Mamie Luger – Du « polar », du dur, du vrai de l‘excellent !!!!

Mamie Luger – Du « polar », du dur, du vrai de l‘excellent !!!!

Je suis un grand lecteur de bandes dessinées… Je suis aussi un grand lecteur, tout simplement ! Pour le moment, par exemple, mon livre de chevet, signé André Billy, s’intéresse aux frères Goncourt ! Cela dit, mes préférences, en guise de littérature, sont depuis longtemps ancrées aux bouquins « policiers » de toutes sortes…

Et, donc, cette bd, avec un titre qui donne le ton tout de suite, « Mamie Luger », ne pouvait que m’attirer. En outre, au départ de cet album, il y a un roman policier de Benoît Philippon, passionnant, grinçant, sur j’ai lu. Et adoré… Alors, en voyant que le dessinateur Nicolas Kéramidas avait décidé de l’adapter en bd, j’ai d’abord été inquiet, et ensuite, en le lisant, superbement séduit ! Il n’est pas fréquent de trouver un livre dont le personnage central est une femme tueuse, une femme, une femme de 102 ans, en plus !

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Une mamie serial killeuse oui… Après cinq pages où on voit Berthe Gavignol, vieille dame âgée de plus d’un siècle, résister aux forces de l’ordre, on entre tout de suite dans le feu de l’action, une arrestation, un interrogatoire…. Dans une ambiance qui rappelle le superbe film « garde à vue », de Claude Miller, Berthe se trouve face à face avec l’inspecteur Ventura. Et cet interrogatoire va prendre un certain temps… Un temps certain… Puisque cette bd va se construire en trois tomes… Entre le langage particulièrement fleuri, pour parler poliment, de la délinquante et les questions policées du flic, c’est le portrait d’une vraie tueuse qui se dessine, une terrible tueuse en série, et cela dans une sorte de connivence, voire de respect, entre le policier et son inculpée…

Nicolas Keramidas : le début…

Je parlais de mon inquiétude… Parce que le roman, extrêmement réussi, fourmille, en chaque page, d’images fortes, amusantes, burlesques, sombres aussi, horribles même parfois, des images que chaque lecteur fait siennes. Adapter une langue écrite d’une telle puissance d’évocation me semblait une difficile gageure… Et Nicolas Keramidas a parfaitement relevé ce défi, faisant des contraintes de son adaptation les lignes de force époustouflantes d’un récit qui se fait complicité entre lui, l’écrivain et, finalement, le lecteur…

Nicolas Keramidas : les défis de cette adaptation

Nicolas Keramidas jongle avec les images comme Benoît Philippon jongle vac les mots… Ils réussissent tous deux à tantôt émouvoir, à tantôt faire frémir, à tantôt encore faire réfléchir… Ancrer, en quelque sorte, une histoire plus ou moins anecdotique en quelque chose de plus large, de faire d’un regard passager une sorte d’ouverture sur un paysage largement humain.

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Parce que cette fameuse Berthe Gavignol a à son actif plusieurs meurtres, c’est vrai… Mais, au-delà de son âge canonique, ce livre, le roman comme la bd, s’ouvre sur des thèmes qui restent très actuels, malheureusement…

L’âge de cette héroïne permet, tout simplement, de nous raconter en même temps que des tas de meurtres sanglants et brutaux, la grande Histoire de tout un siècle au travers de ses petites histoires… On suit, au fil des pages, la vie de cette femme, enfant d’abord, dans un monde d’après la guerre 14-18, vivant dans une misère sociale et humaine… On la voit grandir, devenir adolescente désirée, se marier… On la voit pendant la guerre 40-45 face à un occupant…

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Et, ainsi, on découvre peu à peu des univers sordides dans lesquels la femme ne peut être qu’utile, donc violentée, violée… Et tous les meurtres que Berthe, au fil de son interrogatoire, relate, avoue, sont pratiquement des « défenses », comme si Berthe, et Ventura, étaient incapables de juger le passé selon les normes du présent… Le romancier Philippon et le dessinateur Keramidas font de ce thème de violences faites aux femmes la vraie thématique, en fait, de ce livre.

Nicolas Keramidas : la thématique

Je parlais de meurtres sanglants et brutaux… Le dessin de Keramidas, qui n’a rien de réaliste, n’estompe rien, en fait, du visuel de ces tueries nombreuses… Cela dit, si ce graphisme permet de laisser la place au premier plan à un humour fait de décalage et de noirceur souvent, une noirceur tempérée par un sens sans faille du dialogue, la couleur, elle, nous rappelle, et dès la couverture, que c’est bien d’une forme d’horreur quotidienne qu’il s’agit… Le sang est là, bien là, omniprésent même…

Nicolas Keramidas : le sang

Le premier tome s’intitule « la tentation du mâle », et deux autres volumes doivent suivre… Dont le prochain, « L’amour aux trousses », va paraître très, très, très prochainement ! A ne pas rater, parce que deux talents ainsi conjugués, celui d’un écrivain et celui d’un dessinateur bd surdoué, cela ne se refuse pas !!!!

