Le Dernier des Mohicans et Carmen

Le Dernier des Mohicans et Carmen

Deux romans exceptionnels, deux illustrateurs tout aussi extraordinaires… Des cadeaux somptueux à faire, et à se faire !…

 

Carmen (auteur : Prosper Mérimée – illustrateur : Benjamin Lacombe – éditeur : Soleil/Métamorphose)

 

Carmen©Soleil/Métamorphose

 

On ne peut pas dire que Prosper Mérimée, auteur pourtant adulé au dix-neuvième siècle, soit encore beaucoup lu de nos jours… On retient de lui ce fameux titre, Carmen, moins à cause de sa longue nouvelle qu’en raison de l’opéra de Bizet.

Pourtant, cet opéra n’est, finalement, qu’une adaptation très succincte du livre originel. Bizet et son librettiste n’ont retenu, finalement, que le côté « grand spectacle » de l’histoire racontée par Mérimée, son aspect romanesque, voire romantique.

Et il est vrai que, par la trame de ses constructions littéraires, par la façon dont Mérimée amène le lecteur à une conclusion souvent tragique, cet écrivain peut se rattacher à l’école romantique. Mais il s’en écarte résolument par ce qu’on pourrait appeler un manque de style et qui n’est qu’une façon simple de transposer en mots les réalités qu’il a croisées. A ce titre, il se révèle plus réaliste que romanesque.

Dans « Carmen », il s’agit pour lui de nos conter, certes, l’histoire d’une femme fatale, d’un grand bandit amoureux de cette femme, et d’un narrateur qui, tout en racontant ce qu’il vit et a vécu, se veut observateur plus qu’acteur. Là, Mérimée touche presque à la tragédie à la grecque, le chœur étant occupé par tous les personnages secondaires.

On peut dire de Mérimée qu’il était un puriste de la langue, bien plus que Victor Hugo qui, d’ailleurs, ne l’estimait que bien peu ! Puriste, oui, parce qu’il ne s’est jamais emberlificoté dans des grandes tirades, préférant la formule rapide, celle qui, en un éclair, définit un paysage, une sensation, une péripétie…

Le plus beau des hommages qui lui a été fait a sans doute été de l’essentiel Paul Léautaud, qui disait de lui que ses livres ressemblaient à « une causerie », et qu’ils avaient ainsi une « grande chance » d’être des chefs-d’œuvre »…

Cet album-ci, réalisé avec soin, tant dans la présentation que dans le fond, vient donc à son heure pour rappeler que le roman du dix-neuvième siècle n’a rien, finalement, de désuet ou d’obsolète.

Et quand je parle de la forme de ce livre, je parle, bien évidemment, des illustrations de Benjamin Lacombe, un auteur dont la personnalité jaillit autant dans ses dessins en couleur que dans ses dessins en noir et blanc. On peut retrouver chez lui une filiation avec les grands peintres du dix-neuvième siècle qui, comme Mérimée en littérature, étaient capables, en quelques traits, en quelques lumières, de définir totalement un sujet. Je pense à Rops, par exemple…

 

 

Le Dernier des Mohicans (auteur : James Fenimore Cooper – illustrateur : Patrick Prugne – éditeur : Margot)

 

 

 

Le Dernier des Mohicans© Margot

 

Rien que de voir le titre de ce livre me sont remontées en mémoire bien des sensations, bien des nostalgies. Je devais avoir quelque chose comme dix ou onze ans quand j’ai lu ce roman, dans une édition, je m’en souviens parfaitement, à la reliure ressemblant à du cuir rouge…

C’était pour moi l’époque des films de cow-boys, ceux avec Gary Cooper ou James Stewart. Ces films épiques et souvent manichéens avec les bons Américains et les mauvais Indiens !

Et voilà que Fenimore Cooper, en racontant une histoire, elle aussi épique, remettait en quelque sorte en perspective mes certitudes enfantines. Il y avait des Indiens nobles, et d’autres pas, tout comme des hommes blancs dignes et d’autres répugnants…

C’est dire que, écrit au début du dix-neuvième siècle, ce roman dénotait, par un vrai sens de l’humanisme et de la tolérance, avec les productions littéraires de l’époque lorsqu’elles s’intéressaient aux « sauvages » à la peau rouge !

Historique de par sa trame, la guerre entre Français et Anglais à même le territoire du nouveau monde, ce livre est, de par sa forme, un véritable livre d’aventures… On y parle de haine, de tendresse, de courage, de vengeance, de luttes, de rencontres humaines capables de dépasser les simples différences de la langue ou de la race… On y parle de mort, aussi, synonyme de fin d’un peuple, donc d’une culture, donc d’un patrimoine… Autant de thèmes, en définitive, extrêmement actuels !

Et dans cette édition-ci, ces thèmes sont illustrés par un des tout grands noms de la bande dessinée et de l’illustration, Patrick Prugne, un dessinateur amoureux depuis totalement du monde des premiers habitants de l’Amérique et du Canada. Avec un sens du mouvement, avec un plaisir à dessiner des visages, avec un bonheur à éviter de temps à autre la couleur pour nous révéler, en des noirs et blancs presque discrets, toute l’étendue de son talent, Prugne parvient, entièrement, dans ce livre, à nous le rendre lisible, à le dépoussiérer…

 

Ne passez pas à côté de ces deux livres… Loin de toute nostalgie, en fait, ils sont des portes ouvertes sur l’imaginaire, le rêve, et le talent !

