Bonjour Tristesse

Bonjour Tristesse

Une adaptation réussie…

C’est en 1954 que Françoise Sagan est entrée avec fracas dans le monde de la littérature, avec un roman qui a éveillé, dès sa parution, bien des passions. Plus de soixante ans plus tard, en voici une adaptation inspirée, pour une bd qui mérite le détour.

Bonjour tristesse – © Rue de Sèvres

A 17 ans, Cécile passe ses vacances avec son père dans une villa de la Côte d’Azur. Avec son père, et avec la jeune maîtresse de celui-ci.
Dans ce trio, chacun, très vite, trouve ses marques, interprète un rôle qui lui convient : le père en Don Juan vieillissant, son amante en jeune starlette sans beaucoup de réflexion, et Cécile en jeune fille se croyant déjà adulte et souhaitant tout découvrir des sentiments qu’elle voit planer tout autour d’elle. A cela, il faut ajouter la relation fusionnelle qui unit Cécile à son père. Une relation fusionnelle qui, soudain, va imploser au moment où apparaît une femme de plus, la belle et mûre Anne. Une femme qui, même si elle appartient au même monde riche et éthéré, cultive d’autres valeurs et croit, elle, profondément, à l’amour majuscule et aux responsabilités que cet amour se doit de créer chez les amants.
Ce qui était un trio de comédie vaudevillesque va ainsi devenir un huis-clos dans lequel l’enfer, ce n’est pas seulement les autres.
Bien des thèmes sont abordés dans ce livre qui, bien avant les révoltes des années 60, a fait scandale pour sa liberté de ton, et pour cette volonté affichée par une jeune fille de pouvoir aimer en toute liberté !

 

Denis Westhoff, le fils de Françoise Sagan: le roman

 

Bonjour tristesse – © Rue de Sèvres

La littérature de Françoise Sagan est faite de lenteur, de vécus et de rêves racontés plus que décrits, d’indolence, de sensations désabusées, de dialogues qui ne se veulent que convenus, d’enfouissements dans des univers dans lesquels le manque de besoin d’argent permet d’occuper son temps avec fatuité, avec un sens évident du  » snobisme « , si bien chanté par Vian, cette littérature est faite aussi d’exacerbation, même silencieuse souvent, du sentiment amoureux.
Adapter une telle écriture, quel que soit le support choisi, cinéma, théâtre, bande dessinée, demande donc une attention toute particulière au rythme de cette écriture comme à son contenu, sans chercher d’effets spéciaux que Sagan a toujours évités avec soin. Cette auteure, à sa manière, a créé des codes précis quant aux sujets qu’elle a abordés et qui, le plus souvent, se vivent dans une haute société qui, de par son éloignement naturel avec les soucis dits quotidiens, peut se consacrer à quelques futilités qui se révèlent alors essentielles.
Et le talent de Frédéric Rébéna est d’avoir respecté tous ces codes, d’avoir respecté aussi le texte originel, parvenant finalement à imposer ses propres images aux mots de Sagan, à universaliser le propos de Sagan, en l’inscrivant, graphiquement, dans un monde plus contemporain. Et ce n’est pas rien, loin s’en faut, que de réussir ces deux paris difficiles…
Cette bd est, incontestablement, d’une belle fidélité à l’œuvre originelle, une fidélité qui a plu au fils de Françoise Sagan, Denis Westhoff.

Denis Westhoff: l’adaptation

 

Bonjour tristesse – © Rue de Sèvres

Vous l’aurez compris, c’est un livre que j’ai aimé. J’avais lu le roman, il y a bien longtemps, et je l’ai redécouvert avec intérêt de planche en planche.
Par contre, ce que je n’ai pas aimé, pas du tout, c’est la préface de Frédéric Beigbeder, qui prouve, encore une fois, qu’il ne suffit pas d’être  » people  » pour avoir du talent et de la clairvoyance !
Il parle, dans sa préface, de sacrilège, prouvant donc, soit qu’il n’a pas lu la bd, soit qu’il n’a jamais lu le roman originel. Il compare également le dessin de Rébéna à celui de Crepax, alors que, sans aucun doute possible, les styles graphiques de ces deux dessinateurs n’ont strictement aucun point commun !
J’avoue ne pas comprendre le pourquoi de cette préface, d’ailleurs… Cet album tout comme Françoise Sagan ne méritent vraiment pas de servir de vitrine à un écrivaillon soucieux d’être d’abord et avant tout à la mode !

