Vasco : 28. I Pittori

Vasco : 28. I Pittori

Dès le titre et la couverture, le ton est donné : c’est de  peinture qu’il s’agit dans cet album aux décors somptueux et à l’intrigue historiquement fouillée… Une excellente série « classique », dans le bon sens du terme!

 

 

Le quatorzième siècle italien est un siècle pendant lequel l’art pictural a connu une première apogée, avec des artistes comme Giotto. Dans l’Italie fractionnée de l’époque, le quatorzième siècle fut aussi un long moment de luttes incessantes pour des pouvoirs politiques ou religieux, financiers ou militaires, toutes ces réalités se mêlant parfois en des manipulations particulièrement retorses.

Au creux de ces cent ans aux mille facettes, Vasco est une figure originale. Aventurier, certes, mais d’une véritable culture, il possède une éthique qui lui permet de nouer des relations à taille humaine tout en parvenant, par des chemins acceptables, aux buts qui sont les siens. Avec lui, on est en territoire connu et parfaitement codifié : celui des héros sans peur et sans reproche.

Dans cet album-ci, il est mandaté, par son oncle pour acheter un tableau de l’immense Giotto. Mais au-delà de cette simple démarche marchande vont se révéler bien d’autres nécessités aventureuses ! Il y a le frère de Vasco, une belle et franche crapule, il y a une jeune femme dont le mariage imposé servira à des contrats bien plus qu’à de l’amour, il y a de la violence, la présence de la mort, et des paysages urbains à couper le souffle.

Avec ce Vasco, on se trouve face à une scène de théâtre sur laquelle se jouent tous les sentiments humains, mais des sentiments exaltés de bout en bout par un décor (Venise, par exemple…) qui devient même, à certains moments, le personnage central, omniprésent en tout cas, de ce récit…

Luc Révillon: un scénario qui fait penser au théâtre
Luc Révillon: Dépaysement et références

 

 

Bien entendu, dans cette bande dessinée de facture totalement classique, et assumée pleinement comme telle d’ailleurs, il y a de l’aventure, il y a des rêves d’amour, il y a le souffle épique de quêtes à  la fois parallèles et concurrentes.

Mais il y a surtout la présence de l’art, cet art qui, ici, se révèle un peu comme dans cette fameuse émission de télé,  » D’art d’art « , c’est-à-dire par le petit bout de la lorgnette, par l’anecdote plutôt que par la renommée.

A ce titre, des ponts incontestables existent entre le propos des auteurs de  » I Pittori  » et notre monde contemporain, un monde qui ne s’intéresse au talent qu’à partir de l’instant où la signature d’un artiste peut se transformer en valeurs monnayables !

D’autres références aux réalités quotidiennes de nos  » aujourd’hui  » émaillent également ce livre, comme la place de la femme, et ses révoltes toujours nécessaires de nos jours.

Tout cela rend la lecture passionnante, intéressante, culturelle et historique aussi… Une lecture qui reste un vrai plaisir, de bout en bout, par la linéarité de la narration, par le charisme, également, de Vasco, et de son frère.

Même si, pour  » entrer « , en tant que lecteur, dans l’histoire qui est racontée, il faut a-priori une certaine dose de culture générale, il suffit ensuite de se laisser guider, de se laisser surprendre, de se laisser dériver par un scénario dont le déroulé parvient toujours à laisser la place à la fois à l’aventure et à  la fois à la culture.

Luc Révillon: l’art
Luc Révillon: les publics de Vasco

 

 

Les premiers Vasco étaient dessinés par Gilles Chaillet, avec tout le talent qui était le sien, un talent indubitable quant à la construction des décors urbains ou architecturaux. Dans la lignée de Jacques Martin, donc d’un classicisme évident qui a créé en son temps une bande dessinée devenue depuis un neuvième art à part entière, Gilles Chaillet a créé une belle épopée dessinée. Sa disparition aurait pu entraîner la fin de la série, mais il n’en a rien été. Et Dominique Rousseau, l’actuel dessinateur de Vasco, s’inscrit dans une double démarche : d’une part, il y a la nécessaire fidélité à ce qu’étaient l’art et le travail de Chaillet ; d’autre part, il y a une manière différente de raconter, graphiquement, une histoire. Rousseau, bien plus que son prédécesseur, aime ses personnages, profondément, et son trait, dès lors, ne se contente pas de magnifier des décors, mais il s’approche du plus près des visages et des gestes de ses protagonistes, leur offrant ainsi un véritable poids, une vraie présence.

Luc Révillon: le dessin

 

 

Au total, Vasco reste une série intelligente, culturelle, aux références historiques maîtrisées, tant au niveau du texte que du dessin.