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Jacques et Josiane Schraûwen

Mamie Luger- 1 : La Tentation Du Mâle (auteur : Nicolas Keramidas – éditeur : Casterman – mai 2026 – 80 pages)

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Nos Accords Imparfaits – Amour, onirisme, musique des cœurs et des corps…

Nos Accords Imparfaits – Amour, onirisme, musique des cœurs et des corps…

En cette époque de « rentrée littéraire », j’aime me balader dans des bandes dessinées qui, assez récentes, méritent encore et toujours d’être lues, appréciées.

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Et c’est bien le cas avec cet album-ci. Un livre dont le dessin, pour simple qu’il soit, presque naïf souvent, réussit à coller parfaitement à l’histoire racontée. Une histoire tout en nuances, une histoire quotidienne, un récit comme une musique sur un vieux trente-trois tours dont les deux faces sont à écouter. Une histoire d’amour… Une histoire de fin d’amour ? De tendresses plurielles perdues ? De retrouvailles possibles lorsqu’on décide de se glisser jusqu’à l’envers des apparences ? Il y a tout cela aussi dans ce livre qui, sans remous, nous fait rêver aux infinis de l’Amour et de ses possibles.

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Ce livre se construit, je le disais, comme un vieux disque. Deux époques, ainsi, se suivent, s’assemblent sans vraiment se ressembler, se ressemblent quand même sans pour autant fusionner… La première époque, c’est la face A de ce trente-trois tours. Anton est livreur, il passe de maison en maison, croise des inconnus et leur remet des colis. Un métier sans vraie passion, qui le voit se faufiler dans la vie, en quelque sorte. Hélène est violoncelliste, artiste. Ils vivent ensemble, êtres très différents l’un de l’autre, êtres humains simplement amoureux. Seulement, le temps est là, avec cette invisible rouille qui s’accroche aux sentiments… Anton et Hélène, physiquement, sensuellement, quotidiennement partageaient d’intimes accords… Ceux de la musique, ceux des gestes de chaque jour aussi, leurs bruissements, leurs chocs parfois, en une espèce de symphonie faite d’habitudes et d’envolées presque lyriques comme peut être lyrique la rencontre de deux corps et de deux âmes…

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Mais voilà, l’éternité se brise au fil des mots qui ne réussissent plus à se dire… « Je t’aime » abandonne les lèvres d’Anton, et, sans se fuir, les deux amants se perdent peu à peu. Ces trois mots sont remplacés par « J’aimerais l’oublier. Je détesterais l’oublier »… Plus aucun accord entre eux n’existe… Jusqu’à ce que commence la face B du disque de leur existence… Une deuxième époque qui mène Anton d’un monde réel à un univers qui en a toutes les caractéristiques, mais d’une manière absurde… Et c’est dans ce deuxième lieu de leur existence que, peut-être, leurs accord imparfaits vont se découvrir bien plus importants que toutes les perfections du rêve…

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Le scénariste, Gilles Marchand, est romancier… On dit de lui qu’il pratique, en écriture, le « réalisme magique ». Cette manière de raconter l‘ici et l’ailleurs, en même temps, avec un sens aigu de la poésie et de l’onirisme, ce style, ce genre littéraire qui a permis il y a bien longtemps à Johann Daisne d’écrire son chef d’œuvre, « Un soir un train » (tristement décomposé au cinéma, ensuite…), il le fait sien dans cette bd aussi. Gilles Marchand, pour son premier scénario de bd, ne s’éloigne pas de son style, de ses plaisirs d’écriture et de narration… Cécile Dupuis, la dessinatrice, elle, a un dessin sans fioritures, elle aime jouer avec les perspectives, créant ainsi ce qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler un surréalisme déstructuré ou, mieux, simplifié. Leur rencontre, en mots, en dessins et en couleurs simples est une réussite…

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Et le résultat, déstabilisant c’est vrai, c’est ce livre qui se savoure, sans arrière-pensées… Une histoire d’amour, une histoire d’humains créant aux rythmes changeants de leur amour des accords qui se dessinent et se disent au gré des mille musiques de la poésie…

Jacques et Josiane Schraûwen

Nos Accords Imparfaits (dessin : Cécile Dupuis – scénario : Gilles Marchand – éditeur : Casterman – 2026 – 160 pages)

La Réalité Est Énorme – Un petit bijou, tout simplement…

La Réalité Est Énorme – Un petit bijou, tout simplement…

Ne vous attardez surtout pas sur le « bandeau-accroche » qui orne la couverture de ce livre ! Cette « énorme réalité » est vraiment un très, très joli livre !

