Roi Ours

Roi Ours

L’album n’est pas neuf…. Mais il mérite vraiment qu’on s’y attarde, qu’on en parle, qu’on en partage tout le plaisir… Et la rencontre que j’ai faite avec son auteure, Dominique Marquès dite Mobidic, est l’occasion de remettre en avant ce livre superbe à tous les niveaux !…

Au plus profond d’une forêt vit une tribu aux règles bien précises. Une tribu qui honore des dieux exclusivement issus de la nature : le Roi Ours, la Mère des Singes. Et la déesse Caïman à laquelle Xipil, la fille du chef de la tribu, est promise en sacrifice, pour que s’arrête une malédiction qui pèse sur le village.

Mais le Roi Ours ne l’entend pas ainsi, il refuse même ces diktats imposés par une religion/mythologie inhumaine. Et il libère cette jeune femme qui, dès lors, se voit rejetée par toute sa tribu, obligée de fuir pour ne pas tomber entre les pattes les mâchoires de la déesse Caïman.

Fuir… Jusqu’à être rattrapée par son propre mari qui la bat et la laisse pour morte… Et c’est encore le Roi Ours qui la recueille, la sauve, et, pour éviter que tout recommence, l’épouse.

On se trouve ici en face d’une mythologie inspirée par le chamanisme, mais aussi par les multiplications des jeux des dieux antiques qui, toujours, n’ont attaché qu’un intérêt tout relatif à l’être humain. Dans ce  » Roi Ours « , comme dans l’Olympe, quelques dieux sont brutaux, la plupart des divinités jouent avec les humains, mais il en est quelques-uns, comme le Roi Ours, qui sont des divinités de respect et d’attention aux autres, quels qu’ils soient.

A ce titre, vous l’aurez compris, on se trouve dans un livre qui, sous couvert d’un certain exotisme, se révèle extrêmement contemporain.

Au-delà de l’aventure, au-delà d’un récit parfaitement mené par Mobidic, un récit qui parle de vie, de survie, d’amour, de sexe, de tabous, de mort, au-delà du portrait d’une jeune femme emportée par les événements, l’auteure nous parle, surtout, de ce qu’est, dans l’existence de quelque être humain qui soit, le choix, la volonté ou le refus de choisir, la pente naturelle de tout individu à se fondre dans une masse qui l’oblige à suivre le mouvement et à ne jamais chercher à le créer.

Mobidic: le choix

S’il fallait définir un thème, une trame à ce  » Roi Ours « , il faudrait parler de dualité. Il y a la religion, la superstition, et sa négation. Il y a le sentiment amoureux, malgré les différences. Il y a la peur et la haine, la fuite et la vengeance, la brutalité et la tendresse.

Il y a la religion, d’une part, et ses dogmes et ses lois, il y a, d’autre part, la place de la femme dans une société ainsi dirigée par des lois qui semblent immuables.

A ce titre, on peut parler ici d’un livre dont le discours se veut féministe, puisqu’il nous décrit le combat, contre les siens, contre les lois, et contre elle-même aussi et surtout, d’une femme, un combat dont le but est la libération, dont la finalité semble la solitude, dont l’avenir peut être un renouveau en d’autres lieux, en d’autres cultures…

Mobidic: Religion et féminisme

Ce qui me plaît, énormément, dans ce livre, c’est que, même si toute l’action se déroule en pleine jungle, dans un univers tout compte fait proche de Rudyard Kipling et de son  » Livre de la Jungle « , c’est l’humain qui est mis en avant, qui est au centre de l’intrigue et, surtout, du propos.

Ce qui n’enlève rien, loin s’en faut, à la force et la beauté du dessin et de la couleur. Mobidic est une orfèvre du graphisme, et son style, qu’on peut rapprocher de celui de Pellejero ou de Stassen, n’hésite jamais à surprendre, par la perspective utilisée, par le romantisme des décors, par les mélanges incessants de plans extrêmement variés, par la puissance de l’une ou l’autre pleine page. Et par la manière, également, dont elle utilise les couleurs, dont elle les oblige à participer pleinement à la dramaturgie de son récit.

Mobidic: L’Humain et ses couleurs…

Précipitez-vous chez votre libraire préféré, commandez-lui ce  » Roi Ours « , vous ne le regretterez pas… Et attardez vos regards sur la couverture pour y découvrir une particularité qui, elle aussi, prouve tout le talent de Mobidic… Une auteure au talent incontestable, et dont j’espère et j’attends de nouveaux albums !

