Le chien de Dieu

Le chien de Dieu

 

Loin des clichés, des jugements qui ressemblent trop souvent à de simples préjugés, voici un des meilleurs livres de ces derniers mois. Un portrait de fin de vie d’un écrivain sulfureux, Louis-Ferdinand Céline… Un livre dont les auteurs parlent avec passion dans cette chronique !

Louis-Ferdinand Céline, dont on va bientôt, paraît-il, rééditer les textes les plus sulfureux, ses pamphlets antisémites, est un des écrivains essentiels du vingtième siècle, personne, même parmi ceux qui le haïssent, ne peut le nier !

Ce livre n’a rien d’une biographie traditionnelle ou attendue. C’est plus un ivre de mémoire subjective que de souvenances précises. C’est également un livre qui laisse la part belle à l’imaginaire, mais à un imaginaire qui aurait pu, sans aucun doute possible, être celui d’un Céline en fin d’existence, un imaginaire qui s’ouvre sur une des réalités de cet écrivain hors norme : une forme d’anarchie très axée sur la  » droite « … Mais une anarchie, quand même…

C’est la deuxième fois que Futuropolis s’ouvre à l’œuvre et à la vie de Céline. Et, comme avec Malavoy, mais dans un tout autre genre, c’est une réussite totale! Une réussite qui jaillit de la rencontre entre un dessinateur et un scénariste soucieux, tous deux, d’aller au-delà des apparences et du politiquement correct, soucieux, tous deux, d’une liberté essentielle à toute création… Et c’est ainsi que les mots de Jean Dufaux, mêlés à ceux de Louis-Ferdinand Céline, se complètent par le réalisme poétique du dessin de Jacques Terpant.

Jacques Terpant: la rencontre avec Jean Dufaux

Nous sommes à la fin des années 50, au tout début des années 60. Louis-Ferdinand Céline, toujours en bute à la société française, toujours en lutte contre ce monde qui a voulu et failli avoir sa peau, coule, à Meudon des jours qui n’ont pas grand-chose de paisible. La paix ne fait partie ni de son vocabulaire d’ancien troufion des tranchées de 14-18, ni de ses aspirations, encore moins de ses espérances. Le regard qu’il porte sur l’être humain, bien plus que sur l’humanité finalement, est un regard que l’on a dit haineux mais qui est surtout désespéré, et désespérant.

Dans ces mois qui précédent sa mort, Jean Dufaux l’imagine recherchant dans ses souvenirs des raisons de sourire et de survivre, des mémoires éparses du désir et de l’amour qui, malgré un parcours de vie pour le moins chahuté, ont permis à l’écrivain d’être un immense créateur. Mais il y a aussi les souvenances infiniment moins capables d’aviver pour lui un présent en déliquescence: la fuite en fin de guerre dans les ruines d’une Allemagne vaincue, par exemple!

Et puis, il y a les cauchemars… Céline a des angoisses, des colères aussi, encore et toujours. Et Dufaux l’imagine rencontrant et aidant, à sa manière bourrue, un jeune couple anarchiste annonciateur de ce que seront, quelques années plus tard, les Brigades Rouges et leurs organisations sœurs…

A force de retours dans le passé, de détours dans un présent qui ne tient pas les promesses faites par une après-guerre trop optimiste, c’est un portrait éclaté, mais d’une fidélité exemplaire, de Louis-Ferdinand Céline qui nous est offert. Un portrait qui le montre avec ses rages, ses tristesses, son antisémitisme inacceptable, son sens de l’humanisme et son amour des animaux et de la danse…

Jacques Terpant: l’antisémitisme de Céline
Jacques Terpant: Céline, les animaux, les humains…

Tout le monde connaît le talent, éclectique, toujours littéraire, de Jean Dufaux. Tout le monde connaît aussi le talent de conteur historique, et le goût de la couleur de Jacques Terpant.

