Le Siècle De Jeanne – Une famille suisse dans les remous du 19ème siècle

Le Siècle De Jeanne – Une famille suisse dans les remous du 19ème siècle

Nous sommes bizarres, nous les humains… Nous encensons notre Histoire, nous en gommons les aspérités gênantes, et, en même temps, nous nous intéressons tellement peu à l’Histoire des pays voisins… A l’histoire des gens qui construisirent cette Histoire…

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Cela dit, je ne suis pas différent ! Je vais vous parler aujourd’hui d’un livre datant de 2022, que j’avais laissé traîner sur un rayonnage de ma bibliothèque, celui consacré aux albums qu’il me reste à lire. Un livre surprenant, pour nous, citoyens d’un 21ème siècle souvent caricatural : la Suisse ne nous renvoie-t-elle pas l’image stéréotypée d’un paradis fiscal, d’une tranquillité sereine, d’une forme de démocratie confédérale laissant la parole véritablement aux citoyens, à tous les citoyens ? Eh bien, cette Suisse-là, il a fallu qu’elle se construise… Et ce fut le cas tout au long d’un siècle, le dix-neuvième, que nous raconte cette bande dessinée passionnante et intelligente…

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Eric Burnand, le scénariste, a pris comme fil conducteur l’histoire d’une famille… Le côté fictionnel sert de point de départ au récit : en 1872, une jeune femme de vingt ans apprend qu’elle a été adoptée… Au travers d’une lettre qui a été écrite par sa grand-mère inconnue, cette jeune femme, Eugénie, va chercher à connaître ce passé qui est le sien, ce passé qui est la trame de ses racines. Et dès lors, dans une construction narrative qui mêle adroitement le présent du récit à l’histoire de la Suisse tout au long d’un siècle, Fanny Vaucher, la dessinatrice, nous entraîne à sa suite dans ce qui pourrait s’appeler une fresque historique, mais à taille humaine, quotidienne…

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Le déroulé historique de la Suisse n’a rien d’un large lac tranquille ! Et c’est ce que nous montre, avec un graphisme simple et efficace, cet album riche de quelque 240 pages. Un album qui pourrait ressembler à un livre d’histoire scolaire, mais qui ne l’est vraiment pas… Ce serait plutôt une fresque vivante, conjuguée comme un roman, avec quatre chapitres qui suivent les errances d’un pays tout au long d’un siècle… Des révoltes de paysans, au tout début des années 1800, une longue famine, des familles exilées, une guerre civile, une révolution industrielle, comme dans tout le monde occidental, voilà ce qui nous est raconté, partagé, dans ce livre. Un livre didactique ?… A sa manière, oui… Parce que, dans le fil du récit, les auteurs prennent le temps de nous dresser, en une planche chaque fois, des portraits d’acteurs importants de cette tranche d’histoire qui a forgé, en quelque sorte, ce pays si proche de nous, et si peu connu…

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Les auteurs parviennent ainsi à dépasser les lieux communs, les images d’Epinal concernant leur pays, et à nous montrer un peuple qui a vécu les remous de la grande histoire, de révolte en restauration, d’aide républicaine française exclusivement intéressée en désillusions cruelles… L’Histoire de la Suisse au 19ème siècle, c’est un peu l’Histoire de tous les pays d’Europe, de tous les gens d’ici et d’ailleurs qui ont cru à des jours meilleurs, et ne les voyant pas arriver, ont pris leur destin entre leurs mains, avec des erreurs, des réussites, des tristesses, des guerres, des violences, des injustices… Des réalités quotidiennes dont ce livre nous parle avec un talent évident… Alors, en conclusion de cette petite chronique, je ne peux que vous conseiller de commander cet album auprès de votre libraire préféré, ou chez l’éditeur suisse, parce que toutes les histoires de gens normaux sont les nôtres ! Et méritent, assurément, d’être lues, découvertes, et aimées !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Siècle De Jeanne – Une famille suisse dans les remous du 19ème siècle (dessin : Fanny Vaucher – scénario : Eric Burnand – éditeur : Antipodes – 2022 – 245 pages)

Marsupilami : 35. La dernière chasse

Marsupilami : 35. La dernière chasse

Une série qui, au long des années, reste résolument (et heureusement!) souriante et populaire…

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Souvenez-vous… Fantasio et Zantafio, face à face dans la jungle palombienne, à la recherche d’un animal aussi mythique que le monstre du Loch Ness. Nous étions en 1952 ! Oui, c’est dans les aventures de Spirou, dans l’album « Spirou et les héritiers », sous la plume et l’imagination du génial Franquin, qu’est née cette bête étrange à la longue queue, le Marsupilami, maillon improbable entre l’humain et l’animalité pensante.