Et ce  » I Pittori  » promet une suite dont on devine que les rebondissements, amoureux et aventuriers,  seront nombreux !

Une réussite, donc, pour tous ceux qu’une histoire solide et fouillée ne rebutent pas !

 

Jacques Schraûwen

Vasco : 28. I Pittori (dessin : Dominique Rousseau – scénario : Luc Révillon et Chantal Chaillet – couleurs : Chantal Chaillet – éditeur : Le Lombard)

Au Bout Du Fleuve

Au Bout Du Fleuve

Un très bel album qui nous conduit du Bénin au Nigeria, et nous fait découvrir des réalités trop souvent occultées…

Au bout du fleuve, c’est le lieu où Keni doit se rendre pour retrouver son frère jumeau, disparu depuis de longs mois.

Au bout du fleuve, c’est au bout de la vie, de l’espoir, aussi, pour ce jeune homme handicapé d’un bras et qui ne survit que grâce à des expédients.

Au bout du fleuve, c’est l’histoire de Keni, oui, c’est l‘histoire de sa quête identitaire dans un continent où les peuplades se mêlent, s’affrontent, vivent en parallèle les unes des autres, avec leurs croyances, leurs légendes, leurs mémoires.

Keni est orphelin, et il ne lui reste que ce frère jumeau disparu… Et comme le dit la sagesse populaire,  » perdre son jumeau, c’est perdre la moitié de son âme « .

C’est pour cette raison qu’il entame un long périple qui doit le conduire jusqu’au delta du fleuve Niger, où il sait que son frère est allé.

C’est une grande aventure humaine, donc… Mais c’est aussi et surtout bien plus que ça !… C’est un voyage à travers la multiplicité des réalités africaines, d’abord. Parce que cette quête vécue par un adolescent ne se construit qu’au travers des rencontres qu’il fait, belles ou moins belles, enrichissantes ou violentes. C’est le quotidien d’un continent démesuré que Jean-Denis Pendanx, l’auteur à part entière de ce livre, nous invite à découvrir. De l’intérieur…

Et ce quotidien, c’et celui du handicap et des regards qu’il provoque.

C’est celui d’un monde où, pour survivre, comme on l’entend régulièrement dans les infos d’ailleurs, les gens les plus pauvres pompent l’essence à même les pipe-lines, provoquant souvent de terribles accidents.

C’est un quotidien dans lequel les rêves n’ont rien de grandiose : l’argent, le foot… Rêves simples pour sortir de la misère et des routines de la survie…

C’est le quotidien des premiers émois amoureux, également.

Et puis, c’est le quotidien d’une pollution inouïe que l’occident ignore par seul appât du gain.

 

 

C’est un livre touffu, Mais jamais confus ! L’histoire, finalement, est très linéaire… Et même si tout n’est que rencontres et départs, croyances en des esprits, en des revenants et des sorcières, même si, comme le dit une des protagonistes,  » on n’est pas orphelin d’avoir perdu père et mère, mais d’avoir perdu l’espoir « , le personnage central, Keni, reste réellement le pivot du récit.

Et au-delà de la construction de cette histoire, il y a le dessin de Pendanx. C’est une suite de tableaux, extrêmement colorés, qui parviennent à estomper les horreurs quotidiennes qui sont racontées et montrées. C’est une série de portraits humains, aussi, très proches, pour les êtres  » positifs « , de leurs visages et de leurs sourires des lèvres et des yeux… Des portraits vus de plus loin quand il s’agit pour l’auteur de nous dévoiler des personnages essentiellement négatifs.

Certes cynique dans son propos, c’est vrai, ce livre se révèle pourtant extrêmement lumineux grâce à un graphisme à la fois très réaliste et très onirique. Une belle gageure totalement assumée et réussie…

C’est un peu comme un message qui nous est délivré, de loin… La vraie réalité, finalement, n’est-elle pas celle du rêve, en Afrique comme ici, du rêve et de toutes ses espérances ?…

C’est un livre sombre, bien entendu, puisqu’il nous parle de la vie sans chercher à l’embellir…

Mais c’est un livre avec des fulgurances d’espoir, aussi, puisqu’il nous montre que certains, au Nigeria, se battent pour retrouver leur dignité.

On ne guérit pas de son passé, surtout quand c’est celui d’une enfance perdue dans les brumes de la souffrance et de la douleur, c’est vrai, et il est tout aussi vrai, comme le dit un des personnages, que la mort est un vêtement que tout le monde portera un jour.