 

Denis Westhoff et Frédéric Rébéna: la préface

 

Mais passons outre cette préface que je vous invite à ne surtout pas lire ! Par contre, plongez-vous dans cette bande dessinée au dessin résolument moderne, simple et clair, fidèle et littéraire, plongez-vous dans ces couleurs qui rendent compte des sensations vécues par les personnages, plongez-vous dans une histoire à la désespérance inéluctable.
Et, cet album terminé, pourquoi ne vous plongeriez-vous pas, avec autant de plaisir tranquille, dans le roman qui est à son origine ?….

Jacques Schraûwen
Bonjour Tristesse (auteur : Frédéric Rébéna d’après l’œuvre de Françoise Sagan – éditeur : Rue de Sèvres)

Geisha ou le jeu du shamisen

Geisha ou le jeu du shamisen

Une bd et une superbe exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée à Bruxelles !

Des années 20 à la fin du vingtième siècle, le portrait d’une enfant qui devient geisha, dans un Japon en perpétuelle mutation. Le portrait d’une époque, du temps qui passe, et une chronique qui laisse la parole au dessinateur.

Geisha – © Futuropolis

Force est de reconnaître que la bande dessinée, quand elle s’est aventurée dans des récits qui mettent en scène des Geishas, s’est très souvent fourvoyée. Avec talent, parfois, comme avec Pichard ou Magnus, mais toujours de manière très outrancière.  Ici, il n’en est rien, et Christian Perrissin a construit son scénario de façon très douce, très intuitive aussi, un peu comme un haïku ou un livre de Kawabata, ou un film d’Ozu…
Au début du récit, Setsuko est une enfant, une enfant que son père, qui fut sans doute un samouraï avant d’être un ivrogne, vend à une  » école de geishas « . Au fil de la narration, on voit cette gamine livrée à une éducation stricte, à un enfouissement dans un monde où le plaisir n’est que soumission à des codes pesants. Et l’histoire de cette bande dessinée continue en nous montrant cette enfant devenir jeune femme, puis geisha reconnue, malgré un  » gros nez « , qui, d’une certaine manière, fait référence à ce nom péjoratif que les Japonais donnent aux Occidentaux :  » les longs nez « …
Et ainsi, c’est aussi à un portrait du Japon, de ses codes, de son histoire, même si ce n’est qu’en trame de fond, que ce  » Geisha  » s’attarde à nous offrir, avec plaisir, avec douceur, avec une tranquille passion…

Christian Durieux: Setsuko, l’héroïne

 

Christian Durieux: le Japon en trame de fond

 

Geisha – © Futuropolis

En fait, ce livre, très doux dans son déroulement, même quand il aborde des réalités qui, elles, ne conjuguent nullement la douceur, est une série de portraits. Certains ne sont qu’esquissés, épurés presque, d’autres prennent le temps de s’approfondir…

Le plus important, peut-être, dans cette histoire, c’est l’ambiance, la sensation, étrange et délicate, presque délétère même, de ressentir réellement, à la lecture, la volonté du temps de passer, doucement, lentement, au rythme d’errances humaines plus qu’historiques…

Christian Durieux: le temps qui passe

 

Geisha – © Futuropolis

Cela dit, qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien à découvrir toute l’existence d’une professionnelle de l’amour que nous sommes conviés. Christian Perrissin s’est attardé, dans son scénario, à rendre compte de la réalité de ce qu’est, véritablement, une geisha selon les codes japonais. Une enfant prise en charge dès son plus jeune âge, éduquée, formatée, et qui se doit d’être séduisante et cultivée. D’où le sous-titre de ces deux albums :  » le jeu du shamisen « , un instrument de musique traditionnel qui va devenir l’arme de séduction et de liberté de l’héroïne, Setsuko. Une enfant devenant femme, pour qui l’amour n’est jamais qu’un leurre…
Un scénario extrêmement bien construit, pudique sans être prude, pour lequel le dessin de Christian Durieux fait des merveilles… Un dessin qu’on pourrait qualifier de ligne claire à la japonaise inspirée de Hokusai ou même du méconnu Varenne, avec un sens aigu mais discret de l’érotisme… Et l’exposition qui a lieu au CBBD jusqu’au 24 juin met en totale évidence le graphisme à la fois très précis, très poétique aussi, de Christian Durieux ! C’est bien de séduction, d’art et d’érotisme qu’il s’agit ici !