 

Jacques Schraûwen

 

 

A Mettre Sous Le Sapin…

A Mettre Sous Le Sapin…

Offrir (ou s’offrir) un livre, c’est offrir (ou s’offrir) un univers nouveau et toujours surprenant…

TANIGUCHI et SCHUITEN

ne peuvent, en cette fin d’année, qu’avoir leur place sous votre sapin ou devant votre cheminée !

 

 

Les Cités Obscures : Livre 1 (Dessin : François Schuiten – scénario : Benoît Peeters – éditeur : Casterman)

 

Les Cités Obscures©Casterman

 

Il s’agit du premier volume de l’intégrale (enfin…) d’une série mythique de la bande dessinée belge, une série entamée dans les années 80.

Dans ce livre, premier, ce sont quatre albums qui se trouvent réunis en un seul volume, d’un format plus petit que les originaux, quatre albums qui plongent le lecteur dans des villes à la fois très proches, du point de vue de l’architecture entre autres, de ce que nous connaissons, et à la fois totalement imaginaires et transfigurées par l’imagination réaliste et inventive de Schuiten et Peeters. Une imagination toujours extrêmement poétique, même quand elle nous jette dans des mondes déshumanisés…

Mais cette intégrale, ce n’est pas que de la réédition ! Ce sont aussi des inédits, graphiques et littéraires. Et le résultat, c’est un ouvrage dans lequel on se balade avec les auteurs dans des cités improbables et envoûtantes.

L’originalité et le grand intérêt de cette intégrale, c’est de donner au lecteur de nouvelles clés de lecture, de nouvelles perspectives, grâce à toute une série de guides à la fois historiques et descriptifs de ces fameuses cités obscures, et des personnages qui les peuplent…

On dépasse ici la seule lecture d’une suite d’albums bd rassemblés, et on entre dans une manière tout à fait neuve et originale de raconter l’ensemble des cités chères à Benoît Peeters et François Schuiten.

C’est à la fois poétique et réaliste, neuf et nostalgique, il y a du noir et blanc, de la couleur, il y a de la littérature et des grands silences… Un peu comme la vie, un peu comme l’autre livre à glisser sous votre sapin, le Venise de Taniguchi !

 

 

 

Venise (auteur : Jiro Taniguchi – éditeur : Casterman)

 

Venise©Casterman

 

Le Japonais Jiro Taniguchi, mort en février dernier, est sans aucun doute le plus européen des dessinateurs de manga.

C’est un dessinateur qui s’est toujours intéressé, dans tous ses livres, à l’être humain, à ses rêves, à ses déambulations. A ses promenades solitaires, à ses rencontres, à ses quotidiens, à ses gestes les plus infimes et toujours révélateurs de ses rêves secrets…

Ici, dans ce livre qui est une réédition d’un album paru de manière fort discrète l y a trois ans, c’est à Venise qu’il emmène son personnage central. Un personnage central qui se révèle être Jiro Taniguchi lui-même, à la recherche des traces d’un grand-père qu’il vient de se découvrir… Un grand-père qu’il découvre dans la cité lacustre, et dont il découvre surtout qu’il était artiste et peintre, lui aussi !

Ce n’est pas vraiment une bd… Même si certaines pages sont découpées comme une bd… C’est bien plus un carnet de voyage. Un carnet d’instantanés, aussi. Au fil des ruelles, des canaux de Venise, c’est à la découverte de lui-même et de ses propres sensations que Taniguchi se rend… Il regarde, il écoute, il mange, il découvre…

Les mangas, habituellement, c’est du noir et blanc. Ici, c’est de la couleur, partout, de la lumière, des aquarelles à la fois très réalistes et extrêmement poétiques.

Tout qui s’est déjà rendu à Venise sera étonné de retrouver ses propres souvenirs, ses propres sensations, en regardant les dessins de Taniguchi… Et ceux qui n’y ont jamais été auront envie, en se plongeant dans ce « Venise », d’aller découvrir la cité des doges !

Venise est à la fois, pour Taniguchi, un personnage central et un révélateur… C’est en tout cas un lieu de beauté, et on y parle aussi, comme chez Schuiten, d’architecture…

 

Deux beaux livres… Deux superbes albums à  ne rater sous aucun prétexte et qui embelliront les bibliothèques de tous les amateurs de bd, de littérature, de poésie, d’art !…

 

Jacques Schraûwen

Les lectures de votre été : Violette et Jojo, deux intégrales à ne pas rater !

Les lectures de votre été : Violette et Jojo, deux intégrales à ne pas rater !

