Tout le génie de Franquin en deux albums !

Tout le génie de Franquin en deux albums !

Franquin fut, avec des complices tels que Jijé, Jidéhem, Delporte, un des plus grands artistes du neuvième art. Et ces deux livres qui rendent hommage à son talent ne peuvent que se trouver dans toutes les bibliothèques des amateurs de BD !

 

Franquin©Dupuis

 

 

Les Bandeaux Titres du Journal Spirou (1953-1960)

 

Après la guerre 40/45, il s’agissait d’offrir à la jeunesse autre chose que les souvenirs de l’horreur. Le journal Spirou existait depuis pas mal de temps, déjà, et avait réussi, bon gré  mal gré, à se maintenir pendant les années d’occupation, usant et abusant de ses dessinateurs qui, à l’instar de Jijé, ont ainsi repris au vol des séries américaines interdites de séjour par l’occupant nazi.

Et c’est à la fin des hostilités que le plus grand des concurrents de Spirou a vu le jour, le fameux « Tintin magazine »… Un magazine qui, dès ses premiers numéros, attirait tous les regards par la richesse de sa une. Une richesse graphique, puisque les plus grands y offraient une véritable illustration en pleine page, de Hergé à Jacobs, de Martin à Vandersteen, de Cuvelier à Craenhals.

II a fallu au journal de Spirou quelques années pour comprendre que la une d’un magazine était la première des accroches possibles, et qu’il fallait s’en occuper avec un soin tout particulier. Après pas mal de tentatives, plus ou moins réussies, pour rendre cette toute première page attrayante au regard, est enfin venu le temps de Franquin. Artiste multiforme, on lui a pratiquement laissé carte blanche pendant des décennies pour annoncer, à la une, une des histoires à découvrir dans le journal.

Sans jamais pasticher, mais en respectant toujours à la fois son propre style et les propres qualités de la bande dessinée qu’il annonçait, Franquin s’est fait ainsi la véritable cheville ouvrière du magazine dont, en outre, il était le dessinateur de deux de ses héros primordiaux, Spirou et Gaston.

Et ce sont plis de 300 de ces bandeaux titres qu’on retrouve dans ce livre, chacun de ces bandeaux étant un hommage à un des collègues de Franquin… Buck Danny, Kim Devil, Timour, l’Oncle Paul, le Fureteur, Blondin et Cirage, tous ces personnages, toutes ces séries emblématiques du journal Spirou reprennent vie, dans cet album, avec toute la vivacité, l’imagination et le sourire de Franquin.

A ne rater, donc, sous aucun prétexte !…

 

     Franquin©Dupuis

 

 

Biographie D’Un Gaffeur

 

Les collectionneurs connaissent, bien évidemment, la collection Gag De Poche des éditions Dupuis. Cette collection, bon marché, en noir et blanc, et d’un format véritablement de poche, permettait, d’une part, de commercialiser encore plus largement les héros du journal Spirou, comme Bobo, Gil Jourdan, Boule et Bill ou le Vieux Nick, et, d’autre part, de faire découvrir des auteurs qui n’avaient pas braiment leur place dans le magazine, avec les Peanuts, Lassalvy, ou l’exceptionnel Virgil Partch.

Et Gaston, le héros sans emploi de l’administration du journal Spirou, a eu droit à son petit album gag de poche, lui aussi.

Il s’agissait, pour l’éditeur, évidemment, de rentabiliser un matériel graphique existant déjà. Mais dans ce gag de poche numéro 26, édité en 1965, si la majorité des « gags » étaient déjà parus précédemment en album, il y en a d’autres qui, inédits, ont été créés par Franquin et Jidéhem pour ce petit ouvrage.

Un ouvrage réédité, donc, et qui permet de mieux savourer encore, peut-être, tout le talent de Franquin. De par son format, de par l’adaptation de découpage qu’il a fallu faire à l’époque pour reconstruire les gags préexistants, de par le noir et  blanc, aussi, ce livre fait entrer encore plus, me semble-t-il, le lecteur dans l’univers déjanté et exceptionnel d’André  Franquin !

