Eric Stalner est un dessinateur dont le dessin réaliste enchante le monde du neuvième art depuis quelque 90 albums… Amoureux de l’Histoire, des liens qu’elle peut -et doit- avoir avec le présent, il est aussi un superbe raconteur d’histoires…

Le « fils de bourge », c’est François Bompierre, âgé de 17 ans. Il débarque à Gramont, une petite cité industrielle du centre de la France, avec ses parents et sa sœur. Le père, sous-directeur de l’usine locale, est autoritaire… L’éducation, pour lui, passe par sa ceinture qui claque sur le dos de son fils pour des punitions répétées… Mais nous sommes en 1935, et les notables et industriels voient monter tout autour d’eux un sentiment de révolte qui, petit à petit, devient révolutionnaire… Et la grève règne dans l’usine qui fait « vivre » une grande partie de la population locale…

François, fils de Bourgeois, fils de notable, fils d’un sous-directeur dont l’idéologie se tourne vers l’Allemagne et son charismatique « guide », porte en lui la même révolte, mais exclusivement tournée vers son père… A chaque punition reçue, quinze coups de ceinture très exactement, il ferme les yeux, pense à une libellule cherchant à échapper à un crapaud. Cela l’aide, non pas à supporter la douleur, encore moins à l’accepter, mais à en faire, silencieusement, une force.

Eric Stalner nous montre le quotidien de François… Le manque de vrais rapports familiaux, même avec sa sœur, sa haine pour son père, son absence de compréhension à l’égard de sa mère qui laisse faire. Permettez-moi, du haut de mon grand âge, de laisser ici parler ma mémoire personnelle. Intime… J’ai eu droit, enfant, à de telles punitions, moins répétées, certes, mais tout aussi cinglantes… Et j’ai toujours gardé la souvenance de la présence de ma mère regardant agir mon père sans dire un mot… Le temps a passé, sans que s’efface le souvenir, même si j’ai, au fil des années, compris les raisons de mon père, des raisons venues de sa propre enfance, des raisons d’éducation, des raisons ancrées dans un monde qui fut mais qui n’est plus, et qu’on ne peut juger, dès lors, qu’à l’aune du moment historique où elles ont régné.

Fin de mon intervention personnelle… Parce que ce livre dépasse largement l’anecdote. François, solitaire, refusant de se joindre à la bande de jeunes bourgeois (comme lui) qui jouent au tennis, va s’éveiller à la vie en rencontrant une bande de non-bourgeois… En faisant, avec eux, l’apprentissage de la liberté et, en parallèle, de la colère, de la révolte, de la castagne avec le pouvoir établi, notables et flics… Son adolescence s’affirme et se vit désormais aux côtés des grévistes… Contre le pouvoir, contre son père… Contre son milieu. Ainsi, Stalner, au travers du portrait de ce fils de bourge, nous esquisse aussi le portrait d’une époque… Le front populaire va arriver, bientôt, et ses espérances vont vite être mises à bas par la haine officielle et étatique à l’encontre des bolchéviques, des Juifs et des francs-maçons… Bientôt va venir une époque d’ombre, de violence, et de mort…

Sans aucun manichéisme, avec une fidélité historique fouillée sans jamais être pesante, Stalner nous remet en mémoire un univers qui devrait ne plus jamais exister, mais qui, cependant, repointe le bout de son horreur régulièrement. Les Bourges de 1935 lisaient Drumont et Mauras, pendant que les Prolétaires « éduqués » lisaient Blum et Aragon… Et si le livre dépasse l’année 1935, nous fait entrer, pendant quelques pages, dans les actions de la résistance, c’est pour nous montrer que, finalement, la libellule peut arriver à ne plus être dévorée par les crapauds de l’universelle connerie…
Jacques et Josiane Schraûwen
Fils De Bourge (auteur : Eric Stalner – éditeur : Grandangle – mai 2026 – 80 pages)














