Groenland Vertigo

Groenland Vertigo

Une aventure à la  » Hergé « , des personnages hauts en couleur, un album attachant !…

Un jeune dessinateur de bande dessinée a la chance de pouvoir participer à une expédition au Groenland, en compagnie de scientifiques et d’artistes. Malgré ses angoisses et son côté timoré (à l’opposé du modèle graphique dont il s’inspire, à savoir Tintin…), il accepte le défi. Commence alors pour lui une aventure faite, certes, de péripéties de toutes sortes, mais aussi de réalités simplement quotidiennes.

Cet album est multiple, à sa manière. Bien entendu, il y a un hommage appuyé à la Ligne Claire d’Hergé, tant dans le scénario que dans le texte et, surtout, dans la façon d’user de regards et des expressions des différents personnages. C’est aussi une espèce de journal intime qui décrit un lieu de froid et de beauté, aux confins du monde, une sorte de récit de voyage. Et puis, c’est un livre d’humour et d’aventure, au sens large du terme, avec des codes qui, comme des clins d’œil, dépassent le simple récit pour lorgner avec une insistance amusée et amusante vers différents albums de Tintin.

Et, comme chez Hergé, ce sont, finalement, les personnages, dans leurs différence et leur multiplicité, qui sont importants, même si, pour la plupart d’entre eux, on les découvre à un moment précis de leur histoire personnelle, et qu’on ne sait, lecteurs, rien de leur passé ou de leurs attentes. Là aussi, dans cette manière d’approcher la vérité humaine des protagonistes de son livre, Tanquerelle agit comme membre d’une expédition dont il ne connaît pas les autres membres, et c’est donc à travers son regard que tous les personnages prennent vie.

Tanquerelle: trois livres en un…

Tanquerelle: les personnages

En une époque où le réchauffement climatique occupe les unes de tous les journaux, on aurait pu penser que le thème premier de cet album, un voyage scientifique et artistique au Groenland où fondent les glaces, aurait  provoqué un livre fait de réflexions profondes et écologiques. Ces réflexions existent, évidemment, mais en arrière-plan essentiellement. En trame narrative, aussi, puisque cette expédition doit permettre à un artiste universellement connu de faire une  » installation  » sur un iceberg, un œuvre qui devrait faire réfléchir l’humain sur sa responsabilité à l’égard d’une planète qui semble de plus en plus le refuser !

Mais l’important réside ailleurs, avec Tanquerelle, dans le plaisir qu’il a à construire une histoire qui, sans se prendre au sérieux, amène quand même quelques réflexions. Celle de la place de l’art, par exemple, dans le monde qui est le nôtre, celle d’une certaine forme d’art qui s’est coupée, par intellectualisme, de l’homme, qui se devrait pourtant d’être son spectateur, celle de l’ego démesuré de ceux qui se croient investis d’une mission !

Tanquerelle: l’écologie

Tanquerelle: l’art…

 » Groenland Vertigo « , c’est un livre léger qui lorgne du côté de la ligne claire sans vraiment en appliquer les règles, et j’en veux pour preuve l’excellent travail de colorisation d’Isabelle Merlet. C’est un livre sympa, à tous les niveaux, qui ne manque ni de rythme ni de gags qui créent des ambiances légères et souriantes.

Les clins d’œil et les références y sont nombreux, certes, mais totalement assumés par Tanquerelle, un auteur qui revendique, une lueur dans le regard, sa filiation avec les anciens de la bande dessinée et leur capacité à inventer et à étonner !…

 

Jacques Schraûwen

Groenland Vertigo (auteur : Hervé Tanquerelle – couleurs : Isabelle Merlet – éditeur : Casterman)

Motorcity

Motorcity

Berthet continue à éblouir par sa noirceur dans la collection  » Ligne Noire  » de chez Dargaud… Ecoutez-le, dans cette chronique, et suivez-le dans des paysages suédois lumineux…

La collection  » Ligne Noire « , c’est, d’évidence, une collection de livres consacrés à la part sombre de l’individu confronté au monde ou à lui-même… ou aux deux, en même temps !

Maître d’œuvre de cette collection, de cette série, Philippe Berthet. Un auteur dont on connaît le plaisir qu’il a à se plonger dans l’ambiance américaine des années 50, à laisser son dessin s’enfouir dans le roman noir le plus épais.

Ici, ce n’est pas vraiment le cas, même si l’entrée dans ce livre se fait au travers d’une mode vivace en Suède,  » le raggare « , cette culture alternative qui consiste à se passionner pour les signes extérieurs de l’existence américaine des années 50, les voitures et la musique.

Mais l’important n’est pas là dans le scénario de Sylvain Runberg que Philippe Berthet met en scène.