 

Jacques Schraûwen

« Les Bandeaux Titres Du Journal Spirou 1953-1960 » et « Biographie D’Un Gaffeur » (auteurs : Franquin,  Jidéhem et Delporte – éditeur : Dupuis – 2017)

Gyal Groar signale que dans le livre « biographie d’un gaffeur »:   » c’est que des gags de l’album zéro de Gaston, ce fascicule à l’italienne agrafé et toute première publication du gaffeur hors du journal de Spirou, on été re-dessinés pour ce livre de poche. »
Et Fred Jannin confirme: « En effet, Jacques, le « plus » de cet album est qu’il fut (presque) entièrement redessiné (dans des délais de fou, dixit Jidéhem) pour le format de poche. D’où cette nouvelle édition au format des originaux. Certaines planches sont juste « remontées » mais la plupart redessinées. Par exemple le gag des souris reproduit sur ton blog dont voici la première version. »

 

Maxime & Constance 3 : Eté 1794

Maxime & Constance 3 : Eté 1794

Chronique de Jacques Schraûwen, publiée sur le site RTBF

 

Avec cet album se termine  » La Guerre des Sambre « . Une œuvre majeure de l’histoire de la bande dessinée! Et, dans cette chronique, écoutez l’interview des auteurs, Yslaire et Boidin…

 

Au départ, il y a la série intitulée tout simplement  » Sambre « . Une série qui a obligé, assez vite, son auteur, Yslaire, à plonger dans d’autres époques, dans d’autres histoires capables d’expliquer, ou au moins d’éclairer, les aventures tragiques et romantiques de ses personnages premiers. C’est ainsi qu’est née  » La Guerre des Sambre « , en trois époques, en trois triptyques. Dont le dernier, aujourd’hui, prend fin, et avec brio, avec cet  » Eté 1794 « .

Pour résumer cet épisode, je me contenterai de vous dire qu’on retrouve Maxime et son épouse Louise, déchus de leur  » noblesse « , dans un Paris vibrant aux accents de la Révolution. Un Paris où le pouvoir est celui de la rue, d’abord et avant tout, même si cette rue suit quelques tribuns comme Robespierre. La guillotine, la trahison, l’amour des femmes, le feu de la haine quotidienne, l’obligation pour tout un chacun de se réinventer dans une société où tout est sans cesse à recréer, voilà quelques-unes des trames qui construisent cet album.

Mais il y en a plein d’autres : Yslaire parvient à ne perdre aucun de ses lecteurs dans l’accomplissement des destins de ses personnages, et il le fait à la manière des tragédiens classiques. La foule, le peuple, omniprésents dans ce livre, sont là comme un chœur antique, qui regarde, qui réagit, qui intervient parfois et modifie ainsi l’action telle qu’elle aurait pu ou dû exister.  » Sambre « , c’est une tragédie, oui, dans laquelle les femmes occupent un rôle primordial très souvent… Un fils trahit son père, un mari renie sa femme, une religieuse devient folle de liberté… Et planent toujours, sur ces êtres tous à la dérive, le rouge de regards qui, signes d’une maladie, sont aussi les images-mêmes d’une damnation sans recours !

La superbe trouvaille, très symbolique aussi, qu’a eue Yslaire pour nous emporter à sa suite dans ce qui est, profondément, son  » grand œuvre « , c’est de choisir comme ligne narrative les écrits que Louise envoie à sa mère, et de nous montrer en même temps que le langage de la rue, lui, ne correspond plus du tout à celui, châtié, poétique presque, d’une noblesse condamnée à disparaître ou à se renier.

