Là Où Tu Vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche

Là Où Tu Vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche

Le pays de la mémoire qui flanche… C’est un pays qui n’a rien de lointain, c’est un pays de brumes et de silences, c’est un pays qui appartient aux paysages de bien des vies… Et, ici, c’est une bande dessinée exceptionnelle !

copyright futuropolis

La maladie fait partie intégrante de toute existence. Les progrès de la médecine, annoncés avec fracas de chiffres toujours partiels donc partiaux, n’empêchent pas le cancer de tuer toujours et encore… Parle-t-on, dans les cénacles des statisticiens et des professeurs émérites, de la souffrance librement consentie de celles et ceux qui, jusqu’aux ultimes instants, accompagnent un proche dont ils savent que la mort est déjà là, derrière la porte ? Non… On ne parle pas d’eux et de leurs survies… Tout comme on ne parle pas non plus de ceux qui accompagnent une autre maladie terrible, celle qu’on appelle « Alzheimer », qu’on devrait plutôt nommer « troubles cognitifs »… Avec ce livre-ci, on en parle, enfin, avec tendresse, avec intelligence, avec une forme de détachement qui n’enlève rien à une réalité à la fois horrible et extraordinaire…

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Etienne Davodeau est un dessinateur qui a toujours eu la volonté de parler des gens tels qu’ils sont, de ne jamais en faire des héros, d’en décrire les quotidiens, mille fois plus intéressants et passionnants que ce que nous racontent sans âme les médias de toutes sortes. Etienne Davodeau fait de la bande dessinée un art d’abord et avant tout proche de toutes celles et de tous ceux qu’il rencontre… Qu’il raconte… Qu’il aime et fait aimer… Il en résulte, aujourd’hui, ce livre dans lequel sa compagne, Françoise Roy, révèle, en même temps que sa présence essentielle, son métier, qui n’en est pourtant pas un, d’infirmière spécialisée dans l’accompagnement des gens malades de la maladie d’Alzheimer et de tous les troubles proches de cette maladie.

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Je pense que la générosité n’est plus, de nos jours, une qualité… Sur les trottoirs de Paris ou de Bruxelles, et pas uniquement sur ceux de Manille, des mains se tendent qui restent toujours vides… Mais il reste, de ci de là, des gens généreux… Pas par idéologie, pas par foi, mais par nécessité humaine, humaniste… Force est de reconnaître que dans le monde de la bande dessinée, la générosité n’est pas très souvent présente ni mise à l’avant plan ! Heureusement, il y a Etienne Davodeau… Et sa compagne… Qui, à deux, nous offrent en quelque 160 pages des portraits tout en tendresse, une tendresse qui ne cache rien cependant de la détresse, de l’angoisse, de l’incertitude…

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Ce que nous raconte ce livre est très simple, finalement… Davodeau, après des années, a réussi à convaincre sa compagne de lui permettre de faire un album qui parle de ses quotidiens professionnels… C’est donc à une forme de dialogue à la fois intime et ouvert sur le monde que nous assistons. Intime, parce que parler à deux d’un métier aussi profondément ancré dans une maladie que rien ne peut soigner, c’est aussi se plonger dans ses propres tristesses, faiblesses… Un dialogue ouvert sur le monde, parce que ce qui unit les deux co-auteurs (oui, je me dois de les appeler ainsi, tant ils sont en fusion sans cesse présents au long des pages de ce livre), ce qui les réunit, c’est une évidente et nécessaire pudeur. Un dialogue, également, qui s’ouvre à des explications parfois didactiques, toujours simples de cette maladie, de cet accompagnement… Le côté paramédical, par exemple, montre que tout l accompagnement s’appuie, après beaucoup d observation et avec beaucoup d investissements personnels, sur des activités, quotidiennes, sportives, artistiques… Sur des intérêts et compétences qui restent présents, quoi qu’on puisse en penser… Et tout cela donne à ce livre, malgré, l’inéluctable de la maladie, un sentiment d’espoir. Celui, par exemple, de moments paisibles, heureux même, partagés véritablement… Des instants qui sont comme des bouffées d oxygène pour les aidants proches… Il y a là une mise en lumière, par Davodeau et sa compagne, d’une forme réelle de positivité possible que les aidants, les proches, les époux, les épouses, les enfants ne perçoivent que difficilement, noyés qu’ils sont dans les difficultés du quotidien, au sein d’une société qui ne s’intéresse même pas à eux…