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Et puis, malgré l’affection que Franquin a toujours portée à cet être fantasque et souvent révolté, il a accepté en 1987 d’en confier les rênes à Batem, qui en a fait un héros à part entière, sans jamais trahir ce que Franquin avait voulu qu’il soit. Batem, depuis, a fait évoluer le Marsupilami, au gré d’aventures de plus en plus ancrées dans les réalités géo-politico-écologistes du temps présent. Il a réussi ce coup de maître: ne pas faire vieillir ce personnage haut en couleurs tout en faisant de lui une illustration d’un monde en continuel changement. Et cette réussite, il la doit aussi, bien évidemment, aux scénaristes qui l’ont accompagné, de Greg à Colman, de Dugommier à Yann, entre autres.

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Et revoici donc ce Marsupilami, pour une trente-cinquième aventure, toujours dessiné par Batem, mais scénarisé par un nouveau duo d’auteurs, Kid et Ced.

Deux scénaristes qui ont, derrière eux, une carrière très éclectique, très variée… Les séries à succès signées Kid (Toussaint) ne manquent pas, de « Holly Ann » à « Magic 7 ». Quant à Ced, il a baladé son dessin comme ses scénarios chez plusieurs éditeurs, restant soucieux, semble-t-il, de ne pas s’enfermer dans un seul style, dans un seul genre.

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Ont-ils réussi à entrer pleinement dans l’univers du Marsupilami ?…

Ce qu’ils ont réussi, en tout cas, c’est raconter une histoire parfaitement insérée dans les codes chers à ce marsupilami toujours insaisissable. Ils mettent en scène cinq chasseurs débarqués en pleine jungle pour qu’un mystérieux commanditaire puisse accrocher sur son mur un trophée de plus, celui de cet animal ! Et la narration fonctionne, sans aucun doute… Il y a de l’action, il y a ces chasseurs qui, très différents les uns des autres, de par leurs passés comme de par leurs raisons d’être là, existent vraiment… Il y a bien évidemment toute la famille du Marsupilami (avec des bébés qui, étrangement, semblent l’être éternellement…), il y a un Indien déraciné, il y a un pauvre Ara, peu de piranhas, mais des méchants serpents, il y a une romance improbable entre une figure bien connue, Bring M. Backalive, et une chasseuse émotive… Il y a quelques jeux de mots… Il y a un vrai rythme.

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Cela dit, la sauce ne prend pas tout le temps… Les références existent, mais un peu trop transparentes… Le récit en lui-même manque un peu de souffle, tout en réussissant quand même, disons-le, à ne pas lasser le lecteur… En fait, il me semble, et l’ultime dessin de l’album me le prouve d’ailleurs, que cette « Dernière Chasse » n’est que l’entame d’un nouveau cycle des aventures du superbe Marsupilami. Et je mise dès lors sur les talents conjugués de Batem, Kid et Ced, pour peaufiner leur entrée dans le monde foisonnant, et populaire, d’un héros râleur créé par l’immense Franquin !

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Cette dernière chasse prouve, mille fois mieux que les tristes et inutiles guignolades de Chabat, ou pire encore, de Lacheau, que le Marsupilami existe, et existe bien, lorsque ses auteurs décident de ne pas en faire un simple objet de marketing imbécile ! En ce qui concerne le Marsupilami, et 95% des bd que d’aucuns ont cru pouvoir adapter en cinoche, n’allez pas au cinéma, mais lisez !!! Et lisez ce 35ème volume de ses aventures toujours réjouissantes!

