Amours – Dix témoignages de femmes, dix dessinatrices différentes

Amours – Dix témoignages de femmes, dix dessinatrices différentes

Dix femmes dessinées et donc racontées par dix autres femmes. Un livre, sans aucun doute, « engagé » !

copyright delcourt

Oui, avec « Amours », on se trouve dans un engagement féministe, artistique aussi, humain d’abord et avant tout, également. Parfois quelque peu extrême dans son approche, il faut le dire aussi…

Amours, c’est, à partir de podcasts de Léa Bordier, dix témoignages de femmes dessinés par dix autrices différentes. Dix femmes différentes les unes des autres par leur milieu social, leur âge, leur morphologie, expliquent ou racontent à leur manière ce qu’est leur rapport à l’amour. C’est donc un livre intimiste, dans un premier temps, avec un propos qui, dans un deuxième temps, se souhaite plus universel qu’uniquement personnel.

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Pour parler d’amour, ces dix interlocutrices parlent évidemment d’elles, d’abord et avant tout, et il est vrai que les hommes ne sont là, majoritairement, qu’en décors…Voire en guise de « méchants »… Ils font partie du paysage, ai-je envie de dire, mais les dix femmes de ce livre semblent ne pas vouloir, ou très peu, que la « masculinité » ait une place dans leur existence. A ce titre, on peut parler, c’est évident, d’une œuvre accrochée à notre présent, à notre société, à une certaine mode aussi qui multiplie, avec le meilleur et le pire, les ouvrages de femmes sur les étals des libraires.

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Nous ne sommes pas, ici, dans le pire, que du contraire ! Ces dix témoins féminins nous parlent quand même aussi, chacune à sa manière, de l’Amour avec un A majuscule… Et c’est le cas de Raquel par exemple, dessinée par Léa Picot, nous parlant d’une sorte de fusion amoureuse avec son mari. Mais sa conclusion est très « individuelle », très « personnelle ». En parlant de son mari, elle dit : « je ne veux pas vivre sans lui. Mais si ça arrive un jour, je sais que j’en serai capable. Parce que la personne qui doit m’aimer inconditionnellement, c’est moi-même… »!

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En fait, ce livre, c’est une forme d’instantané de ce qu’est notre monde aujourd’hui. Ou, plutôt, dix tranches de vie de dix femmes qui parlent d’elles, voient et vivent cette société, dans cette société, notre société. Ce qui fait que, dans cet album, on parle d’énormément de choses, par petites touches, parfois agressives même, parfois aussi douloureuses, parfois empreintes de tendresse plurielles… Elles nous parlent, ces dix femmes anonymes, d’homosexualité, d’addiction, de racisme, de polyamour, entre autres… Ce livre est une sorte de focus sur dix réalités qui, dans leurs différences, tentent de dresser un portait élargi de la réalité d’aujourd’hui entre homme et femmes… Et une amie me disait que bien des femmes allaient se reconnaître dans cet album, même sans se l’avouer…

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Et j’ajoute que bien des hommes vont comprendre en le lisant que le patriarcat est désormais obsolète… Alors, qui sait, la société de demain sera peut-être celle du partage, et pas celle du combat « contre » !… Et ce livre, dès lors, même féministe avec un soupçon d’outrance, mérite d’être lu par un large public, femmes comme hommes, prêts à ouvrir, toutes et tous, les yeux sur la richesse possible de l’amour, avec un a minuscule ou majuscule, qui ne devrait jamais devenir source d’une quelconque domination… Bonne lecture, donc…

Jacques et Josiane Schraûwen

Amours (autrice : Léa Bordier – dix dessinatrices différentes – éditeur : Delcourt – 2025 – 120 pages)

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Le Bureau Des Affaires Occultes – 1. Bas Les Masques

Au départ, il y a des romans. Ceux d’Eric Fouassier, des romans policiers historiques, mêlant, avec talent, des intrigues classiques dans leur forme à des réalités historiques passionnantes.