Ce sont deux séries mythiques et exceptionnelles qui reprennent vie chez Dupuis : Tendre Violette, de Jean-Claude Servais, et Jojo, d’André Geerts. Deux héros de papier qui, chacun à sa manière, parlent des âges de la vie, de leurs dérives, de leurs révoltes…

 

Tendre Violette : Intégrale en noir et blanc, volume 1 (auteurs : Jean-Claude Servais et Gérard Dewamme – éditeur : Dupuis)

 

 

Jean-Claude Servais est de ces auteurs profondément attachés à la terre où ils ont décidé de vivre. C’est la Gaume, presque toujours, qui se fait le personnage principal de ses livres. La Gaume, ses paysages boisés, ses chemins qui s’enfouissent aux clairs-obscurs de forêts dans lesquelles frémissent mille sortilèges, mille légendes, mille mémoires.

Servais aime les lieux, certes, mais il aime surtout que s’y révèlent les réalités humaines de ses  héros, de ses héroïnes le plus souvent. Et parmi celles-ci, la plus symbolique de son œuvre, de sa nécessité graphique et littéraire de parler de liberté et d’indépendance, c’est, incontestablement, la très jolie et très libérée Violette !

C’est en 1979, dans (À Suivre), que Violette est née. Une jeune femme, aussi jeune sans doute que l’auteur à l’époque, puisqu’il n’avait que 22 printemps, vivant, au début du vingtième siècle des aventures dans lesquelles se mêlent toujours la vie campagnarde, les gens que l’on y croise, tout au long de portraits et de paysages qui forment la trame essentielle des récits.

Gérard Dewamme et Jean-Claude Servais, pour donner existence à cette anti-héroïne, ont réussi une parfaite osmose entre le récit et le dessin. Le rythme du récit est celui d’un conteur, le soir, au coin d’un feu, dans une ferme loin de tout… Le rythme du dessin est celui de la nature, des saisons, des vies qui cherchent à vivre plutôt qu’à survivre, dans un contexte social, politique et intellectuel bien précis.

Violette est un personnage hors du commun, à tous les niveaux. Elle est belle, libre, amoureuse, libertine parfois, sans tabous, ni regrets, ni remords. Elle est l’image d’une manière d’être que chacun, sans doute, aimerait pratiquer… Violette, c’est un idéal libertaire, sensuel, c’est évident. Et cette intégrale va permettre à tout un chacun de la redécouvrir, avec des ajouts rédactionnels importants et superbes par rapport aux éditions originales. Cette intégrale va aussi prouver que le noir et blanc est véritablement ce qui convient le mieux au talent de Servais… Un livre à placer en bonne place dans votre bibliothèque !

 

Jojo : volume 1 (1983-1991) (auteur : André Geerts – éditeur : Dupuis)

 

 

Voilà déjà plusieurs années qu’André Geerts est mort, à l’âge de 54 ans. 54 printemps, qui se révèlent éternels à chaque fois qu’on replonge dans ses albums qui restent et resteront toujours à la fois intemporels et profondément ancrés dans nos réalités à toutes et tous.

Bien sûr, on peut dire, sans se tromper, que Jojo est un personnage dont la filiation avec le Petit Nicolas est évidente. Mais je parle bien de filiation, pas d’imitation, pas de continuité !

Jojo, né dans les pages du magazine Spirou en 1983, est un héros tout en rondeurs, un enfant qui vit chez sa grand-mère, qui voit de temps en temps son papa, un être imposant, souriant, le cœur sur la main. Jojo, cela pourrait être un gosse blessé par l’existence, et ce n’est qu’un gamin qui observe le monde des adultes mais qui, surtout, vit et cultive des amitiés tout en tendresse, tout en acceptation de la différence, tout en sourires toujours multiples. Il y a Gros Louis, surtout, bien portant à tous les niveaux !

La grande force, la grande intelligence de cette série, c’est que tout le monde, sans exception, peut retrouver ses propres souvenirs au travers des présents vécus par Jojo… Souvenirs d’enfance, bien entendu… Mais souvenirs de tendresse, surtout, de rêves faits et qui finissent par se réaliser, d’observation lucide, amusée mais amusante et humoristique aussi du monde tel qu’il est, des adultes et de leurs certitudes qui ne demandent qu’à être battues en brèche.

Jojo, c’est de la grande bande dessinée pour tous les publics, pour toute la famille, c’est de l’humour, c’est de l’intelligence, c’est de la révolte sans violence, c’est du bonheur sans tape-à-l’œil.

Dans ce premier volume de son  » intégrale « , outre les quatre premiers livres qui l’ont mis en scène, vous allez pouvoir vous plonger totalement dans l’univers de Geerts, au travers d’un texte d’analyse particulièrement bien construit, au travers de superbes illustrations également.

Jojo ?… Un personnage essentiel et essentiellement attachant du neuvième art, qu’il vous faut absolument (re)découvrir grâce à ce volume, et qu’il vous faut, surtout, faire découvrir à ceux qui ne le connaissent pas encore !