Jacques et Josiane Schraûwen

Marsupilami : 35. La dernière chasse (dessin : Batem – scénario : Kid et Ced – éditeur : Dupuis – 2026 – 55 pages)

Histoire D’Ana – des racines enfouies dans une guerre civile à ne pas oublier

Histoire D’Ana – des racines enfouies dans une guerre civile à ne pas oublier

Une histoire aux tons pastel, pour parler d’une réalité aux horreurs quotidiennes. Un livre de souvenirs à se réinventer, de fuite en avant, de famille à retrouver… Un livre sur l’errance d’une femme à la poursuite d’elle-même !

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A cinquante ans, Ana vit à Bruxelles… Elle vit dans le monde aussi, pratiquant une profession qui l’aide à aider, tout autour de la terre, les êtres que les guerres et les conneries humaines mettent en souffrances… Des souffrances toujours innommables… Des souffrances qui rappellent silencieusement à cette femme active qu’elle est, elle aussi, et depuis l’enfance, une immigrée de la guerre, une migrante aux racines presque effacées…

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A cinquante ans, à Bruxelles, un ennui de santé amène Ana à se pencher sur elle-même… A se demander pourquoi, depuis des années, elle change sans cesse de lieu, de vie, de rencontres, d’amour ?… Pourquoi ces urgences qui rythment ses quotidiens et qui effacent ses racines ?… Pourquoi cette fuite ?… Et que fuit-elle véritablement ?… A cinquante ans, Ana décide de ne plus fuir, de ne plus esquiver sa propre existence. Et de s’accepter, totalement enfin, comme exilée, comme attachée à la chair même d’une souvenance devenue presque transparente. A cinquante ans, Ana quitte la Belgique et s’en va dans un pays, le sien, qu’elle ne connaît pas… Ou si peu… Et c’est cela, ce voyage d’une femme vers elle-même, vers, donc, ce qui la construit depuis toujours, même inconsciemment, c’est ce voyage-là que nous raconte ce livre.

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A partir de ce moment-là, dans une auto-fiction extrêmement intimiste, Paulina Orrego Vergara nous parle d’elle en parlant d’une terre, la sienne pourtant, qu’elle ne connait pas. Le Chili, ainsi, se raconte à chacun de ses pas, à chacune de ses rencontres avec une famille oubliée, à sa découverte de lieux mémoriels pour les Chiliens et nouveaux pour elle. Et c’est une construction narrative étrange et envoûtante qui s’étire, dès lors, au fil des pages.

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En utilisant les codes de la bande dessinée, qu’elle triture à sa manière, mêlant bd et illustration au long d’un découpage très personnel, l’autrice nous livre l’Histoire, majuscule, du Chili, de l’espérance en un monde meilleur et de la désespérance d’une dictature répugnante. Elle découvre un monde, le sien, en le dessinant… Elle nous dresse un portrait résolument politique, celui de toutes les histoires de tous les pays, de toutes les dictatures, de tous les pouvoirs, de toutes les lâchetés, de tous les mensonges, de toutes les délations, de toutes les peurs, de toutes les tortures. Elle nous explique, graphiquement bien plus qu’en mots, son regard sur l’exil. Le sien, celui d’une exilée revenant au pays. Et ce qui est surprenant, et parfaitement réussi, c’est que Paulina Orrego Vergara nous offre un livre presque aérien… Un livre sans ostentation… Un livre lumineux… Un livre poétique…

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Les traumatismes qu’elle met en scène, en images et en mots, elle n’en avait pas vraiment conscience avant de découvrir son pays natal… Deviennent-ils les siens? En tout cas, elle en parle, parce qu’il n’y a qu’un seul remède à ces traumatismes, et c’est la mémoire. Cette mémoire qu’elle s’approprie… Paulina Orrego Vergara nous raconte la mémoire d’un pays, oui, d’un peuple toujours divisé, et cette mémoire devient les racines qu’elle recherchait, et cette mémoire-là devient la sienne, et lui permet de conclure sa quête… D’arrêter de tourner en rond… Et de s’en revenir dans la minuscule petite Belgique, pour y serrer dans ses bras l’Amour… C’est un livre, lumineux, oui, celui d’une quête qui conduit Ana à se restaurer à elle-même, « là où elle se sent chez elle »…

Jacques et Josiane Schraûwen

Histoire D’Ana (autrice : Paulina Orrego Vergara – auto édition)

Pour vous procurer cet album : paulina.orrego.vergara@gmail.com

Pour accompagner la lecture de ce livre, écoutez Julos Beaucarne.