Yslaire: Sambre, un « grand œuvre »…

 

Ce qui est remarquable, dans cet album, c’est le foisonnement des personnages, un foisonnement qui n’empêche nullement que chacun de ces personnages ait une vraie consistance, une vraie présence. La figure de Robespierre, par exemple, occupe une place importante. Le regard qu’Yslaire porte sur lui n’est pas celui auquel on est habitué, d’ailleurs, tout comme le faisait Fred Vargas dans un de ses romans policiers. En fait, il y a chez les auteurs, le scénariste comme le dessinateur, la volonté de s’intéresser essentiellement à l’humanité de tous ceux qu’ils mettent en scène, quels qu’en soient les défauts et les veuleries. Et cela passe par leurs mots, par leurs gestes, par leurs regards, aussi, surtout même.

Cela passe également par un trait graphique qui refuse la pudibonderie, sans pour autant déraper dans un voyeurisme inutile. Le dessin, pour raconter Maxime, Louise, Constance, Josepha et tous les autres, pour les expliquer, pour leur donner vie, ne pouvait qu’être charnel… C’était déjà ce que faisait Yslaire au tout début de la série, c’est aussi, avec talent, ce que fait Boidin.

Yslaire: Robespierre

 

Parlons-en, d’ailleurs, du dessin de Marc-Antoine Boidin. C’est en metteur en scène qu’il travaille, incontestablement, et son dessin, même si ce n’est pas de la copie de celui d’Yslaire, s’en inspire de manière évidente. Tout en s’en déviant, par les angles de vue, d’une part, par le découpage aussi, plus sage, plus traditionnel.

Sa façon de travailler la couleur est également assez différente de celle d’Yslaire. Boidin a une palette moins variée, sans doute, mais il pallie ce manque de variété par un sens aigu de la lumière, par la façon qu’il a d’éclairer chaque page, créant ainsi plus que des ambiances, de véritables fils conducteurs entre les différentes actions qu’il nous dessine, qu’il nous raconte.

Marc-Antoine Boidin: le dessin
Marc-Antoine Boidin: la lumière et les couleurs

 

 

Le gros problème avec cette saga des Sambre (au total, pour le moment, 16 albums !), c’est que le lecteur, parfois, peut se perdre dans les différentes histoires, dans les différentes tranches d’Histoire également.

Ici, avec cet ultime tome de la Guerre des Sambre, il n’en est rien. La mémoire revient vite, très vite, dès les premières pages, sans qu’on se sente obligé, lecteur, à aller relire le ou les volumes précédents.

 » Eté 1794 « , c’est un livre sur les infidélités, charnelles, religieuses, de conviction aussi. C’est un livre sur le langage. C’est un livre sur la mémoire, sur la folie, sur le regard, sur la grande Histoire, sur la naissance et la mort toujours intimement mêlées.

C’est un livre extrêmement réussi qui appartient totalement et sans faiblesse à cette œuvre somptueuse dont Yslaire est le maître d’œuvre : les Sambre, et leurs yeux couleur de sang !

 

Jacques Schraûwen

Maxime & Constance 3 : Eté 1794 (scénario : Bernard Yslaire – dessin et couleurs : Marc-Antoine Boidin – éditeur : Glénat)

La Piste Cavalière

La Piste Cavalière

Le cheval est sans doute la première des passions de Michel Faure, l’auteur de cet album… Un auteur que vous allez pouvoir écouter dans cette chronique.

 

Au centre de cette histoire, il y a deux femmes, très différentes, physiquement et mentalement, l’une de l’autre mais unies par la même passion pour les chevaux et par un amour lumineux. Rose-Mai et Betty gagnent leur vie en aménageant des terrains consacrés à des manifestations hippiques.

Au centre de cette histoire, outre ces deux femmes, il y a toute une galerie de personnages qui, tous, ont une existence, une réalité, une vérité, un poids. A commencer par le grand-père de Rose-Mai dont les souvenirs, hauts en couleurs, parlent d’Algérie, de chevaux, d’emprisonnement, de liberté… Mais il y a aussi Lulu, Gilbert… Il y a Henri, un avocat qui, dans sa propriété, accueille des migrants, des réfugiés. Et puis un couple de grands bourgeois chez qui les deux filles viennent travailler et avec qui, très vite, les conflits vont naître.