Ici, en se (et nous) plongeant dans une histoire récente, en se glissant dans l’univers sombre de Louis-Ferdinand Céline, un univers au bord de l’ultime gouffre, il a fait le choix d’un dessin essentiellement en noir et blanc, traité en lavis, comme l’étaient, dans les années 60, les couvertures de magazines comme  » Détective « . Le texte de Dufaux évite le plus possible les points de suspension, cette ponctuation qui permet à la phrase de ne pas mourir, de continuer à vibrer, dans le silence du regard qui s’y pose.

Mais ces trois petits points sont là, et bien là, grâce au dessin de Jacques Terpant. Il continue le texte, il ne fait pas que l’illustrer, loin s’en faut. Là où Céline ne parle pratiquement jamais dans ses livres des décors, de l’environnement dans lesquels vivent et meurent ses personnages, Terpant les dessine, avec un réalisme presque photographique parfois. C’est dans le cinéma des années 50 qu’on se trouve, un cinéma fait de contrastes, d’ambiances, d’émotions. C’est, totalement, le dessin qu’il fallait pour nous montrer un Céline toujours rageur mais déjà prêt à la mort !

Jacques Terpant: l’influence du cinéma sur son dessin
Jacques Terpant: les décors

 

On peut se poser la question de savoir comment définir un bon livre. Quand il s’agit de bande dessinée, je pense que l’équation est simple : il faut une adéquation, la plus parfaite possible, entre le texte et le dessin, une osmose plus ou moins assumée et complète entre le scénariste et le dessinateur.

C’est le cas ici…

Mais ce l’est encore plus, peut-être, de par la personnalité de Jean Dufaux, un de ces scénaristes qui, de Jessica Blandy à Double Masque, de Giacomo C à Murena, de Sang de Lune à Santiag, en passant par Vincent de Paul, a toujours aimé varier les plaisirs, refusant de s’ennuyer et, ce faisant, refusant de lasser ses lecteurs.

Au fil du temps, Jean Dufaux approfondit ses scénarios, il les élague de plus en plus de tous les aspects  » spectaculaires  » qui pourraient détourner l’attention de l’essentiel des sujets qu’il traite. Des sujets qui, en bout de course, ont tous un point commun : la liberté ! Celle de rêver, de faire rêver, celle d’écrire, celle de partager ses passions et ses bonheurs, ses questions et ses chemins de mots.

Vieillir, pour Jean Dufaux, c’est, de plus en plus, remettre l’humain au centre de ses récits, et de nous le montrer tel que l’émotion et le sentiment peuvent, seuls, le créer et le rendre véritablement vivant !

Jean Dufaux: une belle carrière
Jean Dufaux: vieillir

Le monde de la bande dessinée brille, ces derniers temps, par une qualité qui évite -enfin- les imitations d’imitations d’albums ayant eu un petit succès de vente.

Mais, croyez-moi, des livres de la qualité et de l’intelligence de ce  » Chien de Dieu « , il n’y en a pas beaucoup ! Et le rater, pour un amoureux du neuvième art couplé à un amoureux de la littérature, ce serait, croyez-moi toujours, impardonnable !…

 

 

Jacques Schraûwen

Le chien de Dieu (dessin : Jacques Terpant – scénario : Jean Dufaux – éditeur : Futuropolis)

Chroniques De La Nationale 7

Chroniques De La Nationale 7

Thierry Dubois, l’auteur complet de cet album, est passionné de voitures d’une part, de la Nationale 7 d’autre part, cette route qui menait de Paris aux faubourgs de Marseille et dont Charles Trenet était amoureux, lui aussi…

 

Chroniques de la Nationale 7©Paquet

 

Oui, c’est bien d’amour qu’il s’agit, pour Trenet comme pour Dubois… Un amour irraisonné, déraisonnable, inexplicable.

Quoique….

Il y a dans l’histoire de cette route mythique quelque chose qui, incontestablement, appartient au patrimoine culturel, au sens le plus large du terme, celui qui fait de la culture également une composante populaire essentielle !

Cette route fut, pendant des années, un symbole de l’évasion, un symbole du besoin de découvrir des nouveaux horizons, un symbole de l’évolution de la société aussi : l’évolution de l’automobile, bien sûr, celle des mentalités, celle des lois, avec la création des congés payés, par exemple, une évolution qui vit se mourir des métiers comme celui de maréchal-ferrant, remplacé par celui de garagiste.