 

Jacques Schraûwen

Canardo et Les Lulus : deux livres sombres pour bien terminer l’année

Canardo et Les Lulus : deux livres sombres pour bien terminer l’année

Chaque lecture est un voyage. Je vous en propose deux qui ne se contentent pas de suivre les chemins tout tracés du simple délassement… Deux excellents livres pour commencer l’année avec intelligence et plaisir!…

Jacques Schraûwen

Canardo : 24. La Mort aux Yeux Verts (dessin : Pascal Regnauld – scénario : Benoît et Hugo Sokal – couleurs : Hugo Sokal – éditeur : Casterman)

Canardo – © Casterman

Canardo, c’est une des vraies séries mythiques de la bande dessinée. Une bd, depuis 24 albums maintenant, qui nous montre des animaux totalement humanisés, et donc vecteurs de trahison, d’amitié, de folie, de routines, tels des parallèles de nos humaines réalités.

Dans l’album précédent, il était question de traite des êtres humains, des femmes surtout, par un membre plus que dépravé d’une noblesse au pouvoir dans un petit pays appelé le Belgambourg. Il était question aussi de morts brutales, d’immigration clandestine venue d’un pays voisin et quelque peu sous-développé : la Wallonie.

Ce livre-ci, qui s’ouvre sur l’enterrement d’un ami du détective privé Canardo, est la suite de  » Mort sur le lac  » : mêmes personnages, mêmes désespoirs quotidiens, mêmes innommables politiques.

Je ne vais pas vous résumer un récit riche en rebondissements, comme toujours avec Canardo.

Mais je tiens à souligner la qualité à la fois du dessin et du scénario. Les trois auteurs forment, sans aucun doute, un groupe parfaitement homogène et intimement plongé dans la réalité imaginée (si peu…) de leur héros.

Il y a chez Canardo tous les poncifs du roman noir à l’américaine, mais augmentés d’un traitement à la Léo Malet (celui de la triloge noire peut-être plus que de Nestor Burma…), voire à la Vernon Sullivan. Et, en outre, il y a un dialogue ciselé, qui n’est pas sans rappeler les phrases de Chandler et, surtout, celles d’Audiard !… Un Audiard qui serait très branché têtes couronnées, gauchisme bobo, opportunisme de caste… Ecoutez, par exemple, la grande duchesse du Belgambourg dire ces quelques mots qui pourraient, aujourd’hui, sortir de la bouche de bien des dirigeants :  » ici, au Belgambourg, un gauchiste, c’est un type de droite qui estime ne pas être bien payé « .

 » La mort aux yeux verts  » est, à mon avis, un des meilleurs Canardo, à tous les niveaux. Un Canardo qui appelle une suite, certainement, puisqu’une guerre entre Wallonie et Belgambourg y est en préparation…

Entre cynisme social et sombre lucidité, entre vie en totale déliquescence et morts plurielles et brutales, Canardo est un de ces anti-héros dont il ne faut rater aucune des aventures, croyez-moi !

La Guerre des Lulus : 4. 1917 – La Déchirure (dessin : Hardoc – scénario : Régis Hautière – éditeur : Casterman)

la guerre des lulus – © Casterman

Régis  Hautière et Hardoc : un duo bien rodé d’auteurs soucieux tous deux de ne pas se contenter, pour raconter une histoire, de suivre les traces déjà creusées par d’autres.

C’est la guerre 14/18 qui est au centre de cette série. Au centre, oui, parce qu’elle est omniprésente. Mais elle n’est, finalement, que le moteur d’une aventure humaine vécue par quelques enfants que l’horreur et la violence ont perdus sur les routes à la fois de l’aventure et de l’exil, de la peur et du courage, de la quête intimiste et de l’espérance réfléchie.

Dans ce volume-ci, nous sommes en 1917. Les cinq enfants qui ont, il y a trois ans, quitté leur orphelinat à l’approche des forces allemandes, sont toujours en fuite. Un train, pris par hasard, les a menés en Allemagne. Un autre train, toujours pris au hasard, les conduit en Belgique.

L’enfance qui était la leur il y a si peu de temps encore n’est plus qu’une apparence. Les corps et les âmes ont vieilli. L’angoisse, la peur, le combat quotidien pour survivre en dehors d’un monde qui, en définitive, ne veut pas d’eux, tout cela ne fait pas des Lulus des adultes, certes, mais ils sont déjà tous au-delà de l’adolescence.

Et c’est là la force de cette série, c’est que tout est vu à hauteur d’enfance d’abord, d’adolescence ensuite, et, ici, au fil d’une narration quelque peu éclatée et annonciatrice, déjà, des albums qui vont suivre, à hauteur de presque adulte. Et qui dit adulte dit compromission, lâcheté, trahison…

C’est bien de tout cela, oui, qu’il s’agit dans cette déchirure.

Et les Lulus auront-ils la force et la conviction nécessaire pour dépasser cet âge qui n’est pour eux qu’hantise ? Sauront-ils apprivoiser le monde et en faire un allié à leur construction personnelle ?

Régis Hautière est un scénariste que j’ai toujours aimé pour l’intelligence de ses histoires, pour l’importance qu’il accorde, toujours, à ses personnages : aucun d’eux n’est une silhouette, tous existent, tous , même, nous sont comme des miroirs.

