Nos Accords Imparfaits – Amour, onirisme, musique des cœurs et des corps…

Nos Accords Imparfaits – Amour, onirisme, musique des cœurs et des corps…

En cette époque de « rentrée littéraire », j’aime me balader dans des bandes dessinées qui, assez récentes, méritent encore et toujours d’être lues, appréciées.

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Et c’est bien le cas avec cet album-ci. Un livre dont le dessin, pour simple qu’il soit, presque naïf souvent, réussit à coller parfaitement à l’histoire racontée. Une histoire tout en nuances, une histoire quotidienne, un récit comme une musique sur un vieux trente-trois tours dont les deux faces sont à écouter. Une histoire d’amour… Une histoire de fin d’amour ? De tendresses plurielles perdues ? De retrouvailles possibles lorsqu’on décide de se glisser jusqu’à l’envers des apparences ? Il y a tout cela aussi dans ce livre qui, sans remous, nous fait rêver aux infinis de l’Amour et de ses possibles.

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Ce livre se construit, je le disais, comme un vieux disque. Deux époques, ainsi, se suivent, s’assemblent sans vraiment se ressembler, se ressemblent quand même sans pour autant fusionner… La première époque, c’est la face A de ce trente-trois tours. Anton est livreur, il passe de maison en maison, croise des inconnus et leur remet des colis. Un métier sans vraie passion, qui le voit se faufiler dans la vie, en quelque sorte. Hélène est violoncelliste, artiste. Ils vivent ensemble, êtres très différents l’un de l’autre, êtres humains simplement amoureux. Seulement, le temps est là, avec cette invisible rouille qui s’accroche aux sentiments… Anton et Hélène, physiquement, sensuellement, quotidiennement partageaient d’intimes accords… Ceux de la musique, ceux des gestes de chaque jour aussi, leurs bruissements, leurs chocs parfois, en une espèce de symphonie faite d’habitudes et d’envolées presque lyriques comme peut être lyrique la rencontre de deux corps et de deux âmes…

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Mais voilà, l’éternité se brise au fil des mots qui ne réussissent plus à se dire… « Je t’aime » abandonne les lèvres d’Anton, et, sans se fuir, les deux amants se perdent peu à peu. Ces trois mots sont remplacés par « J’aimerais l’oublier. Je détesterais l’oublier »… Plus aucun accord entre eux n’existe… Jusqu’à ce que commence la face B du disque de leur existence… Une deuxième époque qui mène Anton d’un monde réel à un univers qui en a toutes les caractéristiques, mais d’une manière absurde… Et c’est dans ce deuxième lieu de leur existence que, peut-être, leurs accord imparfaits vont se découvrir bien plus importants que toutes les perfections du rêve…

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Le scénariste, Gilles Marchand, est romancier… On dit de lui qu’il pratique, en écriture, le « réalisme magique ». Cette manière de raconter l‘ici et l’ailleurs, en même temps, avec un sens aigu de la poésie et de l’onirisme, ce style, ce genre littéraire qui a permis il y a bien longtemps à Johann Daisne d’écrire son chef d’œuvre, « Un soir un train » (tristement décomposé au cinéma, ensuite…), il le fait sien dans cette bd aussi. Gilles Marchand, pour son premier scénario de bd, ne s’éloigne pas de son style, de ses plaisirs d’écriture et de narration… Cécile Dupuis, la dessinatrice, elle, a un dessin sans fioritures, elle aime jouer avec les perspectives, créant ainsi ce qui pourrait, pourquoi pas, s’appeler un surréalisme déstructuré ou, mieux, simplifié. Leur rencontre, en mots, en dessins et en couleurs simples est une réussite…

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Et le résultat, déstabilisant c’est vrai, c’est ce livre qui se savoure, sans arrière-pensées… Une histoire d’amour, une histoire d’humains créant aux rythmes changeants de leur amour des accords qui se dessinent et se disent au gré des mille musiques de la poésie…

Jacques et Josiane Schraûwen

Nos Accords Imparfaits (dessin : Cécile Dupuis – scénario : Gilles Marchand – éditeur : Casterman – 2026 – 160 pages)

La Réalité Est Énorme – Un petit bijou, tout simplement…

La Réalité Est Énorme – Un petit bijou, tout simplement…

Ne vous attardez surtout pas sur le « bandeau-accroche » qui orne la couverture de ce livre ! Cette « énorme réalité » est vraiment un très, très joli livre !