L’histoire de cette route se mêle également à la grande Histoire de la France, celle des infrastructures de plus en plus imposantes, celle d’une technologie sans cesse à la poursuite du progrès et du record, celle des guerres qui n’ont jamais totalement empêché cette route d’être véritablement un chemin de liaison entre deux lieux, entre deux mondes, le Nord et le Sud. Le travail, et les vacances…

 

        Chroniques de la Nationale 7©Paquet

 

C’est  à tout cela que Thierry Dubois s’attache dans cet album au style graphique très franco-belge, entre la ligne claire et ce qu’on a  appelé l’école de Charleroi. Des traits précis, une couleur en aplats, une stylisation des personnages, parfois, mais une vraie fidélité aux décors, aux lieux, et, bien évidemment, aux voitures !

Le titre de cet album est d’une clarté totale, également, puisque ce sont bien sept chroniques qui émaillent ce livre qu’on pourrait presque qualifier de « livre d’histoire », à la manière des écoliers d’antan !

Chaque chronique est un petit récit qui nous enfouit dans ce qui fut une des réalités de cette fameuse nationale 7. Il y a le récit du premier voyage entre Paris et Lyon. Il y a les moyens qu’utilisaient les  chauffeurs routiers pour tenir le coup en conduisant quelque 800 kilomètres d’affilée. Il y a la création des premiers garages modernes, les embouteillages dans les 150 villes traversées par cette route nationale, les nougats de Montélimar vendus à même ces embouteillages, et, bien sûr, l’aventure que représentait à la fin des années 50 un départ en vacances en voiture !

 

 

           Chroniques de la Nationale 7©Paquet

 

On pourrait penser que cet album est ce qu’on pourrait appeler une « bd de niche », pour utiliser un langage très branché…

Et il est vrai que tout au long des 48 pages qui composent ce livre, la nostalgie est omniprésente, nostalgie de lieux, nostalgie d’une existence qui, bien plus qu’aujourd’hui, prenait le temps, par obligation sans doute, mais par plaisir aussi peut-être.

Il y a aussi la nostalgie des belles voitures d’avant-hier, à une époque où  les constructeurs cherchaient, dans la forme, à être reconnaissables, à créer un objet utilitaire mais aussi esthétique, ce qui, avouons-le, n’est plus de mise aujourd’hui où toutes les bagnoles se ressemblent.

Mais au-delà de ces nostalgies, il y a un vrai travail d’érudit, et chaque chronique, ainsi, est précédée d’un texte explicatif clair, précis, et sans emphase.

Et il y a, au rythme du dessin et des dialogues, des moments d’humour, des instants qui s’avèrent même pratiquement sociologiques dans la description des réactions humaines face aux vicissitudes de la vie.

Ces chroniques, donc, plairont à tous les amoureux de vieilles voitures, mais aussi, et surtout qui sait, à celles et ceux qui savent que la culture ne peut exister sans mémoire, et que toute civilisation se doit, pour persister, de se souvenir de ce qui l’a construite !

 

Jacques Schraûwen

Chroniques De La Nationale 7 (auteur : Thierry Dubois – éditeur : Paquet)

Les Cochons Dingues

Les Cochons Dingues

Un livre à glisser sous le sapin pour tous les enfants plus ou moins sages !…

Face à ce titre, ne nous trompons pas ! Même si cela fait penser aux « Lapins Crétins », c’est une tout autre démarche que celle de ce livre qui conjugue un aspect ludique, amusant, souriant, et un aspect didactique particulièrement bien fait… Les enfants, et leurs parents, se régaleront à sa lecture, croyez-moi…

 

          Les cochons dingues©Delcourt

 

Cochons d’Inde ou cobayes : ces animaux, tout comme leurs petits cousins les hamsters, font partie du monde de l’enfance. Combien sommes-nous à avoir joué avec ces animaux domestiques, lors de nos années enfuies ?…

Ici, dans cet album qui leur est destiné, ce n’est pas en cage que vivent ces animaux familiers… C’est, dans une maison humaine, à un véritable parc à leur taille qu’ils ont droit !