Christian Durieux: l’art et la séduction
Christian Durieux: l’érotisme

 

J’ai rarement pris autant de plaisir à une exposition qu’à celle-ci ! Elle permet vraiment d’admirer le talent de Christian Durieux, ses  » découpages « , par exemple, pour mettre en évidence une forme, une présence, un visage… un mouvement… Une opposition entre les noirs, les blancs, les gris… Ou un regard, puisque, comme il le dit lui-même, il attache énormément d’importance aux yeux de ses personnages…


Geisha – © Futuropolis

Christian Durieux: les regards

Si je devais résumer mon impression, ce serait assez facile : il s’agit d’une histoire superbe, simple, humaine, poétique et littéraire, une histoire qui semble flotter au-dessus d’une musique intemporelle, une histoire de sons, d’images, d’impressions… Le tout accompagné d’une exposition d’une totale réussite, jusque dans la simplicité des cimaises qui l’accueillent…

 

Jacques Schraûwen

Geisha ou le jeu du shamisen (dessin : Christian Durieux – scénario : Christian Perrissin – éditeur : Futuropolis )

 

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 24 juin 2018

 

Island: 1. Deus Ex Machina

Island: 1. Deus Ex Machina

Un livre pour jeune public, qui aborde, grâce à un bon récit d’aventure, des thèmes très actuels… Dans cette chronique, écoutez le scénariste!

 

Island – © rtbf

Oui, c’est une bédé tous publics, comme on dit, destinée, plus particulièrement même, aux jeunes lecteurs, à partir de 10 ans…
Ce que ça raconte ?… L’arrivée, sur une île, d’une bande de gamins…. Ils ne savent pas comment ils en sont arrivés là, ils se souviennent, tout au plus, d’un stage de voile, d’une brume épaisse, et puis, c’est le trou noir.
Et, sur cette île, ils sont confrontés à des monstres, à des événements bizarres : tremblement de terre, éruption volcanique, tornade…
On peut penser très vite, donc, à de la science fiction pour adolescents, et il faut reconnaître que, dans les premières pages, on a une impression de déjà lu, de déjà vu… Cela ressemble, oui, au début de l’histoire de  » Seuls « , excellente série bd de chez Dupuis.
C’est vrai qu’il y a les codes habituels au genre « littérature pour la jeunesse »: un groupe de gosses, un souffre-douleur, un empoté, une fille, un costaud qui se prend pour le nombril de l’univers…
Mais tout ce que vit cette bande de gosses obligés de s’unir pour survivre est totalement explicable, finalement ! Cette île appartient à un magnat du cinéma et de la télévision qui a compris que le public a besoin, en guise d’effets spéciaux, de réalités plutôt que de virtualités. Et cette île lui sert de laboratoire pour tester ses inventions, pour filmer, aussi…. Et s’il y a des blessés, réels, des mots même, tant mieux, cela se retrouvera dans des séries télé comme Lost, ou Prison Break, ou dans des films de Lucas ou de Spielberg !

Sébastien Mao: l’inspiration

 

Sébastien Mao: les explications

 

Sébastien Mao: les références cinématographiques

 

Island©Bamboo

 

Ce n’est donc pas uniquement de la  » distraction  » pour jeunes, vous l’aurez compris !…
Certes, ce n’est pas une « grande bd »… Le dessin est simple, passe-partout presque, dans la lignée de ce que produit l’éditeur Bamboo… La couleur, par contre, ajoute à ce dessin une lumière et une variation d’impressions et d’ambiances qui ne manquent vraiment pas d’intérêt!

Finalement, c’est un livre intelligent, avec un fond qui, sous couvert d’une bonne bd d’aventures, parle de vrais problèmes de société, et le fait en s’adressant aux adolescents sans mièvrerie !
Dans notre univers où la virtualité offre, en télé comme au cinéma, sur tablette ou téléphone, des images plus que percutantes, cet album dépasse les apparences, nous montre que la manipulation de l’image est aussi celle qui asservit les êtres humains… C’est fait de manière bon enfant, ce message, mais il est bien présent ! Et le propriétaire de cette île fait penser à ces magnats, des médias comme de la politique, qui croient avoir toutes les libertés pour assouvir leur soif de richesse et, donc, de pouvoir…  Mais, je le répète, c’est une bonne bédé tous publics, et qui, intelligemment, ne cherche pas à perdre ses lecteurs en cours de route…

Sébastien Mao: le dessin

 

Sébastien Mao: la couleur

Jacques Schraûwen

Island: 1. Deus Ex Machina (dessin: Pierre Waltch, scénario: Sébastien Mao, éditeur: Bamboo édition)