 

Jacques Schraûwen

Roi Ours (auteure : Mobidic – éditeur : Delcourt)

Marcel Pagnol en Bande Dessinée

Marcel Pagnol en Bande Dessinée

Cinq albums sont déjà parus dans cette collection de chez  » Grand Angle « . Cinq livres ensoleillés, qui fleurent bon le romarin et qui se lisent avec l’accent…

Deux scénaristes, Serge Scotto et Eric Stoffel  (par ailleurs également dessinateurs) se sont attelés à la tâche difficile mais passionnante d’adapter Marcel Pagnol en bande dessinée. Et reconnaissons-le, leurs scénarios sont extrêmement bien construits, tout comme les dessins de leurs complices graphistes. Eric Hübsch, Morgann Tanco et A. Dan se sont parfaitement immergés dans un univers foisonnant de personnages, d’une part, mais surtout de sensations, le tout baigné dans une véritable sensualité campagnarde et souriante.

Marcel Pagnol appartient à l’histoire du cinéma comme de la littérature. Raimu et Fernandel, sans aucun doute possible, ont trouvé avec lui quelques-uns de leurs meilleurs rôles.

On peut dire de cet auteur qu’il était un touche-à-tout, mais un touche-à-tout de génie qui a eu besoin, tout au long de son existence comme de son œuvre, de rester proche de ce qu’il connaissait profondément : la Provence, les garrigues, l’air chargé de soleil et de senteurs multiples, les petites gens ancrées dans la nature, et, comme le disait Bécaud, l’accent qui, sans cesse, se promène bien au-delà des seuils marchés.

Pagnol ne s’est jamais non plus contenté de ronronner dans un bien-être tranquille né de ses succès. Il aimait se renouveler, changer ses points de vue, en quelque sorte.

Et l’adapter en bande dessinée n’est donc pas du tout une hérésie, loin s’en faut ! Ce serait plutôt, à mon avis, une relecture de ses livres, une relecture qui vaut bien mieux, d’ailleurs, que toutes les dernières réalisations cinématographiques censées lui rendre hommage.

Adapter Pagnol, c’est adapter sa langue, ses descriptions, son rythme aux lenteurs calculées, ses impressions sans cesse partagées. Adapter Pagnol, c’est, pour les scénaristes, le laisser, tout simplement, encore et encore parler.

Eric Stoffel: adapter Pagnol

Et pour arriver au résultat final, c’est-à-dire quelques albums déjà qui sentent bon l’aventure quotidienne humaine, il a fallu, évidemment, une collaboration étroite entre les scénaristes et les dessinateurs, tant au niveau du découpage, de la mise en scène, que de la couleur. Une collaboration qui atteint parfaitement son but : nous livrer des albums passionnants, même si, pour nombre d’entre nous, les livres originels ont fait partie des lectures de notre enfance

Eric Stoffel: du scénario au dessin

On peut se poser la question de savoir si, de nos jours, Pagnol peut encore plaire. Lire ces albums, c’est avoir, tout de suite, la réponse à cette interrogation. Oui, Pagnol est et restera toujours un formidable raconteur d’histoires. Des histoires qui, tantôt rythmées, tantôt plus contemplatives, ont toutes un point commun : celui de mettre l’humain au centre de tout. L’humain, oui, sous toutes ses formes, avec ses qualités, ses défauts, ses ambitions (comme dans Topaze), ses failles (comme dans Merlusse). L’humain qui, à aucun moment, ne renie l’enfance qui fut la sienne.

La richesse d’écriture de Pagnol ne perd rien de sa force évocatrice dans les adaptations dessinées qui en sont faite aujourd’hui. Et, de dessin en dessin, de paysage en décor intérieur, c’est sa présence, souriante, qui continue à occuper l’essentiel de la place !

Eric Stoffel: des histoires et un homme…

Une des grandes caractéristiques de Pagnol, également, c’est l’humour… Il suffit de se souvenir du  » Schpountz  » pour se rappeler tout le talent de Pagnol pour réussir à mêler, intimement, le drame, le mélodrame et le rire le plus tonitruant.

Il en va de même dans ses livres, bien sûr. Et il fallait qu’il en soit ainsi également dans ces albums de bande dessinée !

C’est le cas, mais de façon moindre que dans les films et les romans de Pagnol. On rit, certes, mais on sourit, surtout. Et ce malgré les thèmes abordés qui, souvent, n’ont rien de spécialement réjouissant, comme dans Topaze par exemple. On sourit, on s’amuse, on aime, lecteurs étonnés, se plonger dans des histoires anciennes qui, étrangement, n’ont rien de daté !…

Eric Stoffel: le rire de Pagnol

On peut dire, sans risque de se tromper, que cette série d’adaptations vaut le détour, pour les amoureux de la Provence, du soleil, de la langue chantante qui est le lien entre tous ses habitants. Pour tous les publics, aussi, tous les âges.