Dans cet environnement tranquille, sans remous, chacun vit sa petite vie sans se poser de question… Jusqu’au jour où arrive César, capturé sans doute en pleine campagne, et que la captivité, d’emblée, hérisse. Non seulement il ne rêve que d’évasion, mais, en outre, il n’arrête pas de poser et de se poser des questions auxquelles personne ne peut répondre !

 

          Les cochons dingues©Delcourt

 

Le dessin est volontairement simple, puisqu’il s’adresse, d’évidence, à un jeune public. Simple, sans jamais cependant être simpliste, loin s’en faut ! Les humains sont en quelque sorte réduits à une simple apparence souriante, jusque dans leurs gestes les plus quotidiens : en s’affalant dans un canapé devant la télévision, en jouant à dieu sait quel jeu vidéo…

Par contre, les animaux, eux, n’ont rien d’une simple apparence ! La dessinatrice Miss Prickly nous fait le portrait, dans ce livre, de différentes races de cobayes. Il y a celui dort tout le temps, il y a l’hirsute, le renfrogné, l’amusé, le chevelu… Il y a aussi des couleurs différentes pour chaque animal, et leurs attitudes, et leurs mimiques. C’est vraiment une bd animalière pour jeune public, mais une bd animalière qui ne pourra que faire sourire également les parents !

          Les cochons dingues©Delcourt

 

Ce qui fait la réussite d’une bd pour jeune public, c’est, au-delà du dessin qui se doit, évidemment, d’être parfaitement lisible, c’est la présence d’un scénario qui, lui aussi, ne peut qu’être accessible sans difficulté. Mais il est important également que le « discours » ne soit pas infantile, qu’il s’ouvre à des réalités autres qu’au seul amusement éphémère.

Et, à ce titre, Laurent Dufreney atteint son but, c’est évident. Elle utilise, en quelque sorte, les trucs et ficelles des fables chères à Esope ou La Fontaine pour faire de ses petits animaux les symboles vivants de ce que sont les sentiments humains, les réactions humaines, les bêtises humaines.

En outre, l’album proprement dit de bande dessinée se complète d’un dossier consacré à l’univers des cobayes. Qui sont-ils, comment se nourrissent-ils, comment faut-il les traiter pour qu’ils se sentent bien… Autant de questions que tous les enfants pourront, désormais se poser en y trouvant des réponses souriantes, illustrées avec un humour tranquille par Dufreney. Et il y a même une page d’autocollants pour illustrer cahiers, livres ou murs de la chambre à coucher !…

Un livre vraiment tous publics, attendrissant, souriant…

 

Jacques Schraûwen

Les Cochons Dingues (scénario  : Laurent Dufreney – dessin : Miss Prickly – couleur : Magali Paillat – éditeur : Delcourt)

Ces jours qui disparaissent

Ces jours qui disparaissent

Une bd, une chronique, une interview

Ne plus vivre qu’un jour sur deux… Mais savoir que son double a vécu l’autre journée à notre place… Ce cauchemar, c’est celui que vit Lubin, un jeune saltimbanque qui se voit peu à peu disparaître…

 

Pour qu’un scénario  » fantastique  » soit plausible de bout en bout, il faut qu’il soit construit en usant d’une logique personnelle sans faille. Il faut que l‘histoire racontée, pour improbable ou folle qu’elle soit, ne souffre aucune distorsion, ne provoque aucune interrogation sans réponse sensée.

C’est ce que réussit Timothé Le Boucher dans cet album étonnant, un album qui réussit à créer un univers, à la fois humain et environnemental qui est le nôtre, mais dans lequel une faille s’ouvre et révèle des matérialités qui ne peuvent qu’être déshumanisantes.