Nous nous trouvons, cette fois, dans une vraie intrigue policière, à la britannique, avec des fausses pistes, et vécue dans un environnement auquel Berthet n’était pas habitué. La Suède, un commissariat, des flics en uniforme comme personnages principaux, la disparition d’un jeune homme, et l’enquête qui s’ensuit, voilà la trame narrative de cet album.

Un scénario dans lequel les personnages ont tous, même les  » secondaires « , une vérité, une présence solide, tant au niveau du scénario que du dessin. Un scénario qui met en évidence également la Suède, un pays que Sylvain Runberg connaît extraordinairement bien. Ces deux axes de son scénario réussissent, ici, à renouveler la manière dont Berthet raconte une histoire, et la réussite est au rendez-vous !

Philippe Berthet nous parle de Sylvain Runberg

Philippe Berthet: les personnages

La présence de Sylvain Runberg aux commandes du scénario amène le dessinateur, Philippe Berthet, à affiner, en quelque sorte, son classicisme naturel. A abandonner, entre autres, les décors dans lesquels il se sentait comme chez lui, pour en découvrir d’autres, ceux des grands espaces lumineux de la Suède, ceux de certains intérieurs où faire vivre ses personnages. Et il le fait avec un sens de l’observation graphique qui me semble, dans cet album-ci, plus présent et plus puissant encore que dans ses livres précédents.

Le décor, ici, très peu urbain, occupe vraiment une place essentielle. Et les couleurs de Dominique David, complice depuis bien longtemps de Berthet, sont différentes, elles aussi, de ce qu’elles sont d’habitude. Je dirais qu’il y a une sorte de sérénité dans la plupart des planches, tout en gardant un côté plus sombre, plus envoûtant, dans les vignettes qui s’enfoncent, elles, dans l’horreur de l’enquête policière.

Le total nous offre un livre qui, pour classique qu’il puisse avoir l’air d’être, n’en est pas moins assez neuf dans la carrière et l’œuvre de Berthet. Un livre qui est la promesse que nous fait cet auteur important de la bd de nous étonner, encore, et encore !

Philippe Berthet: le classicisme

Philippe Berthet: le décor et les couleurs

J’ai toujours aimé le travail de Philippe Berthet, pour l’ambiance qu’il réussit, avec un dessin sans fioritures, à créer de bout en bout de ses livres.

Ce qu’il réalise dans cette collection  » Ligne Noire  » est fait de variété, par la multiplicité des scénaristes, par le plaisir qu’il prend, aussi, à accepter de changer ses axes de narration.

Un livre donc, vous l’aurez compris, qui aura sa place dans votre bibliothèque !…

 

Jacques Schraûwen

Motorcity (dessin : Philippe Berthet – scénario : Sylvain Runberg – couleurs : Dominique David – éditeur : Dargaud)

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche)

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche)

Un album somptueux du mythique groom s’aventurant dans l’ancienne colonie belge, et, en parallèle, une exposition à Bruxelles jusqu’au 29 janvier : une double actualité à ne rater sous aucun prétexte !

Plusieurs couvertures pour un même album… Dont une qui, directement inspirée par Hergé, s’ouvre sur une traduction en bruxellois des péripéties vécues par Spirou, en 1947, dans les profondeurs d’un Congo colonial !

Il est de bon ton, depuis quelques années, lorsqu’on aborde l’époque colonialiste, de se croire obligé de porter un jugement péremptoire sur l’attitude du colonisateur vis-à-vis du colonisé. Et même si, bien évidemment, tout ce qui touche, de près ou de loin, à l’asservissement de l’homme par l‘homme ne peut qu’être inacceptable, il est tout aussi évident que l’honnêteté intellectuelle impose aussi de se replacer dans une perspective historique réelle.

Et c’est bien le cas, ici, dans cet album qui voit Spirou, Fantasio, Spip, et la Femme Léopard s’enfoncer dans la brousse congolaise.

Pas de jugement a posteriori, non, mais, par contre, une restitution extrêmement fidèle de ce qu’était le Congo Belge en ces années de juste après-guerre !

J’en veux pour témoins, par exemple, que les auteurs nous y parlent de Kinshasa comme étant un quartier de Léopoldville, rien de plus à l’époque, ou qu’ils nous parlent également de la langue véhiculaire du Katanga, le kiswahili, et pas le terme erroné utilisé depuis les années 80, Swahili, ou encore la manière dont les Congolais appelaient les missionnaires, les pères blancs : bwana monpé…

Ce respect pourrait n’être que nostalgique, mais il n’en est rien. Yann est un scénariste qui, toujours, même au travers de scénarios extrêmement datés dans l’Histoire, éprouve le besoin d’y placer des ponts avec le monde d’aujourd’hui, et c’est bien le cas ici.