Le dessin de Hardoc reste pareil à lui-même : entre réalisme et caricature, entre tendresse et horreur. Et son talent est de faire vieillir, d’album en album, physiquement, tous ses héros. C’est cette osmose entre graphisme et scénario, peut-être, qui fait la vraie puissance de cette série, une série qui réussit à nous parler de la guerre, et de nous en parler bien, avec émotion et intelligence, et ce sans vraiment la montrer !

Jacques Schraûwen

Loisel et Druillet : deux grands du neuvième art à toujours redécouvrir !…

Loisel et Druillet : deux grands du neuvième art à toujours redécouvrir !…

Régis Loisel se plonge dans l’univers de Disney, tandis que se rééditent les œuvres magistrales de Philippe Druillet : des livres étonnants que tout bédéphile se doit de connaître !…

Jacques Schraûwen

Mickey Mouse : Café « Zombo » (auteur : Régis Loisel – éditeur : Glénat)

Café zombo – © Glénat

Régis Loisel, c’est, bien entendu, l’auteur de la meilleure des séries d’heroic fantasy à la française,  » La quête de l’oiseau du temps « . Une belle réussite, incontestablement, qui, malheureusement, a entraîné une mode en bd où le pire a trop souvent côtoyé le simplement mauvais !

Régis Loisel, c’est aussi le coauteur de la série franco-québécoise  » Magasin général « , terminée il y a peu, et dans laquelle s’abordent des thèmes chers depuis toujours à Loisel : l’intégration, la tolérance, la différence, sexuelle aussi, la vie en groupe, le plaisir de vivre et de savourer le temps qui passe.

Régis Loisel, c’est également  » Le grand mort « , qui ressemble à de la fantasy mais qui réussit à aller beaucoup plus loin que le simple récit d’aventures improbables.

Régis Loisel, enfin, c’est l’extraordinaire  » Peter Pan « , une relecture cruelle, étonnante, dérangeante mais envoûtante d’un des plus grands mythes de la littérature mondiale. Avec Loisel, l’enfance n’a jamais rien d’idyllique !

Et Régis Loisel, aujourd’hui, c’est ce Mickey Mouse, en hommage à l’œuvre de Walt Disney, certes, mais, surtout, en décalage avec le  » tout le monde il est beau tout le monde il est gentil  » qu’est devenu l’empire de Disney !

Graphiquement, Loisel s’est totalement immergé dans le Mickey des années 50/60, en appliquant les codes qui étaient ceux utilisés dans le fameux  » Journal de Mickey  » : beaucoup de mouvement, de page en page, pour que le jeune lecteur ne s’ennuie jamais.

Pour le scénario, Loisel a utilisé les habituels méchants, plus bêtes que dangereux finalement, qu’appréciaient Disney et ses collaborateurs. Mais il a ancré tous ces personnages hyper connus dans un contexte réel qui, lui, n’a plus grand-chose à voir avec la manière dont les studios Disney construisaient et construisent encore leurs récits.

Dans cet album, nous sommes en période de crise, de récession. Plus de boulot pour personne, mais des margoulins qui profitent de la situation, et la pauvreté ambiante, pour exproprier tout le monde et se lancer dans la construction d’un projet immobilier uniquement destiné à ceux qui ont de l’argent, de la richesse, du pouvoir. Le café zombo, qui donne son titre à ce livre, c’est une mixture qui drogue les ouvriers pour qu’ils fournissent un travail sans rouspétance !

C’est bien de notre monde et de notre époque que nous parle ce bouquin. Mais il le fait avec humour, un humour débridé et quelque peu surréaliste parfois. On a parfois l’impression que le Mickey de Loisel doit autant à Disney qu’à Avery ou Chaplin : humour, satire sociale, tendresse aussi, et création d’un univers totalement personnel.

Sous des aspects  » légers « , Loisel réussira toujours à étonner ses lecteurs, à se retrouver là où on ne l’attendait pas !…

Intégrale de Druillet : Vuzz, Yragaël et Urm Le Fou (éditeur : Glénat)

Yragael – © Glénat

Philippe Druillet fait lui aussi partie de la toute grande histoire de la bande dessinée, cet amusement populaire devenant, dans les années 70, un art à part entière, le neuvième.

Nombreux sont les lecteurs de Pilote qui, comme moi, ont été ébahis de trouver dans les pages de leur magazine des histoires aux couleurs puissantes, au graphisme créant une espèce de calligraphie au service d’un univers jamais vu auparavant dans aucun album de bd !

Ce furent Lone Sloane, Yragaël, Urm… Et c’était un peu comme si, subitement, la peinture et ses outrances possibles et même essentielles jaillissaient dans la presse pour jeunes.

Résumer ces histoires tient de l’impossible, et c’étaient, et ce sont toujours, des livres qu’on regarde plus qu’on lit, dans lesquels le regard du lecteur a une plus grande importance que son esprit d’analyse. Druillet, c’est du lyrisme, c’est de la démesure, ce sont des paysages improbables mais extrêmement vivants et vibrants, ce sont des mélanges de couleurs étonnantes, inattendues toujours, déstabilisantes surtout. Druillet, bien sûr, ce sont aussi des histoires racontées, un peu à la manière des grandes sagas nordiques, mais adaptées dans un monde de science-fiction mêlée d’un fantastique à la Lovercraft.