Le héros de ce livre est double, véritablement double. Artiste un jour sur deux, parfait fonctionnaire l’autre jour, Lubin se voit comme dans un miroir déformant de jour en jour d’abord, puis de semaine en semaine, de mois en mois…

Une part de lui ne rêve que de liberté et d’envolées magnifiques, l’autre de gain, de travail, de respect. Et c’est ce second Lubin qui, lentement, prend de plus en plus de place, temporellement bien sûr, mais aussi humainement… Car quel est le vrai Lubin ?…. Celui que l’auteur a choisi de mettre au centre de son récit, le rêveur qui, de plus en plus, se voit obligé de céder la place au pragmatique ? Ou l’autre, ce personnage bien ancré dans les obligations de la société et fier de l’être ?

C’est  un livre sur la dualité… Pour que la narration fonctionne de part en part, il fallait aussi que l’auteur ne soit pas que scénariste, mais qu’il parvienne, par ses dialogues, à donner vie réellement à deux héros tellement dissemblables l’un de l’autre, sauf physiquement. A ces deux héros, mais également à tous les autres personnages de ce livre presque choral, des personnages qui tous, grâce aux mots qui sont les leurs, ont une vraie existence.

 

La bande dessinée est un monde dans lequel on peut passer, d’une lecture à l’autre, d’un moment de délassement pur à un autre moment de réflexion réelle.

Avec  » Ces jours qui disparaissent « , ce sont nos propres hantises que nous interrogeons, avec l’aide du dessinateur. Faut-il, pour vivre vraiment, abandonner une part de soi ?…. Sommes-nous tous, à l’instar de Rimbaud, des  » Je est un autre  » ?… Ne sommes-nous pas plutôt proches de ce que disait Henri Michaux :  » je parle à qui je fus et qui je fus me parle  » ?…

Entre réalité et virtualité, entre réalisme et onirisme, voilà les trajets qu’empruntent les deux Lubin, au fil du récit. Des trajets qui dévoilent à tout un chacun, en fait, ces dualités qui construisent ce  qu’est le monde, depuis toujours. La dualité est une nécessité, et ce largement avant que Freud ne cherche à la définir.

Cet album pourrait, dès lors, être ardu, et, en s’inscrivant dans le quotidien qui, finalement, est nôtre, être difficile d’accès. Il n’en est rien, par la magie d’un fantastique maîtrisé, une espèce de SF créant un monde dans lequel la virtualité occupe une place prépondérante, une sf, donc, ressemblant presque à une anticipation de ce que nous commençons à connaître aujourd’hui.

Timothé Le Boucher: réalité et virtualité
Timothé Le Boucher: dualité

 

Le dessin de Timothé Le Boucher a fait le choix, dans ce livre, de la simplicité. Et, ce faisant, de l’efficacité narrative.

L’auteur, sans aucun doute, a été nourri à la fois par des gens comme Moebius et la bande dessinée  » manga « . Mais au contraire des Japonais, ses traits ne cherchent à aucun moment la démesure, et au contraire de Moebius ou Caza, son graphisme ne s’encombre jamais d’un symbolisme trop spectaculaire.

Ce dessin, c’est aussi, en accompagnement du scénario, ce qui fait la richesse de ce livre. Un dessin qui se refuse à tout manichéisme, également, à toute obéissance à des canons graphiques qui tendent à uniformiser la représentation humaine en reniant les différences physiques qui font toute la richesse de l’humanité. Femmes rondes, hommes qui n’ont rien de Don Juan, les personnages que nous présente l’auteur sont des personnages qu’on croise réellement au coin de toutes les  rues de nos errances.

Timothé Le Boucher: les personnages

 

Un excellent livre que celui-ci, qui nous ouvre l’esprit à des réflexions, à des questions, à des mémoires aussi… N’avons-nous pas tous, à un degré plus ou moins grand, trahi l’enfant que nous avons été ?

Mais toutes ces portes ouvertes le sont avec talent, au long d’un roman graphique qui reste passionnant de la première à l’ultime page.

 

Jacques Schraûwen

Ces jours qui disparaissent (auteur : Timothé Le Boucher – éditeur : Glénat)

Crapule

Crapule

Un livre pour tout le monde !… Rien que des petits moments sans importance, entre une jeune femme célibataire et son chat… Un album jouissif, souriant, dont la lecture s’accompagne de quelques beaux éclats de rire !