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Tous les personnages malades sont décrits dans toute leur spontanéité, dans toutes leurs souffrances, parfois à peine visibles, de ne plus avoir de mémoire, donc d’histoire personnelle, donc de vécu, donc de vie, mais ils restent, à l’exception d’un seul, anonymes… Belle performance d’auteur que de parvenir ainsi à ce que la vérité d’un récit, simple et charpenté au gré de conversations intimes et personnelles, que cette vérité ne puisse nuire à personne ! Ni aux malades, ni à leurs familles… Oui, à tous les « accompagnants » de cette maladie… Ce sont eux aussi, en filigrane, qui sont les éléments moteurs de cet album…

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Je ne vais pas entrer dans les détails… Ce n’est pas un livre qu’on peut raconter, c’est un livre qu’il faut, absolument, lire et faire lire !

Un livre qui se ponctue par ce petit texte d’Etienne Davodeau : « On a marché. Elle a parlé. J’ai écrit. Ce qui restera de nos traces, c’est ce livre. Cette histoire de gens qui ont sans doute oublié leur histoire. Cette histoire de personnes que vous connaissez peut-être. Que nous seront peut-être. Des personnes qui sont nous. C’est peut-être là où nous allons. (…) Dans les mémoires, nos traces s’effacent. Dans les livres, elles résistent autant qu’elles peuvent. Quoi qu’il en soit, reste toujours le moment présent. Et sa beauté parfois. »

Ne me décevez pas… Achetez ce livre, c’est un de ces albums qui prouvent que l’humanité existe encore, qui nous montre que la bande dessinée, lorsqu’elle arrête de se regarder le nombril, peut nous offrir des véritables chefs d’œuvre !

Jacques et Josiane Schraûwen

Là Où Tu Vas – Voyage au pays de la mémoire qui flanche (auteur : Etienne Davodeau (et Françoise Roy) – éditeur : Futuropolis – octobre 2025 – 160 pages)

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Le Bureau Des Affaires Occultes – 1. Bas Les Masques

Au départ, il y a des romans. Ceux d’Eric Fouassier, des romans policiers historiques, mêlant, avec talent, des intrigues classiques dans leur forme à des réalités historiques passionnantes.

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Et c’est à partir de ces livres, ou plutôt de l’univers et de l’ambiance de ces romans, que Thomas Mosdi et Olivier Brazao ont créé une œuvre dessinée… Avec un premier opus, inspiré par le monde d’Eric Fouassier, mais en même temps extrêmement personnel. Il en résulte une aventure policière pleine de rebondissements, des décors historiques et des personnages ancrés dans un dix-neuvième siècle où tout semble possible, même le plus improbable !

Nous sommes en 1832. Et, en l’absence du patron du bureau des affaires occultes, un département au sein de la Préfecture de Paris, c’est son adjointe, Aglaé, qui doit prendre la direction d’une enquête particulièrement délicate… Un cadavre, fraîchement tatoué, déguisé en mendiant, a été trouvé à deux pas de la morgue. Une morgue dans laquelle Aglaé va découvrir, par hasard, le cadavre d’une femme qu’elle connaît bien… Et d’autres meurtres, d’autres tatouages incompréhensibles vont se suivre…

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Je ne vais pas divulgâcher (je ne supporte pas le mot spolier…) la suite des péripéties, du récit dans lequel Aglaé, femme forte et fragile à la fois, va affronter bien des démons, en compagnie de deux flics très différents l’un de l’autre, Tafik et L’Entourloupe… En compagnie aussi d’une belle galerie de personnages, du jeune médecin de la morgue à un vagabond voleur de pommes, en passant par Vidocq, au détour d’une page… Au contraire des romans originels, on ne peut pas dire qu’ici l’ésotérisme occupe une place importante. Les auteurs ont privilégié à la fois l’ambiance et la construction de la narration pour créer un univers qui leur soit, dès le départ, propre. Et l’enquête que mène Aglaé, pour brutale et violente qu’elle soit, va mettre en lumière d’abord et avant tout les faiblesses humaines. Avec cette constatation qui, à sa façon, résume cette enquête: on ne revient pas du royaume des morts, mais on peut revenir de l’enfer… De ce fait, Aglaé n’aura-t-elle pas besoin de la protection de Lilith ?…