Il y a enfin une enquête policière, un flic particulièrement rébarbatif qui va se révéler, un peu comme chez Audiard, très différent de ce qu’il a l’air d’être.

Et ce sont tous ces personnages qui construisent l’intrigue, qui en élaborent l’ambiance, qui en assument les rebondissements. Et si la sauce prend, et elle prend bien, c’est grâce au travail sur les mots, sur les dialogues, effectué par Michel Faure. Par le fait, aussi, que le monde du cheval, bien évidemment, est un univers qu’il connait à la perfection.

Michel Faure: Les dialogues

En définitive, c’est pourtant le cheval, essentiellement, qui est le fil conducteur du récit. Et le regard que Michel Faure pose sur cette haute bourgeoisie intéressée par le seul gain est un portrait au vitriol, parfois à la limite de la caricature mais sans que cela ne soit pesant, un portrait que l’on sent nourri par une vraie connaissance de  » ces gens-là « , pour pasticher quelque peu Jacques Brel.

Et c’est le sauvetage d’un cheval blessé qui est le déclencheur essentiel de l’intrigue. Des intrigues, plutôt, tant il est vrai que Faure, même si l’histoire qu’il nous raconte est  » linéaire « , aime les digressions. Des digressions humanistes, qui parlent de racisme, de tolérance, de liberté, de sexualité, de vie, de mort. Son livre, comme souvent chez lui, est une fable qui, à partir de l’animalité du cheval, s’adresse à l’humanité de ses protagonistes. Parce que, toujours, c’est à taille humaine que Michel Faure crée les récits qu’il a envie de partager avec nous.

Michel Faure: un cheval blessé…

 

A taille humaine, oui… Ce qui permet à Faure de ne pas nous découper un scénario en séquences, mais bien plus en tranches de vie, en moments d’existence, qui, mêlés, finissent par former la trame d’un monde complexe parce qu’ambigu, toujours, un monde dans lequel les apparences sont battues en brèche, tout comme les préjugés de toutes sortes.

Pour ce faire, Michel Faure a un dessin qui parle au lecteur, immédiatement, un dessin qui n’a nul besoin d’effets spéciaux dans les cadrages ou dans les perspectives pour se révéler efficace. Efficace, oui, et surtout attachant !

Un dessin qui doit également beaucoup à la couleur, une couleur omniprésente mais sans cesse changeante, comme le sont les paysages dans lesquels Faure balade ses héroïnes. Il y a de la lumière, jusque dans les sous-bois, il y a les scènes plus intimistes dans lesquelles les ombres prennent un peu plus de place. Il y a, de toute façon, grâce à cette couleur, un rythme qui ne peut que faire aimer l’histoire de cette piste cavalière, de cette jument blessée, et du poulain à qui elle donne vie. Une vie qui apparaît en même temps que le départ du grand-père dans un ailleurs définitif…

Et puis, dans le dessin de Faure, il y a l’importance capitale des regards, des regards qui, dessinés, accrochent ceux des lecteurs, et lui permettent ainsi d’aller au-delà du simple graphisme pour pénétrer, silencieusement, dans la vérité des personnages.

Michel Faure: le dessin et la couleur

 

Michel Faure: le dessin, les regards…

Dans la lignée de Giraud ou de Palacios, œuvrant aussi comme peintre parfois plus que comme dessinateur, Michel Faure est de ces artistes qui donnent leurs lettres de noblesse à la bande dessinée. Bien sûr, il a ses obsessions graphiques et narratives, et je pense que, pour lui, faire une bd sans animal, sans cheval surtout, s’avérerait impossible.

C’est sa marque de fabrique, mais c’est surtout, pour lui, l’occasion, toujours, de nous raconter des histoires qui parlent plus à l’âme qu’à la raison.

C’est ce qu’il fait dans cette piste cavalière, et c’est ce qu’il y fait extrêmement bien !

 

Jacques Schraûwen

La Piste Cavalière (auteur : Michel Faure – éditeur : Glénat)