 

Crapule©Dupuis

 

Elle est jeune, blonde, célibataire, elle a une relation quelque peu tendue avec sa mère. Sa mère qui, un jour, dépose devant sa porte une boîte en carton contenant un chaton noir, une boîte en carton que cette jeune humaine ne découvre qu’après quelques jours… Et le chaton, lui, a réussi à survivre et, reconnaissant d’être sorti de sa prison, il décide de domestiquer cette femme qui, pourtant, de toute évidence, n’aime pas les chats !

 

Crapule©Dupuis

 

A partir de là, en gags d’une page, on suit la vie commune de ces deux animaux, le félin et l’humain, au jour le jour.

Pas d’effets spéciaux, pas de grands décors, mais des dessins tout en tendresse, tout en simplicité, tout en humour. Et la sauce prend, comme on dit, pour faire de cet album un vrai régal ! Un régal surtout, c’est vrai, pour ceux qui ont ou qui ont eu un chat. Le talent d’observation de Jean-Luc Deglin est sans faille, son dessin est limpide, son « montage » d’une souplesse exemplaire. Et son sens de l’humour est plus que réjouissant, croyez-moi !

 

Crapule©Dupuis

 

En quelque 128 pages, c’est à une histoire d’amour qu’on assiste… Une histoire dans laquelle deux êtres différents se regardent, se jaugent, se respectent, et finissent par s’apprivoiser l’un l’autre avec délice !

Une histoire faite de petits riens, comme l’est la vie, comme l’est le bonheur… Et qui, finalement, plaira à tout le monde, même à ceux qui n’ont pas de vraies affinités pour nos cousins les chats !…

 

 

Jacques Schraûwen

Crapule (auteur : Jean-Luc Deglin – éditeur : Dupuis)

Les Cœurs Simples

Les Cœurs Simples

Sous-titré  » les génies de la littérature illustrés par les plus grands artistes de la bande dessinée francophone « , ce livre est une anthologie de textes consacrés à ce qu’on peut appeler des simplets, des autistes, des handicapés mentaux… Un livre dont les bénéfices iront à un fonds de dotation,  » La Bonne Aventure « .

 

 

Albert Algoud est un tintinophile averti, selon l’expression consacrée, et son dictionnaire amoureux de Tintin a fait l’objet d’une chronique précédemment.

Cela dit, avec  » Les Cœurs Simples « , c’est dans un tout autre domaine qu’il s’aventure, mais avec toujours le même talent, la même attention à la fois acérée et pétillante.

Touché de près par la réalité de la différence, celle de l’autisme, Albert Algoud souhaite pouvoir aider à la création d’une maison ouverte aux adultes autistes, ces humains différents qui, de par leur âge, se retrouvent encore plus  » à côté  » de l’existence. L’anormalité naît sans doute d’abord et avant tout dans le regard qu’on porte sur ces gens qu’on appelait  » simplets « ,  » ahuris congénitaux « ,  » handicapés « . Et ce livre, qui est une anthologie chronologique de textes s’intéressant à ces déphasés sociaux, à ces  » retardés « , est aussi un moyen d’alimenter un  » fonds de dotation « , de par les bénéfices qu’engendrera cette édition.

Parce que, dans l’univers de la santé, que ce soit en Belgique ou en France, l’âge est et reste une prison dans laquelle sont enfermés des milliers d’individus auxquels on refuse le simple droit à exister par eux-mêmes…

Albert Algoud: Les adultes autistes

 

C’est donc une anthologie qui nous est proposée. Un ensemble de textes écrits par quelques grands noms de la littérature mondiale. Des textes qui nous emmènent de la fin du dix-huitième siècle jusqu’aux années 2010… Pour Albert Algoud, il s’est agi, non pas de répertorier toutes les manières littéraires qui ont existé dans l’approche du handicap mental, mais bien plus de choisir, selon ses propres affinités, des écrivains représentatifs de leur époque, représentatifs, au travers de leurs mots, de ce que cette époque avait comme considération (ou non-considération) par rapport aux  » demeurés mentaux « …

La deuxième volonté qui a été celle d’Albert Algoud, au-delà de l’évidente qualité des auteurs choisis, a été d’éviter, absolument, tout pathos, toute facilité, toute pitié. De la compassion, oui, mais pas de la pitié, jamais !