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J’avoue être de plus en plus souvent étonné par le sens de la « communication » des éditeurs, en bd tout particulièrement ! Les uns ont besoin de l’alibi de la presse et de quelques experts pour tenter de vendre leurs livres, d’autres parlent « d’événements »… Mais ici, Dupuis fait fort ! Il fait penser en couverture qu’on va parler, dans cette bd, de la voix de Son Goku et de Oui-oui ! Et il n’en est strictement rien !!!!!! En un « bandeau », cet éditeur réussit à se couper de deux publics en même temps : ceux qui  vénèrent les mangas et qui, feuilletant l’album, vont le rejeter, et ceux qui détestent les mangas et, de ce fait, ne vont même pas l’ouvrir ! L’incompétence à ce niveau-là mérite assurément d’être soulignée !!!!! Et j’imagine que cet éditeur se demande pourquoi les ventes de ce livre ne démarrent pas !

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J’ai fini par passer outre à cette « connerie », j’ai ouvert cet album, étonné d’abord par le dessin, surpris, ensuite, ma lecture commencée, par le contenu narratif de ce livre qui nous raconte l’enfance de la scénariste qui se souvient de la petite Brigitte qu’elle a été…

Une enfance dans la région parisienne, dans la Zone, au début des années 60 sans doute, racontée en quelques séquences rapides… Un monde sombre et lumineux à la fois, sans fioritures, avec humour, tendresse, et colère… Un univers qui n’a rien à voir ni avec Dragon Ball, ni avec Bonne nuit les petits !

Un monde qui n’existe plus sans doute, en tout cas plus sous cette forme-là, mais qui, malgré tout persiste dans une société qui aime que chacun reste à sa place !

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Ce livre, je le disais, est construit en séquences, plus ou moins courtes, qui sont à chaque fois un instantané de la vie d’une petite fille vivant dans cette « zone » où se côtoyaient, parqués dans des immeubles-poulaillers, des populations variées, Roms, clochards, Français moyens oubliés par ces fameuses golden sixties que les crétins d’aujourd’hui n’arrêtent pas de jeter à la figure de leurs aînés ! Le périf se construisait… La guerre n’était pas loin, dans un sens de l’Histoire ou dans un autre, celle de 40-45, celle d’Indochine, celle d’Algérie. On parlait de modernisation, et, comme toujours, le pouvoir ne s’encombrait pas des laissés pour compte. A ce titre, cette bd dessine et raconte un paysage d’un monde qui, finalement, n’est pas révolu, loin de là, et qui persiste, aujourd’hui, à peupler les banlieues et à faire peur aux bien-pensants…

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Cela dit, ne pensez pas que ce livre est une sorte de pamphlet ! Que du contraire… Brigitte Lecordier nous parle d’elle, de ses rêves, de sa famille, de ses amitiés, elle se montre se baladant sans vergogne dans la fourmillière de l’enfance avec un œil souriant, parfois pleurant, elle nous parle d’un quotidien qui peut être le miroir de pas mal de quotidiens vécus de nos jours. Et le dessinateur, Arcady Picardi, accompagne ces petits récits au jour le jour par un graphisme étonnant, à la fois très non-réaliste, onirique, et soucieux de montrer des détails qui donnent du relief à l’histoire racontée : les bassines familiales pour prendre un bain… Le paysage des travaux du périphérique, esquissés mais bien présents… La réalité aussi de la montée d’une forme discrète d’extrême-droite, l’oas, dans le terreau des abandonnés sociaux… Mais il le fait, je le disais, avec un sens de l’onirisme extraordinaire ! Pour montrer les proches de la petite Brigitte, il démesure ses dessins, en fait des sortes, parfois, de plongées dans les regards eux-mêmes de cette petite fille qui parle d’elle, donnant à ces êtres humains des formes et des gestes qui complètent et allègent en même temps le propos de ce livre. On passe ainsi, au travers des yeux de Bibi, à des formes humaines reconnaissables et à d’autres qui se révèlent à la fois monstrueuses et poétiques…

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Parce que, ne nous y trompons pas, toutes les enfances, toujours, sont confrontées à la vie telle qu’elle est et pas telle qu’elle est rêvée ! Il y a la joie, il y a l’éphémère de l’instant qui passe, il y a la peur, il y a l’horreur, il y a l’existence et la mort, le plaisir et la haine… Et parvenir à faire de tout cela quelque chose qui fait bien mieux que « tenir la route », cela a demandé aux deux auteurs des vrais talents conjugués, fusionnés !