copyright albin michel

C’est un premier volume, et on peut dire qu’il est réussi… Qu’il est étonnant, également, de par sa construction. Le récit, en effet, voit apparaître, et parfois de manière qui a l’air intempestive, des flash-backs… A certains moments, il est vrai que ces retours en arrière cassent le rythme de l’histoire… Mais peu à peu, ils forment comme la trame d’un puzzle dans lequel une héroïne a besoin, sans cesse, de se « construire »… C’est la deuxième qualité de cet album: mettre en scène, de façon improbable, une jeune femme décidée, carrée mais bégueule, adepte à sa manière d’un féminisme doutant de lui-même… Et, à cause de ces doutes, Mademoiselle Aglaé s’investit et s’impose sans mesure dans un monde d’hommes !

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Dans le scénario, il y a quand même une faiblesse : le lecteur habitué aux polars devine sans doute assez vite qui est le grand méchant ! Mais la « vérité » du monde dans lequel Aglaé enquête est frappé du sceau de la réalité historique. Par le scénario de Thomas Mosdi, bien sûr, mais aussi par la qualité du dessin d’Olivier Brazao. C’est du réalisme très léché, c’est un plaisir à faire bouger les personnages dans des décors nombreux et souvent somptueux. On peut reprocher au dessinateur des difficultés, parfois, à reconnaître certains personnages… Mais c’est un petit défaut sur lequel on passe vite, emporté par le rythme que son graphisme donne à l’album. Il faut parler aussi de la couleur, due à Pierre Schelle. Elle est faite, même de nuit, de transparences qui aèrent, à leur manière, la sombre omniprésence de la mort.

copyright albin michel

Un livre qui mérite qu’on s’y arrête, sans aucun doute… Tout comme, indubitablement, on le referme en ayant envie de découvrir les futures autres aventures vécues par Aglaé et consorts !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Bureau Des Affaires Occultes – 1. Bas Les Masques (dessin : Olivier Brazao – scénario : Thomas Mosdi, inspiré par les romans d’Eric Fouassier – couleur : Pierre Schelle – éditeur : Albin Michel – septembre 2025 – 80 pages)

Les Plus Belles Filles De La BD Érotique – un voyage sensuel et… amoral !

Les Plus Belles Filles De La BD Érotique – un voyage sensuel et… amoral !

En parlant du cul, des fesses plutôt, les Frères Jacques disaient : « s’il n’y en avait pas, on ne serait pas là » ! L’érotisme, depuis toujours, fait partie intégrante et du réel et de l’imaginaire. Ce livre nous le montre… Un ouvrage à ne pas mettre entre toutes les mains.

copyright Giardino

Dans ce livre, l’image de la femme est, évidemment, particulièrement sexuée ! Comme elle l’est dans une partie essentielle de la peinture, de la littérature aussi… Bien sûr, notre époque ne cultive plus les mêmes regards, mais n’oublions pas Rubens, Picasso, Restif de la Bretonne, Apollinaire, Sternberg… Et souvenons-nous que Jean-Jacques Pauvert, à l’aube des années 80 je pense, avait réuni de manière exceptionnelle une anthologie de la littérature érotique ! Je ne suis pas certain que de tels ouvrages pourraient se retrouver ouvertement sur les étals des libraires de nos jours ! L’Histoire est, on le dit, on s’en rend compte, un éternel recommencement, et Baudelaire comme Verlaine et Rops pourraient en témoigner s’ils revenaient aujourd’hui !

copyright Gibrat

Et donc, dans ce livre, les choses sont claires dès la couverture, dès l’intitulé : on y parle et on y montre des filles de papier, au travers d’un choix subjectif de l’auteur, Nicolas Cartelet. Des filles dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles soient bien dénudées… Et qu’elles conjuguent le verbe aimer du mode érotique jusqu’à la déclinaison pornographique, sans pudeur, avec vice, perversité… Avec, surtout, l’aide de quelques dessinateurs aux talents le plus souvent évidents !