Et voici donc que se rééditent (enfin !….), et de manière parfaite au niveau des couleurs et des compositions, Yragaël et Urm, les albums les plus représentatifs peut-être de ce que fut l’apport de Druillet à la bd.

Quittant Pilote, il a créé, avec Giraud et Dionnet, le mensuel Métal Hurlant et les éditions des Humanoïdes associés. Et ce fut là, dans l’aventure de ce magazine absolument somptueux, que la bd SF se vit offrir ses plus belles lettres de noblesse.

Il y avait un style Métal Hurlant, tant dans le dessin, d’ailleurs, que dans le contenu éditorial. Et ce style, proche de celui de Giraud devenant Moebius, on le retrouve dans l’autre album consacré à la réédition des œuvres de Druillet : Vuzz. Là, pas de couleurs, mais du noir et blanc presque épuré, là, pas de grandes fresques mettant en lutte des personnages nombreux, mais la présence centrale d’un seul antihéros dont les seules nécessités sont de se nourrir et de prendre du plaisir. Ce livre est, en quelque sorte, un portrait décalé d’un monde post-apocalyptique, d’une évidente déshumanisation, un portrait à la fois désabusé et plein d’un humour féroce.

Rééditer Druillet, avec la qualité de ces deux rééditions-ci, c’est faire œuvre de reconnaissance d’un artiste à part entière qui a, de temps en temps, choisi la bande dessinée comme terreau de son sens aigu de la création.

vuzz – © Glénat

Ces trois livres surprennent… Loisel, dessinateur d’aujourd’hui, Druillet, dessinateur complexe d’hier et d’avant-hier, se rejoignent ainsi dans une conception du neuvième art qui en souligne, d’abord et avant tout, la variété et les mille différences.

 

Jacques Schraûwen

Humour, musique, histoire… La BD de cette fin d’année dans tous ses états !…

Humour, musique, histoire… La BD de cette fin d’année dans tous ses états !…

Puisque les éditeurs profitent des dernières semaines de l’année 2016 pour présenter des albums très différents les uns des autres, pourquoi ne pas en profiter pour élargir le champ de vos plaisirs de lecture !…

Pico Bogue : 9. Carnet De Bord (dessin : Alexis Dormal – scénario : Dominique Roques – éditeur : Dargaud)

Pico Bogue – © Dargaud

Si je m’en rapporte à mon ami le petit Robert, la philosophie peut se définir à  » un ensemble de questions que l’être humain peut se poser sur lui-même, en une vision systématique et générale (mais non scientifique) du monde.  »

Cela fait donc, indubitablement, déjà bien longtemps, le temps de neuf albums, que Pico Bogue, à l’instar de quelques-uns de ses prédécesseurs comme Mafalda ou Snoopy et Charlie Brown, fait de la philosophie ! Pour son plus grand plaisir, et, surtout, celui des lecteurs soucieux de voir se mêler en une lecture agréable humour, tendresse, brin de folie, éclats de rires et sourires forcés…

Dans ce volume-ci, outre les réflexions d’ordre général qu’il peut se faire et imposer à ceux qui l’entourent, ses parents d’abord, ses grands-parents ensuite, et ses professeurs, ses copains de cour de récréation et sa petite sœur surtout, c’est un mot qui retient toute son attention. Son attention, et par conséquence son énervement croissant de petit garçon amoureux de la langue. Parce que Pico, oui, continue à chercher l’origine des mots pour mieux les comprendre, pour mieux, surtout, avoir  » le dernier mot  » face à ceux qui l’entourent !

Et ce mot qui énerve Pico est utilisé à tort et à travers par sa petite sœur comme par tous ceux qui, sur internet, finissent par utiliser un seul et même langage sans aucune originalité :  » cute  » ?

Pour Ana Ana et ses copines, tout est  » cute « , mignon…

Pour Pico, résumer le monde à cette minuscule locution tient du panurgisme le plus stupide. D’où des affrontements, verbaux, amicaux, familiaux !

Et c’est par ce chemin-là, celui qui s’aventure dans le monde de nos habitudes et de nos routines pour y dénicher le sens de l’absurdité, c’est par ce sentier étroit qui conjugue humour et de la presque critique sociale et sociologique que Pico se révèle un vrai philosophe ! Mais un philosophe, ne vous en faites pas, qui ne se prend jamais au sérieux ! Toute analyse, finalement, ne lui sert qu’à alimenter le plaisir de vivre et de remettre les choses et les sentiments à leur place : celle du sourire, du partage, de la tendresse et de la poésie !

Pico Bogue ?…. Une série parfaite, à tous points de vue !

Le Marquis d’Anaon : intégrale (dessin : Matthieu Bonhomme – scénario : Fabien Vehlmann – éditeur : Dargaud)

le marquis d’Anaon – © Dargaud

Matthieu Bonhomme, au tout début des années 2000, quittait le cocon à la fois marginal et douillet de  » l’association  » pour créer chez Dargaud un personnage atypique, le marquis d’Anaon. Et c’est un vrai plaisir, aujourd’hui, que de pouvoir le (re)découvrir en une intégrale qui se lit comme un excellent roman dessiné !

