Auteur de deux albums étonnants, » Le Reste du Monde » et » Le Monde d’Après « , Jean-Christophe Chauzy est un dessinateur de bande dessinée pour qui la couleur et le décor sont des éléments essentiels.
Ces deux albums qui se font suite racontent une fin de monde… Ou plutôt la fin d’un monde… Des personnages y sont perdus dans un univers qui cherche envers et contre à se réinventer, à perdurer… Et la construction graphique que Chauzy imprime à son histoire, à ses récits entremêlés qui mettent en scène autant l’humain que la nature dans tout ce que ces deux réalités du vivre peuvent avoir de démesuré, cette mise en scène narrative est extrêmement rythmée, vive, vivante.
Voir les planches originales de ces deux livres qui nous racontent l’histoire de quelques survies humaines à la frontière de l’animalité, c’est un vrai plaisir, une vraie découverte aussi. Et la Galerie Champaka, spécialisée au Sablon dans le neuvième art, réussit à mettre ces dessins, ces planches, ces couleurs en évidence dans un décor simple et souple tout à la fois.
C’est en s’attardant devant ces originaux qu’on se rend compte à la fois du travail de composition de l’artiste et de la différence entre l’œuvre accrochée et le résultat imprimé. Les albums, bien sûr, ne dénaturent en rien les évidences de couleurs que Chauzy impose à ses planches, des évidences qui expriment, en quelque sorte, la matière du récit. Mais il y a malgré tout une lumière différente dans ces originaux, une lumière tantôt sereine, comme quand Chauzy emmène ses héros dans des horizons où ils ne sont plus que des ponctuations d’un espace trop grand pour eux, une lumière tantôt brutale, quand, pour Jean-Christophe Chauzy, il s’agit de nous parler de combat, de lutte, celle d’une femme prête à tout pour sauver ceux dont elle a la charge.
Au total, une exposition qui met en perspective l’œuvre d’un dessinateur de BD qui ne manque vraiment pas de talents pluriels… Et deux albums que je vous conseille vraiment de découvrir!…
Que fut Staline avant Staline ?… Voilà toute l’ambition de ce livre, historiquement fouillé, tant au niveau du scénario que du dessin ! Écoutez ici l’interview des deux scénaristes…
Deux scénaristes sont aux commandes de cet album étonnant.
Etonnant par son thème, d’abord : parler de Staline, aujourd’hui, ce n’est sans doute pas gratuit. L’époque actuelle est riche, en effet, en dictateurs (ou apprentis-dictateurs) de toutes sortes, souvent même élus selon les règles bienpensantes de la démocratie. Nous montrer à voir la montée en puissance d’un homme qui allait devenir un jour un des pires dirigeants du vingtième siècle, c’est donc aussi faire réfléchir à aujourd’hui.
Le second étonnement provoqué par ce livre, c’est la façon dont le sujet est abordé. A aucun moment (ou presque…) les deux scénaristes ne diabolisent le personnage de Staline. Sans l’idéaliser, bien sûr, le portrait qu’ils nous livrent est celui d’un jeune homme d’abord et essentiellement révolté contre un monde dans lequel la pauvreté est synonyme d’esclavage, charnel et/ou intellectuel. Un jeune homme qu’on pourrait presque rapprocher de l’anarchiste Bonnot, en France. Avec une grande différence, malgré tout : le pouvoir en guise de finalité pour l’un, la liberté totale en tant que but ultime pour l’autre.
Ce livre est étonnant, aussi, par ce portrait, justement, qui nous montre un être profondément humain, avec ses déchirures, avec sa psychologie, avec un passé qui explique déjà ce qu’il deviendra un jour.
Je disais que ce personnage de Staline jeune n’était jamais diabolisé, mais il nous est montré sans apprêts, dans toute sa diversité. Il est multiple, comme l’étaient ses lectures, de Zola à Napoléon, de Germinal au » Capital » de Marx !… Là où il y a accentuation du portrait sombre de Staline, c’est quand on le voit, âgé, dictant ses mémoires. Physiquement, il reste le fameux » Petit Père « , mais c’est dans les attitudes et les regards de l’homme à qui il se livre que se lisent toute l’horreur et l’angoisse que sa seule présence réussit à provoquer !
Hubert Prolongeau: le « pourquoi »…
Arnaud Delalande: un personnage multiple
Vous l’aurez donc compris, on se trouve, ici, en face d’un livre dans lequel la vérité historique (et humaine) occupe la première place.
Mais ce n’est pas un pesant livre d’histoire, malgré tout, que du contraire ! La personnalité de Staline, dans sa jeunesse, en fait un anti-héros proche des héros romantiques, aventurier et parfois idéaliste, opportuniste et ambitieux…
C’est un vrai album d’aventures, finalement, mais qui ouvre à des réflexions profondément contemporaines.
C’est aussi l’œuvre d’un dessinateur, Eric Liberge, qui aime le souffle épique qu’un récit peut avoir, qui aime les grandes fresques aux personnages nombreux, et qui utilise la couleur avec un art réel du symbole.
» Staline jeune » était un être humain flamboyant… multiforme… Un personnage sombre, qu’on voit traité en un noir profond, mais aussi un personnage avide d’un pouvoir à venir, sanglant et communiste, d’où l’utilisation du rouge dans toutes les actions qu’il mène.