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Et c’est à partir de ces livres, ou plutôt de l’univers et de l’ambiance de ces romans, que Thomas Mosdi et Olivier Brazao ont créé une œuvre dessinée… Avec un premier opus, inspiré par le monde d’Eric Fouassier, mais en même temps extrêmement personnel. Il en résulte une aventure policière pleine de rebondissements, des décors historiques et des personnages ancrés dans un dix-neuvième siècle où tout semble possible, même le plus improbable !

Nous sommes en 1832. Et, en l’absence du patron du bureau des affaires occultes, un département au sein de la Préfecture de Paris, c’est son adjointe, Aglaé, qui doit prendre la direction d’une enquête particulièrement délicate… Un cadavre, fraîchement tatoué, déguisé en mendiant, a été trouvé à deux pas de la morgue. Une morgue dans laquelle Aglaé va découvrir, par hasard, le cadavre d’une femme qu’elle connaît bien… Et d’autres meurtres, d’autres tatouages incompréhensibles vont se suivre…

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Je ne vais pas divulgâcher (je ne supporte pas le mot spolier…) la suite des péripéties, du récit dans lequel Aglaé, femme forte et fragile à la fois, va affronter bien des démons, en compagnie de deux flics très différents l’un de l’autre, Tafik et L’Entourloupe… En compagnie aussi d’une belle galerie de personnages, du jeune médecin de la morgue à un vagabond voleur de pommes, en passant par Vidocq, au détour d’une page… Au contraire des romans originels, on ne peut pas dire qu’ici l’ésotérisme occupe une place importante. Les auteurs ont privilégié à la fois l’ambiance et la construction de la narration pour créer un univers qui leur soit, dès le départ, propre. Et l’enquête que mène Aglaé, pour brutale et violente qu’elle soit, va mettre en lumière d’abord et avant tout les faiblesses humaines. Avec cette constatation qui, à sa façon, résume cette enquête: on ne revient pas du royaume des morts, mais on peut revenir de l’enfer… De ce fait, Aglaé n’aura-t-elle pas besoin de la protection de Lilith ?…

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C’est un premier volume, et on peut dire qu’il est réussi… Qu’il est étonnant, également, de par sa construction. Le récit, en effet, voit apparaître, et parfois de manière qui a l’air intempestive, des flash-backs… A certains moments, il est vrai que ces retours en arrière cassent le rythme de l’histoire… Mais peu à peu, ils forment comme la trame d’un puzzle dans lequel une héroïne a besoin, sans cesse, de se « construire »… C’est la deuxième qualité de cet album: mettre en scène, de façon improbable, une jeune femme décidée, carrée mais bégueule, adepte à sa manière d’un féminisme doutant de lui-même… Et, à cause de ces doutes, Mademoiselle Aglaé s’investit et s’impose sans mesure dans un monde d’hommes !

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Dans le scénario, il y a quand même une faiblesse : le lecteur habitué aux polars devine sans doute assez vite qui est le grand méchant ! Mais la « vérité » du monde dans lequel Aglaé enquête est frappé du sceau de la réalité historique. Par le scénario de Thomas Mosdi, bien sûr, mais aussi par la qualité du dessin d’Olivier Brazao. C’est du réalisme très léché, c’est un plaisir à faire bouger les personnages dans des décors nombreux et souvent somptueux. On peut reprocher au dessinateur des difficultés, parfois, à reconnaître certains personnages… Mais c’est un petit défaut sur lequel on passe vite, emporté par le rythme que son graphisme donne à l’album. Il faut parler aussi de la couleur, due à Pierre Schelle. Elle est faite, même de nuit, de transparences qui aèrent, à leur manière, la sombre omniprésence de la mort.

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Un livre qui mérite qu’on s’y arrête, sans aucun doute… Tout comme, indubitablement, on le referme en ayant envie de découvrir les futures autres aventures vécues par Aglaé et consorts !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Bureau Des Affaires Occultes – 1. Bas Les Masques (dessin : Olivier Brazao – scénario : Thomas Mosdi, inspiré par les romans d’Eric Fouassier – couleur : Pierre Schelle – éditeur : Albin Michel – septembre 2025 – 80 pages)

Édika (1940-2025): une figure emblématique de « Fluide Glacial » s’en est allée parler de sexe et de cul ailleurs que sur notre triste terre. Un air de liberté en moins!