Nous sommes dans les premières années du 18ème siècle. Le marquis d’Anaon n’a rien d’un noble. Ce nom, on le lui a donné parce qu’il semble posséder le pouvoir d’aider les âmes éplorées.

Mais ne vous attendez pas à du paranormal débridé ! On baigne ici certes dans une ambiance fantastique, à la Jean Ray : on a l’impression de trouver au fond d’un bistrot, en train d’écouter un vieil inconnu nous raconter des histoires invraisemblables. Il y a aussi une influence des contes fantastiques de Maupassant. Mais il y a surtout celle de Poe, puisque le fantastique, finalement, trouve presque toujours une explication : la superstition, la peur de mourir, celle de vivre, l’omniprésence des religions et des dogmes, des idéologies et de leurs pouvoirs temporels…

Mathieu Bonhomme est un des grands dessinateurs actuels, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, et c’est peut-être dans cette série, classique par sa forme et son découpage, qu’il a laissé son dessin s’aventurer dans une sorte d’expressionnisme moderne et à la limite du réalisme et de la caricature. Et cette intégrale de sa première série à succès nous plonge à la fois dans l’aventure et la réflexion, dans l’empirisme et  la naissance de quelques sciences comportementales qui de nos jours sont omniprésentes… Un excellent travail de collaboration entre un scénariste et un dessinateur, que ce Marquis qui nous fait réfléchir aux réalités les plus contemporaines…

Le Petit Livre Black Music (dessin : Brüno – scénario : Hervé Bourhis – éditeur : Dargaud)

black music – © Dargaud

Ce livre nous retrace, à sa manière, l’histoire de la musique black américaine entre 1619 (l’arrivée, en Virginie, des premiers esclaves africains), et 2016 et la mort de Prince.

Toutes les musiques afro-américaines sont représentées dans cet album inclassable, à l’exception notable du jazz, style pour lequel la  » négritude  » chère à Aimé Césaire a toujours été un moteur essentiel !

C’est un livre érudit, sans aucun doute possible, mais qui ne se plonge pas profondément dans l’histoire de cette musique qui a accompagné tous les mouvements d’émancipation du peuple noir vivant aux Etats-Unis. Pour ce faire, il aurait fallu beaucoup plus qu’un seul volume ! La propos des auteurs est bien plus de survoler la grande histoire qui, elle-même, est indissociable toujours de la petite histoire. La grande Histoire, c’est la lutte contre le racisme, la petite histoire, c’est la reconnaissance d’un peuple brimé au travers de l’art, et, singulièrement, au travers de l’art le plus populaire qui soit, celui de la chanson sous toutes ses formes.

Ce n’est pas une bande dessinée, c’est un livre plein d’informations disséminées de page en page et dues à la passion éclairée de Hervé Bourhis, des informations revisitées graphiquement par l’excellent Brüno. Il s’écarte ici de la narration qui est la sienne dans des livres comme Tyler Cross, sans pour autant, au travers de l’illustration, abandonner sa manière très personnelle, très expressionniste d’envisager le dessin.

Ce livre se feuillette comme une encyclopédie plus que comme un album bd, et trouvera sa place où vous voudrez : entre vos vieux vinyles ou dans vos rayons bd…

Trois livres qui ne se ressemblent pas… trois livres qui, chacun, ont de réelles qualités et de graphisme et de scénario… Trois livres qui ne dépareilleront pas les rayons de votre bibliothèque !

 

Jacques Schraûwen

Trois albums à emballer avec soin avant de les offrir…

Trois albums à emballer avec soin avant de les offrir…

Un  » Gaston  » à ne surtout pas rater, un  » Tuniques Bleues  » qui pose des questions sérieuses, un 421 plein de rebondissements : faites plaisir ou faites-vous plaisir !

Jacques Schraûwen

Gaston au-delà de Lagaffe (Bibliothèque Centre Pompidou – éditons Dupuis – Exposition au Centre Pompidou jusqu’au 10 avril 2017)

Gaston – © Dupuis et bibliothèque Pompidou

Bien sûr, Hergé est et reste une des  » valeurs sûres  » (mais trop mercantile…) du neuvième art. Sans vouloir en aucune manière nier l’importance qui est la sienne dans la grande histoire de la bande dessinée, je ne peux que me réjouir de voir mettre à l’honneur, à Paris, dans le prestigieux Centre Pompidou, un créateur que j’estime au moins aussi important qu’Hergé : Franquin !

Et à cette occasion paraît ce  » Gaston au-delà de Lagaffe « , catalogue de cette exposition consacrée à un des personnages essentiels de la bd, et retraçant tout ce que furent le parcours et l’existence de ce gaffeur impénitent, caustique parfois, anarchiste souvent, politiquement incorrect toujours !