Et le propos aurait pu déboucher, dans cette aventure, sur l’horreur, puisqu’on y parle de vrais méchants, d’anciens nazis, par exemple ! Mais là aussi, Yann a à cœur de ne pas trahir le personnage de Spirou, qui se doit d’être porteur d’aventure et, surtout, d’humour ! Ce qui ne l’empêche pas, malgré tout, de faire quelques réflexions d’abord et avant tout humanistes.

Yann: se replonger dans l’époque8…

Olivier Schwartz: les rapports avec le monde d’aujourd’hui

Yann: l’humour

L’histoire racontée par les deux compères, Olivier Schwartz et Yann, met en scène des tas de personnages à la fois caricaturaux et pleins de références, qu’elles soient historiques, littéraires ou cinématographiques.

Il y a un  » chef  » qui est un mélange caricatural entre Lumumba, Tshombé et Mobutu. Il y a des anciens nazis recyclés dans la construction d‘une arme redoutable. Il y a un missionnaire blanc tout en rondeurs assumées. Il y a des sorciers africains, des combats, des crocodiles, des lions, des éléphants, des tribus sauvages, des coutumes ancestrales refusées par une Congolaise de Belgique.

Il y a des méchants qui ne le sont pas vraiment, finalement, sauf ceux qu’on ne voit pas et qui étaient les tortionnaires des camps de concentration, des tortionnaires qu’on mentionne à peine en fin d’album.

En fait, ce qui caractérise cet album, c’est qu’il est passionnant de bout en bout. Passionnant, dans le sens complet du terme ! Empli de passion, une passion qu’ont les deux auteurs vis-à-vis de leur histoire, vis-à-vis du personnage dont ils sont  » locataires « , vis-à-vis de leur collaboration plus que complice.

Une passion qui se devine de page en page, au travers de l’osmose entre textes et dessin, entre décors et mise en évidence de certains dialogues par l’absence, justement, de décors.

Une passion amusée, aussi, dans la construction narrative de cet album. Il y a l’histoire principale, bien entendu. Il y a aussi celle qu’on devine entre Spirou et une jeune femme. Il y a enfin une autre aventure qu’on peut lire en lisant uniquement les bas de cases : les amours de Spip, ses réflexions, un peu à la manière, de la coccinelle qui était chère à Gotlib. Et là également, on sent que les deux auteurs s’en sont donné à cœur joie !

Yann et Schwartz: la passion

Yann et schwartz: les textes, Spip…

 

Yann est un scénariste qui a toujours (ou presque !…) réussi à m’enthousiasmer, quel que soit le sujet qu’il décide d’aborder.

Olivier Schwartz, lui, appartient, sans aucun doute possible, à une famille de dessinateurs soucieux de  » raconter  » en dessins des histoires souriantes, fouillées. Je dirais que son style mêle ceux de Jijé (le personnage de Youma, par exemple), de Franquin (la profusion des détails…), et la folie iconoclaste de Chaland. Sans oublier Hergé qui, au passage, semble nous honorer de sa présence au travers d’une couverture étonnante et lumineuse !

Olivier Schwartz: le dessin

Mais cet album possède, à mes yeux en tout cas, une qualité supplémentaire, et essentielle même ! Puisque Spirou est un héros typiquement belge, bruxellois même de par l’hôtel où il travaille, il lui fallait un profond ancrage de belgitude aussi, et cet ancrage se fait, dans cet album, grâce à une version traduite en bruxellois, une version qu’aucun Belge digne de ce nom ne peut rater !

Joske Maelbeek s’est attelé à la tâche, avec un entrain et une joie communicatifs ! Et pour que personne ne se perde en cours de route, il a ajouté, en fin d’album, un long glossaire qui, à la lecture, se révèle savoureux, lui aussi !

Le patois bruxellois rejoint ainsi la passion (encore elle, oui !…) que Yann a toujours cultivée à l’égard de la langue, des idiomes, des particularités régionales du langage.

Yann: la langue

 Joske Maelbeek: la traduction en bruxellois

 Qu’ajouter d’autre sinon souligner la qualité de la couleur, celle du lettrage également, dû à Philippe Glogowski.

Je parlais plus haut dans cette chronique de fidélité historique. Elle existe aussi dans le dessin, dans la reproduction des objets africains, par exemple. Et vous pourrez en juger par vous-mêmes en vous rendant rue des Minimes, à Bruxelles, à la galerie Mestdagh, spécialisée dans l’art africain, et qui accueille une exposition de plusieurs dessins originaux de cet excellent et réjouissant album !

 

Jacques Schraûwen

Les Aventures de Spirou : Le Maître des Hosties Noires (Spirou Au Kongo Belche) (dessin : Olivier Schwartz – scénario : Yann – traducteur en bruxellois : Joske Maelbeek – couleurs : Laurence Croix – éditeur : Dupuis)

Lien vers la galerie Mestdagh