Il en résulte un panorama de sensations et d’impressions bien plus que de jugements, et c’est ce qui fait la force de cette anthologie. Parce que, finalement, c’est cela que fait Algoud dans ce livre : brosser, avec des mots qui ne sont pas les siens, un paysage, celui de la manière dont le monde qui est le nôtre a vu, a regardé l’univers des êtres « différents », et ce d’époque en époque.

Et c’est le mot qui se détache du silence, tout au long de ce livre… C’est la mort, aussi, qui naît, trop souvent, du silence oppressant et de l’absence imposée…

Albert Algoud: le choix des textes
Albert Algoud: la compassion

 

N’allez pas croire, cependant, que ce livre est pesant… Moraliste… analytique… Les textes choisis par Albert Algoud sont, tout au contraire, à la fois représentatifs de l’époque littéraire pendant laquelle ils ont été écrits, et à la fois, surtout, représentatifs d’écrivains au talent incontestable, un talent populaire sans jamais être populiste. De Balzac à Céline, de Hugo à Simenon, de Maupassant à Fallet, c’est une fresque d’écriture à l’incontestable qualité et à la véritable fluidité que nous sommes invités, lecteurs, à découvrir…

En outre, Albert Algoud a fait appel à des amis dessinateurs qui, oubliant le neuvième art, se sont faits illustrateurs. Et là aussi, ce sont de belles surprises graphiques qui nous sont offertes.

Comment ne pas souligner, par exemple, le dessin de Geluck, ou celui de Zep, en couverture… Ceux de Schuiten, de Bilal, de Cestac, de Satouf… De tant d’autres…

Impossible de citer tous ceux qui ont voulu participer à ce livre, à ce projet caritatif et humain!

Ils ont réussi, toutes et tous, à montrer la laideur, et à le faire sans faux-fuyant mais avec une évidente tendresse.

C’est un livre intelligent, que ce  » Cœurs Simples « . Intelligent et important… Un livre que les amateurs de littérature comme les amoureux du neuvième art ne pourront qu’aimer. Il se feuillette, il se lit et, qui sait, il peut, de page en page, changer notre propre vision de la différence…

 

Jacques Schraûwen

Les Cœurs Simples (Une anthologie réalisée par Albert Algoud, les génies de la littérature illustrés par les plus grands artistes de la bande dessinée francophone – éditeur : Casterman)

Calypso

Calypso

Un livre sur l’amour, sur le temps qui passe, sur les rapports entre l’homme et ses semblables, sur la nature et ses beautés… Du tout grand Cosey !….

 

Cosey, c’est bien entendu  » Jonathan « , une série qui met en scène, dans des décors enneigés, un jeune homme à la poursuite de lui-même et en continuelle recherche de bonheur et de partage.

Le Tibet est omniprésent dans cette série, tout comme l’intérêt porté à la nature, mais aussi à la culture, une culture qui ne peut qu’être conjuguée au temps présent de la différence !

Jonathan, c’était une bande dessinée étonnante, inattendue, dans les pages du journal de Tintin, aux côtés du mentor de Cosey, un autre Suisse, Derib.

Mais Cosey, ce n’est pas uniquement Jonathan, même si ce héros est emblématique d’une époque où le neuvième art, enfin, s’intéressait de près à l’aventure, une aventure d’abord et essentiellement humaine, donc attachée à des réalités politico-sociologiques.

Cosey, c’est aussi l’excellent  » A la recherche de Peter Pan « …

Et Cosey, c’est aujourd’hui ce  » Calypso  » qui quitte l’Himalaya pour se plonger dans les montagnes suisses, certes, mais aussi dans des paysages infiniment plus urbains où on ne l’attendait pas ! Et ce dessinateur qui participe à la grande histoire de la BD se révèle, dans cet album, d’une jeunesse exemplaire, et d’une humilité dans le propos comme dans le dessin.