Mais ce bout du fleuve, malgré tout, malgré cette désespérance, malgré ces lendemains de grisaille qui nous sont décrits, ce livre reste un livre positif, à taille humaine, et, ma foi, humaniste, au-delà des différences que notre univers occidental aime à cultiver de plus en plus !

 

Jacques Schraûwen

Au Bout Du Fleuve (auteur : Jean-Denis Pendanx – éditeur : Futuropolis)

Philocomix

Philocomix

Au fil de l’Histoire, la philosophie s’est intéressée de très près au bonheur… Découvrez-en, dans ce livre à la fois sérieux et souriant, quelques portes qu’il vous appartiendra ou non d’entrouvrir…

 

Dès la couverture de ce livre, le ton est donné : 10 philosophes – 10 approches du bonheur –  » Je pense donc je suis HEUREUX !!

Dans une époque comme la nôtre, où l’information, au sens le plus large du terme, envahit tous les horizons du présent, comment l’être humain peut-il, selon l’expression évangélique consacrée, séparer le bon grain de l’ivraie ?

Les auteurs de cet album apportent leur réponse : ce n’est que par la réflexion, par la pensée, que l’être humain peut approcher du plus près ce qu’est son but dès sa naissance : le bonheur !

Je me souviens d’un professeur qui, par boutade peut-être, nous disait, à nous les boutonneux élèves adolescents des années 70, que la force de la philosophie, c’est que c’est la seule science qui sait qu’elle est inutile.

Pour Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer, la philosophie est utile. Puisqu’elle permet, grâce aux mots et aux idées, de canaliser les rêves et les attentes humaines, en un moment précis de leur histoire, de creuser ainsi des chemins nouveaux dans l’accomplissement de soi. Et ils veulent le prouver, ici, en suivant les traces de dix philosophes qui, tous, ont à la fois marqué leur époque et la grande Histoire des idées humaines.

Jean-Philippe Thivet: l’utilité de la philosophie

Jérôme Vermer: l’utilité de la philosophie

 

 

 

Le point commun entre la notion de bonheur de ces dix grands noms de l’intelligence humaine, de Platon à Nietzche, c’est de considérer ce sentiment, cette sensation, cette presque virtualité comme indissociable d’une vérité et d’une réalité collective.

Bien sûr, un autre point commun pourrait être la subjectivité inhérente à cette notion qui ne peut, incontestablement, que se définir, ou se redéfinir, en fonction du moment historique considéré. C’est ainsi que les philosophes passent d’un bonheur à prendre à un bonheur naissant du plaisir, de la nécessité du désir à l’obligation de subir, de l’importance de ne pas trop rêver à celle d’envisager déjà l’après, du pouvoir essentiel de la raison et de la dignité à celui de la conséquence… On parle de volonté s’opposant au désir, puisque la vie se doit de faire mal, par définition, on parle aussi de l’importance de s’aimer par-dessus tout !

Tous ces philosophes rencontrés dans les pages de ce livre ont en fait un point véritablement commun : celui de parler du bonheur et de le faire en passant du groupe humain à l’individu, et vice-versa.

Jérôme Thivet: la dimension collective du bonheur

Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer: la subjectivité

 

Cela dit, ce livre n’est pas un pensum, c’est un album de bande dessinée, avec une vraie dessinatrice qui est parvenue à entrer dans l’univers des deux scénaristes avec un talent très personnel. Les dessins sont simples, caricaturaux même, et c’est de leur présence, en contrepoint du sérieux littéraire de l’ouvrage, que naît le plaisir de la lecture. Comme quoi on peut se découvrir intelligent en souriant !… C’est d’ailleurs, en accompagnement du message des deux scénaristes, ce que la dessinatrice Anne-Lise Combeaud nous délivre comme indication de vie : il faut, pour s’approcher du bonheur, prendre le temps, d’abord, de s’amuser…

 

Anne-Lise Combeaud: le dessin

 

D’accord, ce Philocomix n’est pas un album habituel… Il a un aspect didactique qui, peut-être, peut rebuter quelque peu. Il est également tout sauf exhaustif, s’arrêtant par exemple à l’aube des idées et idéologies du vingtième siècle, comme l’existentialisme.

Mais, au total, il s’agit d’un livre assez ludique, à sa manière, et qui réussit à allier deux mondes qui ne se côtoient le plus souvent que par la seule force du hasard.

Une curiosité, donc, et qui mérite, assurément, d’être découverte et, ma foi, appréciée et aimée !

 

Jacques Schraûwen

Philocomix (dessin : Anne-Lise Combeaud – scénario : Jean-Philippe Thivet et Jérôme Vermer – éditeur : Rue De Sèvres)