Édika (1940-2025): une figure emblématique de « Fluide Glacial » s’en est allée parler de sexe et de cul ailleurs que sur notre triste terre. Un air de liberté en moins!

DESSIN EDIKA

Pour vous parler de ce dessinateur « hors normes », dont les dessins scabreux et humoristiques ont enchanté et enchanteront encore bien des esprits libres , j’ai choisi de vous proposer à (re)lire cet album…

Édika Sous Couvertures – humour gaulois et potache à l’honneur !

copyright fluide glacial

Fluide Glacial, éditeur et revue, résiste aux modes, au bon goût aussi, depuis 50 ans, et cela se doit d’être souligné !

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C’est en avril 1975, en effet, que trois dessinateurs décident de créer ce qui se veut être un organe de presse « d’umour et bandessinées ». Parmi ces créateurs, Gotlib, qui a déjà fait les beaux jours du journal Pilote, de la revue L’écho des savanes, Gotlib qui a incontestablement apporté un sang nouveau à ce qu’on peut appeler l’humour en bd, avec, par exemple, la mythique rubrique à brac. Son sens du gag, de la provocation aussi, vont faire merveille dans Fluide Glacial avec des auteurs venus de tous les horizons : Tronchet, Binet, Gimenez et sa superbe série, sérieuse elle, des « Paracuellos », Alexis et même Franquin avec ses sublimes idées noires.

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Fluide Glacial, ainsi, s’est défini dans le paysage du neuvième art comme un magazine dans lequel l’humour, sous toutes ses formes, et souvent les plus non-correctes, voire vulgaires, avait sa place… Que toutes les bêtises avaient la liberté de s’exprimer !Et, parmi ces auteurs qui ont fait et font encore les beaux jours de Fluide Glacial, il y a Édika, qui fait l’objet aujourd’hui d’un petit livre sympa.

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On peut dire que ce dessinateur occupe une place de choix dans le choix des couvertures du magazine : il en a fait 83 sur les 582 numéros publiés ! Et on peut dire aussi que ces couvertures ont attiré, toujours, bien des regards, bien des réflexions, bien des critiques bien pensantes souvent… Parce qu’il faut l’avouer, Edika, dans le paysage de la bd, et même dans celui, pourtant déjà bien déjanté, de Fluide Glacial (et cela fait 40 ans qu’il y travaille, qu’il s’y amuse), un électron libre.

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Un humour déjanté, oui, né de la gauloiserie, cet humour vieux comme la France sans doute, et dont on peut dire que sa caractéristique première est d’être, comment dire, leste… voire plus, même ! Et dans ce domaine, Edika aime depuis toujours ruer dans les brancards, enfoncer les portes de la bienséance, avec sans arrêt un sens de l’absurde, du surréalisme, de la provocation gratuite, et, également, avec une forme souriante d’érotisme souvent gras… Disons-le tout de go, Edika adore, avec un graphisme totalement éloigné de tout réalisme, les femmes possédant des appas plus qu’imposants, et de préférence dénudées, les femmes aussi ridiculisant sans cesse les hommes cherchant à les séduire. Cela, je le sais, pourrait paraître n’être que graveleux ! Mais Edika a une manière de dessiner qui n’appartient qu’à lui, en multipliant les détails, à peine visibles parfois, en multipliant les personnages, un peu comme l’immense illustrateur Dubout faisait en d’autres temps.

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Édika a une façon de déformer la réalité qui est hors du commun, hors de tous les codes, on peut dire qu’il réinvente en quelque sorte l’humour à chaque album ! A chaque couverture, aussi… Et ce petit livre de 64 pages est là pour remettre les choses en place : Edika est un humoriste, et il y a un plaisir plus que souriant à se balader dans ses couvertures et, ce faisant, grâce à un texte bien fichu, à l’y découvrir tel qu’il est : un artiste populaire et Français faisant semblant d’être franchouillard !

Jacques et Josiane Schraûwen

Édika sous couvertures (textes de Gérard Viry-Babel, dans la collection « les jolis p’tits cultes », chez Fluide Glacial – 2025 – 66 pages)