous raconte une histoire qui est axée, de bout en bout, autour de l’une de ces hôtesses, la brune Kathleen. On la voit postuler, être acceptée, et, finalement, être engagée… Mais on la voit aussi empêtrée dans une intrigue qui la dépasse largement.

Et on peut dire que le premier intérêt de ce livre réside là : dans le portrait double d’une époque et d’une femme qui en est un peu comme le symbole vivant.

Baudouin Deville: portrait d’une époque, portrait d’une femme
 

Il faut, à ce sujet, souligner l’intérêt du dessin de Baudouin Deville qui, dans sa façon de croquer les attitudes de ses personnages, des attitudes souvent un peu hiératiques, avec une gestuelle qui semble guindée, répond à la vérité historique de ce qu’étaient les vêtements en 1958, d’une part, de ce qu’étaient aussi les règles de morale et de politesse que tout un chacun se devait de suivre. A ce titre aussi, Deville parvient, à travers un graphisme traditionnel, très  » ligne claire  » et légèrement rigide, à nous restituer toute l’ambiance de cette époque.

 

Baudouin Deville: les vêtements et les attitudes
 

Cela dit, ce livre raconte aussi une  » histoire « . Une histoire qui plonge le lecteur d’aujourd’hui dans ce qu’on appelait alors la guerre froide. Un terme qui, étrangement, revient de plus en plus dans l’actualité ! Il y a des espions, des Russes, des Américains, des Belges… Venant du Vatican, également ! Avec en trame de fond, les flonflons de la fête universelle qu’était cette exposition universelle, il y a des menaces d’attentat, des rebondissements, des faux coupables et des vrais salauds. Il y a aussi un complot qui vise à lancer une nouvelle guerre mondiale…

On se retrouve en présence, avec le scénario de Patrick Weber, d’un récit bien charpenté mais avec des péripéties, reconnaissons-le, parfois attendues. Un récit, en tout état de cause, qui correspond bien à ce qu’étaient les romans et les bandes dessinées d’espionnage de l’époque, d’ailleurs, et les films noirs qui fleurissaient sur les écrans américains et européens.

Ce scénario donne un vrai rythme à l’album, mais c’est sans doute le dessin, ici, qui occupe la place la plus importante, grâce à une documentation soignée, abondante et parfaitement assumée.

Baudouin Deville: la guerre froide

 

Baudouin Deville: le dessin et l’intrigue

Un dessin dans lequel on ressent, de manière évidente, tout le plaisir que Baudoin Deville a vécu en le créant. Un dessin à l’ancienne, comme l’est le scénario, et c’est sans doute ce qui donne à cet album un charme très particulier. Un charme qui, probablement, sera plus sensible aux Bruxellois et aux Belges, mais qui sera ressenti également par tous ceux qui aiment voir ce qu’était notre société, il n’y a pas si longtemps encore, avant la déshumanisation technologique qui est en train de nous envahir.

Baudouin Deville: le dessin
 

On peut parler de plaisir, oui, à la lecture de ce livre, sans aucun doute… Il y a quelques faiblesses, c’est vrai, quelques facilités au niveau du scénario. Mais on ressent de page en page la joie que les auteurs ont eue à se plonger, à nous plonger à leur suite, dans cette époque au cours de laquelle se construisait déjà un monde qui est devenu le nôtre.

A souligner, aussi, une très belle couverture, aux couleurs parfaites dues à Bérengère Marquebreucq.

 

Jacques Schraûwen

Sourire 58 (dessin : Baudouin Deville – scénario : Patrick Weber – éditeur : Nicolas Anspach)

Une exposition à la Galerie Champaka à Bruxelles jusqu’au 5 mai2018

 

Moments Clés Du Journal De Spirou

Moments Clés Du Journal De Spirou

François Ayroles (interviewé dans cette chronique) trace un portrait à la fois souriant et sérieux des années 1937-1985 d’un magazine encore et toujours mythique…

C’est le 21 avril 1938 que le Journal de Spirou sort officiellement de presse, devenant très rapidement le magazine de référence pour les enfants de l’avant-guerre!

Tintin étant, ailleurs, un personnage emblématique de la bande dessinée, il fallait à ce nouveau journal une  » star  » capable de lui faire concurrence. Pour ce faire, la famille Dupuis a été chercher un ancien steward de transatlantique, Robert Velter. Ce dernier crée le personnage du groom Spirou, en puisant dans ses souvenirs. Je ne peux d’ailleurs que vous pousser à découvrir au plus vite cette histoire romancée dans l’excellent album  » Il s’appelait Ptirou « , de Sente et Verron !