On y trouve une iconographie superbe et aérée : des crayonnés, des planches, des illustrations, des détails, des inédits…

Mais cet ouvrage est aussi, et surtout peut-être, construit à partir d’un canevas original : les propres mots de Franquin, recueillis dans ses interviews, ses rencontres, les livres auxquels il a participé de son vivant. On a l’impression de plonger dans la vie de Gaston, le héros sans emploi mais qui observe le monde, celui du travail et de l’évolution de la société avec un humour souvent décalé, toujours réjouissant et restant d’actualité, et d’entendre André Franquin, penché sur notre épaule, nous parler de ce personnage hors normes et essentiel, oui !

Essentiel, tout comme ce livre pour tous les amateurs de bd ! Tout comme les œuvres complètes de Gaston, d’ailleurs, qui devraient se trouver dans tous les bureaux en lecture libre : on parlerait beaucoup moins de burn-out, croyez-moi !

Les Tuniques Bleues présentent : Les enfants dans l’armée (dessin : Willy Lambil – scénario : Raoul Cauvin – éditeur : Dupuis)

les tuniques bleues présentent – © dupuis

Les éditions Dupuis continuent à rééditer deux par deux  » Les Tuniques Bleues « , rassemblant les albums par thèmes.

Dans chacune de ces  » Tuniques Bleues présentent « , un dossier  » pédagogique « , mais sans aucune pédanterie, nous montre combien les scénarios de Cauvin et les dessins de Lambil ont toujours voulu coller du plus près à la vérité, celle de l’époque, celle de l’Histoire, celle des êtres humains perdus dans une guerre qui les dépasse.

A partir d’une constante dans l’univers de l’humour, Cauvin a créé deux personnages antinomiques, Blutch et Chesterfield, chacun étant à la fois l’opposé de l’autre et son complément indispensable.

L’un est frondeur, l’autre obéissant, mais tous deux sont d’abord et avant tout humains.

Et c’est bien d’humanité qu’il s’agit, d’humanisme, dans ce volume-ci, puisque c’est l’enfance perdue dans un monde de violence adulte qui y est racontée. Mais avec humour, toujours ! Dans  » Baby Blue « , on suit les aventures de notre duo et d’un bébé trouvé abandonné sur la route… Ce sont plusieurs nouvelles dessinées plutôt qu’une histoire complète, et l’humour qui y règne est bon enfant. Le deuxième album, Drummer Boy, est beaucoup moins bon enfant, puisqu’il montre franchement, tant dans les mots que dans le dessin, ce qu’est l’horreur de la guerre, ses morts, ses absurdes tactiques ne menant qu’au néant de victoires ou de défaites éternellement identiques. Parce que l’enfant qui y est décrit et raconté n’a rien, lui, de vraiment innocent !

Un très bon album, donc, pour tous les publics, et qui nous montre les Tuniques Bleues au mieux de leur forme !

421 : L’Intégrale volume 1 (dessin : Eric Maltaite – scénario : Stephen Desberg – éditeur : Dupuis)

421 – © dupuis

Les intégrales ont l’avantage de remettre en lumière certaines séries quelque peu oubliées. Toutes, évidemment, n’ont pas le même intérêt, ni par leur contenu ni par leur place dans la paysage de la bande dessinée.

421 fait plutôt partie des bonnes surprises de cette politique éditoriale de replonger les lecteurs dans d’anciennes réalités dessinées !

C’est au tout début des années 80 que Stephen Desberg au scénario et Eric Maltaite au dessin ont créé 421, personnage inspiré directement par le succès cinématographique de James Bond.

421, ce n’est pas 007, certes, mais c’est un espion, qui a comme devoir, dans chaque aventure, de dénouer des intrigues Particulièrement ardues.

Du côté du scénario, ce sont les premières armes de Desberg, parfois hésitant, utilisant parfois trop les raccourcis littéraires. Mais il est vrai qu’à l’époque, c’était une mode, tant du côté des adeptes de la Ligne Claire que de ceux de ce qu’on a appelé l’école de Charleroi.

Du côté du dessin, Eric Maltaite n’échappe pas à l’influence de Will, par ailleurs son père.

Les influences, d’ailleurs, pour le texte comme pour le graphisme, sont assez visibles, lisibles : Tif et Tondu, avec un avatar de Choc (la silhouette…), Spirou et le repaire de la Murène…

Mais au-delà de ces influences somme toute normales, il y a déjà la patte de deux vrais raconteurs d’histoires. On parle de drogue, de politique, de violence, de manipulation, des thèmes qui restent et resteront encore longtemps d’actualité. Et on traite ces thèmes avec une dose d’humour qui n’est pas sans rappeler quelque peu celui de Gotlib dans sa rubrique à brac, un humour très souvent teinté d’absurde.

Une bonne intégrale, donc, qui nous replonge dans ce qu’était en train de devenir la bd tous publics au début des années 80 !

Les fins d’année sont propices à des parutions qui sortent un peu de la ligne éditoriale habituelle des éditeurs… Il ne reste qu’à en profiter, sans aucun doute !

Vous avez encore des cadeaux à faire ? Faites votre choix, et faites des heureux !

 

Jacques Schraûwen