Je ne vais pas ici vous parler de tous les artistes présents dans cet ouvrage. Mais certains sont bien connus de tous les amateurs de bande dessinée, sans aucun doute possible. Gibrat, Serpieri, Zep (comme scénariste), Levis, Manara, Gillon, par exemple ! Le travail de l’auteur de cet album est justement de mettre ces auteurs en évidence, dans la pluralité de leurs formes artistiques, de leurs graphismes, de leurs inspirations.

copyright Ryp

« La pornographie, c’est l’érotisme des autres », disait André Breton. Une formule qui a fait couler beaucoup d’encre, une citation allant à l’encontre de la morale et de la classification des genres, une forme d’adage attaquant de front les bourgeoisies de la bonne pensée… Une formule qui a ensuite poussé bien des intellos fatigués à expliquer la différence entre érotisme et pornographie, réussissant ainsi à prouver qu’en effet, ce que disait Breton s’adaptait parfaitement à un monde dans lequel les gens bien pouvaient aimer l’érotisme, et les gens moins bien ne pouvaient que goûter à la vulgarité de la pornographie.

copyright Serpieri

Et donc, dans cet album, foin des « genres » et des politesses… Tout érotisme, à un moment ou l’autre, quitte les sentiers bien sages de l’imagination pour pénétrer profondément dans l’univers des fantasmes sans frein… L’érotisme comme la pornographie ont pour but d’exciter l’âme et le corps, sans doute, mais aussi, lorsqu’on parle d’art graphique, de le faire avec une certaine personnalité. Dans ce bouquin, privilège a été donné, c’est un fait, à une bd souvent marginale. On aurait pu aussi, en voulant montrer les femmes les plus désirables de la bd érotique, quitter les routes balisées d’un genre de récit et d’en trouver dans des albums plus sages et cependant hantés, eux aussi, par les méandres de l’érotisme.

copyright Von Gotha

Qui sait, cela pourrait faire le sujet d’un second tome !… On y montrerait par exemple Natacha, quelques héroïnes de westerns, comme Comanche, des seconds rôles comme dans les bd classiques et trop classieuses scénarisées par Van Hamme. Mais tout compte fait, s’attarder justement sur les bandes dessinées dites « de seconde zone », c’est également parvenir à en montrer des véritables qualités, à y mettre en évidence des véritables talents, et, ce faisant, de faire preuve de liberté d’expression et de tranquille amoralité.

copyright Vince et Zep

Et c’est ainsi que Nicolas Cotelet nous fait découvrir quelque 73 héroïnes de papier, délurées bien évidemment, et tout aussi évidemment très actives dans les jeux, variés, pervers, vicieux, poétiques, tendres de l’amour et du hasard. Un panorama d’un genre bd qui a eu ses vraies heures de gloire dans le monde de l’édition, à la fin du vingtième siècle. Il reste quelques éditeurs de ce genre de littérature dessinée, mais ils ne sont vraiment plus très nombreux, dans notre société de plus en plus formatée et de plus en plus frileuse. Et on ne peut, dès lors, que se balader avec un vrai plaisir dans l’univers de ce livre… Chaque « belle fille » a droit à sa présentation écrite, avec noms des auteurs, des revues dans lesquelles elle a été publiée. Chaque « belle fille » a droit à une ou plusieurs pages la montrant en pleine (et lubrique) action.

copyright Dynamite

Le seul regret que je pourrais avoir en refermant ce livre, c’est qu’en rendant hommage à un « genre » de plus en plus décrié, l’auteur fait œuvre d’un certain apriori à son tour… en ne nous montrant que des pin-up, et en oubliant des héroïnes X physiquement « autres », comme « La grenouille » de Jacobsen… Mais je ne boude pas mon plaisir, et je trouve que ce livre mérite vraiment le détour, parce qu’il est, comme je le disais en préambule à cette chronique, extrêmement sensuel, sexuellement érotique, et merveilleusement amoral ! Et, je le répète, à ne pas mettre entre toutes les mains…

Jacques Schraûwen

Les Plus Belles Filles De La BD Érotique (auteur : Nicolas Cartelet – éditeur : Dynamite – novembre 2024 – 302 pages)