A partir de cette création, c’est tout un univers qui s’est créé, autour, surtout, de quelques-uns des noms essentiels de la grande histoire du neuvième art !

François Ayroles a choisi, pour raconter ce journal de Spirou, de nous faire part de ce qu’il considère, plus ou moins subjectivement (ou objectivement, c’est selon !…) comme des moments clés de l’évolution de ce magazine. Cela fait quelque 300 instantanés…

Personnellement, j’épinglerais un des grands oubliés de la bande dessinée, Jean Doisy, et le non-engagement de Hergé par monsieur Dupuis… Mais pour François Ayroles, ses choix sont quelque peu différents…

Et j’insiste, de mon côté, sur l’ouverture de  » Spirou « , toujours, à des jeunes auteurs comme Frank, ou aussi Wasterlain, qui ont réussi à amener du sang neuf à ce magazine tout compte fait exceptionnel…

 

François Ayroles: SES moments clés
François Ayroles: Wasterlain

 

 

Dessin simple, humoristique, dans la lignée de ce qu’on a appelé l’école de Charleroi, et textes sérieux, voilà ce qui forme la trame de cet album. Et c’est un vrai plaisir, pour l’amateur  » éclairé  » de la bd, au fil des pages, de voir apparaître Franquin, Tillieux, Delporte, Morris, Gaston, Natacha, tous croqués à sa manière par Ayroles. C’est un vrai plaisir, aussi, que de lire les textes illustrant les dessins (oui, cette fois, ce sont les textes qui servent d’illustrations !…). Et là, même parmi les amoureux les plus fidèles du journal de Spirou, chacun découvrira des faits, tous avérés, qui étaient méconnus ou inconnus….

François Ayroles: La construction du livre

On peut, en lisant ce livre, se demander pourquoi, parmi tous les magazines de bd qui ont existé, seul Spirou résiste encore. Et pourquoi les exégèses de la BD se contentent-ils trop souvent de ne faire que le citer, et de mettre en avant d’autres revues (A Suivre, Métal Hurlant, Circus, Charlie mensuel, excellent et essentiels, eux aussi, au demeurant !) ! La raison en est peut-être à trouver dans la vocation, depuis toujours, de  » Spirou « , de s’adresser à la jeunesse… Idéologiquement, pendant la guerre, sous la houlette du résistant Doisy, plus ludiquement depuis lors… Mais avec toujours la volonté d’avoir les pieds et les idées bien ancrés dans la réalité des jeunes auxquels on s’adresse !

On peut se demander aussi pourquoi, au-delà de cette persistance évidente, François Ayroles a décidé d’arrêter son livre en 1985. La raison, là, me paraît simple… 1985, c’est la fin d’une époque, celle de la famille Dupuis, et le début d’une autre période, celle du placement financier et rentable…

 

François Ayroles: la persistance d’un titre
François Ayroles: l’après-famille Dupuis

Savant et amusant, anecdotique et amusé, ce livre ne peut que plaire à tous ceux qui, un jour ou l’autre, ont vibré de plaisir en lisant le journal de Spirou, mais aussi à tous ceux qui veulent découvrir les dessous de l’Histoire du neuvième art, et ce au travers d’un magazine qui a vu passer dans ses pages quelques créateurs inoubliables !

 

Jacques Schraûwen

Moments Clés Du Journal De Spirou (auteur : François Ayroles – éditeur : Dupuis)

Comme Un Chef

Comme Un Chef

Benoît Peeters se livre à une autobiographie particulièrement gourmande. Aurélia Aurita la dessine avec simplicité et générosité. Et tous deux sont interviewés dans cette chronique !

 

 

Comme un Chef©Casterman

Benoît Peeters : l’éclectisme

 

 

Comment définir Benoît Peeters ?… Il fait partie de ces artistes du mot incapables de se cantonner dans un seul domaine. Ami et complice de François Schuiten, il est bien sûr le scénariste assez démesuré des « Cités Obscures » (qu’on réédite, d’ailleurs, pour le moment, dans un format extrêmement agréable…). Mais il a aussi scénarisé l’excellent « Dolorès », dessiné par Anne Baltus, et quelques albums pour Frédéric Boilet.