Eric Liberge, le dessinateur, vu par ses deux scénaristes
Hubert Prolongeau: la bd comme réflexion…
Dans ce premier volume, les auteurs nous expliquent le pourquoi de la révolte de Staline contre le monde dans lequel il survivait et voulait vivre. S’y amorcent aussi les moyens utilisés pour faire de sa révolte un vrai mouvement. Nous reste à découvrir certainement, dans la future suite, le » comment » Sosso est devenu Staline !
L’Histoire, la grande, quand elle est traitée de cette manière par la bande dessinée, se révèle véritablement passionnante, croyez-moi, et ce livre ne pourra que plaire à toutes celles et tous ceux qui veulent mieux comprendre notre monde, ses passés, pour éviter, peut-être, qu’ils ne reprennent vie dans nos présents…
Jacques Schraûwen
La Jeunesse de Staline : 1. Sosso (dessin : Eric Liberge – scénario : Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande – éditeur: Les Arènes BD)
Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle. Shérif adjoint dans une petite ville minière, Duke est ce qu’on peut appeler un professionnel de la gâchette. Un professionnel qui peut se révéler implacable, mais qui reste impuissant face au pouvoir de l’argent, représenté par le propriétaire de la mine d’or et, surtout, par ses mercenaires qui, eux, tuent à tout va, même les femmes et les enfants.
A partir de ce canevas, somme toute classique, Hermann et Yves H. nous offrent le portrait d’un homme pour qui la mort est une compagne quotidienne, mais pour qui la vie et tous ses possibles reste un but essentiel. Et sa manière d’exister ressemble à un balancier hésitant sans cesse entre ces quatre vérités : la vie et la mort, la haine et l’amour.
A ce titre, Duke est un anti-héros, bien évidemment, mais aussi un personnage de tragédie. Il fait penser à » L’homme des hautes plaines « , de Eastwood, puisqu’on ne sait rien de lui, rien de son passé, rien de ses buts précis dans cette petite cité perdue loin de tout sauf de l’injustice. Et c’est vrai que, dans son scénario, Yves H. n’hésite pas à placer ici et là des références cinématographiques qui, graphiquement, enchantent Hermann. Et le tout est parfaitement assumé, et ce qui en résulte, c’est la découverte d’un personnage central « en formation », en gestation humaine et sans doute humaniste, et dont les avenirs sont, d’ores et déjà, pleins de promesses plurielles.
Ce premier volume d’une série met en place différentes personnes, et le scénario comme le dessin leur donnent de la chair, c’est évident. Les personnages, tous, existent, ils s’animent au fil des pages et de leurs sentiments, et de leurs sensations, et de leurs sympathies ou de leur manque total d’empathie. On est très loin, ici, de l’ambiance de la série » Comanche » qui, pourtant, à l’époque, se différenciait totalement de ce qui se faisait en guise de western-bd. Par contre, ce qui reste similaire à cette ancienne série aujourd’hui rééditée, c’est le côté one-shot de ce premier volume. Bien sûr, on attend une suite… Mais l’histoire racontée dans cette boue et ce sang tient toute seule, et j’espère que les albums suivants en feront de même! Il y a là un certain classicisme qui va bien à Hermann et à Yves H., j’en suis persuadé!
Le scénario de Yves H., vous l’aurez compris, me plaît beaucoup. Simple et linéaire sans jamais être simpliste, référentiel sans être pesant, il laisse au dessinateur une vraie liberté, une liberté que Hermann utilise à partir d’un canevas qu’il respecte mais auquel il ajoute ses touches personnelles, dans l’art du mouvement, dans l’art de la mise en scène, dans l’art essentiel chez lui de l’utilisation de la couleur.
Quand on regarde l’œuvre de Hermann, on ne peut qu’être ébloui par son trajet, à la fois artistique et humain. Ses premiers personnages, Bernard Prince et Red Dust, étaient des vrais héros véhiculant des valeurs universelles dans un monde qui les reniait. A ce titre, certes, ils se dessinaient déjà comme » à côté « , comme porteurs de jugements, au travers de l’action, sur l’univers qui était le leur.
Mais ils étaient, physiquement, ce qu’on attendait qu’ils soient, dans les années 70 et 80 : beaux, solides, moraux !
Au fil des années, le graphisme de Hermann a évolué, et sa manière de voir et de nous restituer les êtres humains a changé. On peut dire (comme il le dit lui-même d’ailleurs…) qu’il force le trait, c’est vrai. Mais c’est une démarche plus profonde que ça, plus philosophique presque ! Il accentue les défauts physiques des hommes comme des femmes pour leurs donner vie, totalement, pour qu’ils ne soient à aucun moment des icônes sans intérêt. Chez Hermann, par exemple, depuis quelques années, les pin-up n’ont plus droit de cité… Les femmes qu’ils dessine sont réelles, elles sont donc celles qu’on peut croiser, qu’on peut aimer. Et c’est pour cela, dans aucun doute, que dans cet album-ci comme dans ses précédents d’ailleurs, les personnages féminins, qu’ils soient ou non au premier plan de l’intrigue, occupent dans l’œuvre d’Hermann une place essentielle !…
Hermann: le dessin
Un scénario sans temps mort, un dessin toujours inventif, des mots sans apprêts et sans vulgarités gratuites, un sens du mouvement et de la couleur de plus en plus aboutis : tout, dans ce premier volume d’une nouvelle série western ne peut que donner l’envie d’en découvrir vite les futurs soubresauts !
Hermann et Yves H. : ici, un duo gagnant, incontestablement !
Jacques Schraûwen
Duke : La Boue et le Sang (dessin : Hermann – scénario : Yves H. – éditeur : Le Lombard)