Cosey: le scénario

 

 

L’histoire est linéaire, et les flash-backs qui l’émaillent n’enlèvent rien à la fluidité de la narration. Une fluidité qui, bien entendu, naît du découpage et du graphisme extrêmement particulier de cet album, mais aussi du mélange des thèmes, et de l’ambiance que Cosey, littérairement, comme un dialoguiste de cinéma, impose à ces différents chemins de vie qu’il nous raconte… Qu’il nous décrit…

Et même si, dans ce livre, il nous montre des mondes dans lesquels le quotidien n’est pas spécialement souriant. L’univers du cinéma n’est pas fait de paillettes (et on le redécouvre aujourd’hui, de plus en plus, avec des gens comme Weinstein ou Polanski), celui des ouvriers mineurs non plus! Cosey s’est amusé, dans cet album, à mélanger ces mondes, à y ajouter le feutré d’une clinique de luxe, à imposer à tout cela la présence sublime et frissonnante de la nature, seule maîtresse à vivre d’éternité. Il aurait pu, c’est vrai, faire de son histoire le prétexte à une critique sociale, mais il n’en est rien. Cosey reste Cosey, il est un regard qui se fait dessin pour nous parler de ce qu’il aime : l’être humain, avec ses folies, ses dérives, ses rêves en errance, ses âges et ses nostalgies. Dans Calypso comme dans Jonathan ou Peter Pan, Cosey nous fait rencontrer, avec une espèce de tendresse souriante, des êtres humains, profondément humains, et véritablement attachants de par leurs nécessités et leurs réalités qui nous sont comme des miroirs.

Cosey: la fiction et l’humain
Cosey: la nature et les rapports humains

 

 

On aimait chez Cosey ses paysages de neiges aux éternités graphiquement parfaites.

On le découvre ici abandonnant la couleur, abandonnant aussi le travail tout en précision du trait, pour nous offrir un livre qui se différencie totalement de tout ce qu’il a fait jusqu’ici.

C’est du noir et blanc, rien que du noir et blanc, qu’il utilise dans  » Calypso « … Un peu comme une nécessité puisque, finalement, le cinéma qui sert de trame amoureuse et humaine à son récit, est un cinéma dans lequel les couleurs n’apportent pas grand-chose, le cinéma des auteurs inoubliables des années 50…

C’est du noir et blanc, oui, presque grossier à certains moments, et le fait de pouvoir voir les traits de pinceau sur le papier (un papier au demeurant choisi avec soin, et dont le contact avec les doigts est un délice qui ajoute au plaisir de la lecture !…), le fait de ne découvrir au long des pages aucun tape-à-l’œil, aucune mise en scène trop réfléchie, tout cela fait du dessin de Cosey, dans ce  » Calypso  » un dessin qui préfère évoquer plutôt qu’imposer et qui, à aucun moment, ne prend le pouvoir sur l‘histoire racontée.

A ce titre, incontestablement, Cosey s’installe avec « Calypso  » dans une famille d’artistes dans laquelle brille, par exemple, Munoz…

Cosey: le dessin
Cosey: évoquer plus que montrer…

Il y a mille et une manières de lire un livre. Mais je pense qu’avec  » Calypso « , il n’y en a qu’une qui soit possible : se laisser entraîner, de page en page, au travers d’un découpage sans fioritures, et, sereinement, suivre les existences que Cosey désire nous faire connaître.

A ce titre,  » Calypso  » est un album profondément poétique, et qui, nous parlant de la vieillesse, du temps qui tant nous lasse, réussit à nous prouver, tout en sérénité (même lorsque la mort est présente…), qu’en vieillissant, comme le disait Aragon,  » il fait beau comme jamais… il fait beau à ne pas croire…  » !

 

Jacques Schraûwen

Calypso (auteur : Cosey – éditeur : Futuropolis)