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J’avoue être de plus en plus souvent étonné par le sens de la « communication » des éditeurs, en bd tout particulièrement ! Les uns ont besoin de l’alibi de la presse et de quelques experts pour tenter de vendre leurs livres, d’autres parlent « d’événements »… Mais ici, Dupuis fait fort ! Il fait penser en couverture qu’on va parler, dans cette bd, de la voix de Son Goku et de Oui-oui ! Et il n’en est strictement rien !!!!!! En un « bandeau », cet éditeur réussit à se couper de deux publics en même temps : ceux qui  vénèrent les mangas et qui, feuilletant l’album, vont le rejeter, et ceux qui détestent les mangas et, de ce fait, ne vont même pas l’ouvrir ! L’incompétence à ce niveau-là mérite assurément d’être soulignée !!!!! Et j’imagine que cet éditeur se demande pourquoi les ventes de ce livre ne démarrent pas !

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J’ai fini par passer outre à cette « connerie », j’ai ouvert cet album, étonné d’abord par le dessin, surpris, ensuite, ma lecture commencée, par le contenu narratif de ce livre qui nous raconte l’enfance de la scénariste qui se souvient de la petite Brigitte qu’elle a été…

Une enfance dans la région parisienne, dans la Zone, au début des années 60 sans doute, racontée en quelques séquences rapides… Un monde sombre et lumineux à la fois, sans fioritures, avec humour, tendresse, et colère… Un univers qui n’a rien à voir ni avec Dragon Ball, ni avec Bonne nuit les petits !

Un monde qui n’existe plus sans doute, en tout cas plus sous cette forme-là, mais qui, malgré tout persiste dans une société qui aime que chacun reste à sa place !

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Ce livre, je le disais, est construit en séquences, plus ou moins courtes, qui sont à chaque fois un instantané de la vie d’une petite fille vivant dans cette « zone » où se côtoyaient, parqués dans des immeubles-poulaillers, des populations variées, Roms, clochards, Français moyens oubliés par ces fameuses golden sixties que les crétins d’aujourd’hui n’arrêtent pas de jeter à la figure de leurs aînés ! Le périf se construisait… La guerre n’était pas loin, dans un sens de l’Histoire ou dans un autre, celle de 40-45, celle d’Indochine, celle d’Algérie. On parlait de modernisation, et, comme toujours, le pouvoir ne s’encombrait pas des laissés pour compte. A ce titre, cette bd dessine et raconte un paysage d’un monde qui, finalement, n’est pas révolu, loin de là, et qui persiste, aujourd’hui, à peupler les banlieues et à faire peur aux bien-pensants…

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Cela dit, ne pensez pas que ce livre est une sorte de pamphlet ! Que du contraire… Brigitte Lecordier nous parle d’elle, de ses rêves, de sa famille, de ses amitiés, elle se montre se baladant sans vergogne dans la fourmillière de l’enfance avec un œil souriant, parfois pleurant, elle nous parle d’un quotidien qui peut être le miroir de pas mal de quotidiens vécus de nos jours. Et le dessinateur, Arcady Picardi, accompagne ces petits récits au jour le jour par un graphisme étonnant, à la fois très non-réaliste, onirique, et soucieux de montrer des détails qui donnent du relief à l’histoire racontée : les bassines familiales pour prendre un bain… Le paysage des travaux du périphérique, esquissés mais bien présents… La réalité aussi de la montée d’une forme discrète d’extrême-droite, l’oas, dans le terreau des abandonnés sociaux… Mais il le fait, je le disais, avec un sens de l’onirisme extraordinaire ! Pour montrer les proches de la petite Brigitte, il démesure ses dessins, en fait des sortes, parfois, de plongées dans les regards eux-mêmes de cette petite fille qui parle d’elle, donnant à ces êtres humains des formes et des gestes qui complètent et allègent en même temps le propos de ce livre. On passe ainsi, au travers des yeux de Bibi, à des formes humaines reconnaissables et à d’autres qui se révèlent à la fois monstrueuses et poétiques…

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Parce que, ne nous y trompons pas, toutes les enfances, toujours, sont confrontées à la vie telle qu’elle est et pas telle qu’elle est rêvée ! Il y a la joie, il y a l’éphémère de l’instant qui passe, il y a la peur, il y a l’horreur, il y a l’existence et la mort, le plaisir et la haine… Et parvenir à faire de tout cela quelque chose qui fait bien mieux que « tenir la route », cela a demandé aux deux auteurs des vrais talents conjugués, fusionnés !

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Faites comme moi, vous ne le regretterez pas : partez à la rencontre de Bibi et de ses sœurs, De Nénesse et de Pouloute, de Mamar sortant du sanatorium, de Monsieur Muguet… Partez à la découverte d’une enfance qui vous rappellera, j’en suis certain, la vôtre, et ses regards acérés…

Jacques et Josiane Schraûwen

La Réalité Est Énorme (dessin : Arcady Picardi – scénario : Brigitte Lecordier – éditeur : Dupuis – avril 2026 – 152 pages