Pour tous ceux, finalement, pour qui le neuvième art est d’abord et avant tout un plaisir de lecture, de regard, de sentiment !

 

Jacques Schraûwen

Marcel Pagnol en bande dessinée (éditions Bamboo/Grand Angle)

Rose : 1

Rose : 1

Qui n’a pas rêvé de pouvoir se dédoubler et de pouvoir ainsi découvrir l’intimité des  » autres  » ?… Mais pour Rose, ce n’est pas un rêve. Et cette réalité va peser lourd sur sa jeune existence.

« Je est un autre » (Rimbaud)

Voilà bien longtemps que la mère de Rose est morte, la laissant seule avec ce don étrange qui lui fait fuir, sur commande, le monde tangible de la réalité quotidienne pour celui de la vie de ceux qui l’entourent, de ceux qu’elle croise. Et voilà que son père, ancien policier, meurt aussi, assassiné, lui léguant un ancien collègue séduisant, des questions sans réponses, une maison et ses étranges locataires. Etranges, oui, puisqu’il s’agit de fantômes, des ombres perdues entre l’ici et l’ailleurs et que Rose, seule, peut voir, regarder, avec lesquels Rose, seule, peut parler, dialoguer.

Et puis il y a un tableau, ancien, dont la ressemblance avec la mort violente de son père est évidente…

J’ai épinglé, ainsi, une phrase de de livre, qui me semble résumer, ou en tout cas initialiser, tout le récit de cet album, toute sa trame narrative :  » ton fantôme vit déjà en toi « .

Parce que, pour devenir elle-même, pour se découvrir et s’accepter, Rose va n’avoir d’autre possibilité que d’utiliser ce don qu’elle appelle une maladie, que d’accepter l’aide et la compagnie des fantômes qui en savent bien plus qu’elle sur le passé de sa propre famille.

Il y a dans ce premier volume de ce qui doit être une série en trois épisodes tous les ingrédients de ce qui pourrait n’être qu’une aventure  » gore  » de plus : un meurtre, une enquête policière, une espèce de super-héroïne qui ne se veut pas telle, du fantastique entre Ray et King… Mais il n’en est rien, parce que les scénaristes nous emmènent à leur suite dans la construction d’une existence, une existence dans laquelle le fantastique, certes, est bien présent, mais comme révélateur plutôt que comme moteur. Plus qu’un livre fantastique, d’ailleurs, cet album me semble d’abord et avant tout poétique…

Denis Lapière, le scénariste

« Je parle à qui je fus et qui je fus me parle » (Michaux)

Le dessin aurait pu certainement se révéler, lui aussi, totalement immergé dans un univers somme toute glauque, celui de l’incompréhensible prenant place dans la vie de tous les jours, celui d’un meurtre à élucider, celui d’un passé que l’on devine lourd de conséquences actuelles. Mais Valérie Vernay, au travers de son graphisme, choisit la même voie que ses scénaristes : celle de l’humain, celle de la simplicité, aussi.

Simplicité de traits, de décors, d’expressions, de découpage. Elle démine ainsi, par un humour visuel, et par l’utilisation contrastée et lumineuse des couleurs, un propos qui pourrait sinon être pesant et angoissant.

Si Denis Lapière choisit une intrigue dans la lignée de Rimbaud, Valérie Vernay, elle, par son dessin, permet à ses protagonistes de dialoguer entre eux, bien sûr, mais aussi et surtout avec ce qu’ils furent et ce qui les a, même inconsciemment, créés.

Valérie Vernay, la dessinatrice

De cette collaboration entre deux scénaristes et une dessinatrice, une collaboration aux frontières de la poésie, du fantastique, du quotidien et du polar, il résulte un premier album qui parvient sans faiblesse et sans temps mort à mettre en place des personnages dont on devine les ambiguïtés, dont on devine l’importance qu’’ils occuperont dans les deux albums suivants.

Quête identitaire sur fonds de fantastique, Rose est d’ores et déjà une série attachante, intelligente, qui se lit avec plaisir. Et dont, je l’avoue, j’attends la suite avec une certaine impatience !

 

Jacques Schraûwen

Rose : 1 (dessin et couleur : Valarie Vernay – scénario : Emilie Albert et Denis Lapière – éditeur : Dupuis)