Mais Benoît Peeters, c’est aussi un des grands spécialistes de « Tintin », un analyste de l’Histoire de la bande dessinée (Töpffer, par exemple), un amoureux de la photographie, un romancier et un essayiste.

Et cet album paru dans la collection « écritures » de chez Casterman nous le dévoile plus intimement, puisque c’est d’une vraie biographie dessinée qu’il s’agit. Mais d’une biographie axée sur un, aspect encore méconnu de Benoît Peeters : son amour de la cuisine… de la gastronomie… et les éblouissements nombreux de sa jeunesse !

 

 

Comme un Chef©Casterman

 

Benoît Peeters: le travail passion

 

Aurelia Aurita : le travail

 

Aurelia Aurita : spontanéité dans le dessin

 

C’est une biographie, oui, qui nous fait découvrir un Benoît Peeters jeune, amoureux, passionné très tôt par la cuisine, étudiant et rencontrant Roland Barthes, passant de Belgique en France, de France en Belgique, découvrant la bande dessinée avec « A Suivre », la grande cuisine avec les Frères Troisgros, cultivant une amitié gastronomique et intellectuelle avec le chef belge Willy Slawinski… C’est un parcours de vie, d’abord, surtout, d’une existence caractérisée par deux constantes : le travail et la passion ! Et ce sont sans doute ces deux constantes, partagées d’ailleurs par la dessinatrice Aurélia Aurita, qui font de ce livre un peu plus qu’une simple biographie !

Le dessin d’Aurélia Aurita, d’ailleurs, proche du style « blog », est vif, rapide, spontané même. Ce qui ne l’empêche pas d’être, quand il le faut, descriptif, réussissant, par exemple, à exprimer, par le trait, le plaisir qu’un regard gourmand peut ressentir devant un plat hors du commun !

 

Comme un Chef©Casterman

 

Benoît Peeters: la collaboration

 

 

En fait, ce qui caractérise vraiment ce livre, qui ne raconte rien d’autre, finalement, qu’une série de rencontres vécues par Benoît Peeters, et qui ont toutes, à leur manière, orienté sa vie, la caractéristique première de cet album, c’est la collaboration, la façon presque intime dont dessinateur et scénariste ont construit un récit linéaire, lisible et, ma foi, extrêmement gourmand. Gourmand, oui, même quand les trajets d’existence de Benoît Peeters ne sont pas ceux de la gastronomie, même quand il nous dit qu’il faut toujours ruser avec les livres, donc la lecture, pour en découvrir toutes les richesses, toutes les poésies. Ce livre est un livre de goût, au sens le plus large du terme, et il n’aurait pu être une réussite sans une collaboration étroite et, oui, osons le dire, sensuelle, entre ses deux auteurs…

Comme un Chef©Casterman

 

Benoît Peeters: la générosité

 

Aurelia Aurita: la passion, thème universel

 

Une existence, quelle qu’elle soit, vaudrait-elle la peine d’être vécue sans passion, sans réussir à aller au-delà des mots et de leurs mensonges, des apparences et de leurs faux reflets ? Ce que ce livre nous dit, c’est que seules, peut-être, comptent les sensations, elles qui naissent par hasard, qui se font indéfinissables, et qui continuent à faire vivre les espérances de l’enfance.

On peut aimer manger, aimer en parler, et, pourtant, se taire… La cuisine et la littérature, donc aussi la bande dessinée, ont un point commun que ce livre-ci réussit à montrer sans le définir : c’est la musique… Celle des mots, celle aussi des plats qui se suivent dans un menu, la musique et ses rythmes intangibles, ces rythmes qui peuvent permettre au silence d’être parlant.

« Comme Un Chef », c’est un livre de générosité, c’est aussi un livre de passion, oui. Et la passion restera toujours un thème universel, capable de toucher tout le monde au plus profond de l’âme, quand elle s’accepte ou se veut curieuse !

 

Comme un Chef©Casterman

 

La bande dessinée peut parler de tout, avec tout le monde, comme le cinéma, le théâtre, la littérature… Luchini en est un exemple essentiel… Benoît Peeters aussi, qui nous emmène à sa suite dans une poursuite sereine, tranquille, mais en priorité humaniste, du plaisir de vivre… De tous les plaisirs que peut faire jaillir une vie vécue avec le regard et l’esprit continuellement ouverts !

 

Jacques Schraûwen

Comme Un Chef (dessin : Aurélia Aurita – scénario : Benoît Peeters – éditeur : Casterman)