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Faites comme moi, vous ne le regretterez pas : partez à la rencontre de Bibi et de ses sœurs, De Nénesse et de Pouloute, de Mamar sortant du sanatorium, de Monsieur Muguet… Partez à la découverte d’une enfance qui vous rappellera, j’en suis certain, la vôtre, et ses regards acérés…

Jacques et Josiane Schraûwen

La Réalité Est Énorme (dessin : Arcady Picardi – scénario : Brigitte Lecordier – éditeur : Dupuis – avril 2026 – 152 pages

Mustang – une nouvelle aventure de Brian Bones, détective privé, une nouvelle voiture mise en scène !

Mustang – une nouvelle aventure de Brian Bones, détective privé, une nouvelle voiture mise en scène !

Georges Van Linthout est un dessinateur aux nombreux talents… Dans sa série des « Brian Bones », c’est à l’âge d’or de la bande dessinée qu’il rend hommage… Avec des récits classiques et bien charpentés !

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Même si la « mode » de nos jours est à des histoires de plus en plus ancrées dans le quotidien de notre monde, avec des sujets très « branchés », au long des « romans graphiques » qui oublient très souvent que c’est de bande dessinée qu’il s’agit, donc de dessin, avec des thématiques de « niches », qu’est-ce que cela fait du bien de se plonger dans une bd à l’ancienne, une bd populaire, des personnages entiers et traditionnels, un petit polar sympa qui ne « mange pas de pain » mais qui, de ce fait, fait passer un bon moment !

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Au dessin, donc, il y a Georges Van Linthout, un artiste qui aime varier les tons, les découpages, un auteur qui ne s’est jamais vraiment contenté de ronronner dans un style bien précis. Au scénario, il y a Rodolphe, que je n’aurai pas l’outrecuidance de nommer « vieux routier de la bd », mais dont toute la carrière appartient profondément à tout ce que la bande dessinée peut aborder comme univers, du polar au fantastique, en passant par l’utopie, le rêve, l’onirisme, la littérature…

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Et ces deux complices nous font ici retrouver Brian Bones, détective d’assurance, son ami garagiste Flint, et la fille de ce dernier, Lisa, amoureuse du beau détective à la chevelure rousse.

Et ils nous font retrouver également des vieilles bagnoles, bien évidemment puisqu’ils s’agit là du fil conducteur de cette série.

Il s’agit d’une super Mustang rouge, que Fint a échangée contre un vieux clou, à une conductrice de passage. Lisa nettoie la belle Mustang, pendant que Brian et Flint boivent un bon coup, sans modération bien entendu.

Et au moment où Lisa découvre dans la voiture un doudou en peluche, la radio annonce, elle, l’enlèvement de la petite fille d’un magnat de la presse, dans une Mustang rouge…

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Puisque la police, au travers de Charlie, le copain pas toujours très futé de Brian, n’intervient pas, c’est cette fois Lisa qui décide de prendre les choses en main et de retrouver la femme à la Mustang et la gamine qu’elle a kidnappée.

On est dans les années 60… Et Brian et Flint s’inquiètent donc pour la santé de Lisa… Et comme son père, Indien, est aussi Shaman, il se fume une bonne pipe pleine d’herbes bizarres, pour avoir des visions qui vont lui permettre de retrouver sa fille… Des visions, il en a… Un ours bleu, des nuages, un enclos de poules cradingue et des chevaux qui courent… Où est-ce que tout cela va les conduire?….

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Là, on se retrouve dans un univers qui a toujours plu au scénariste Rodolphe, celui d’une forme pratiquement traditionnelle du fantastique… Mais il n’en abuse pas, et son scénario est, sans problème, dans la lignée des aventures précédentes de Brian Bones. Le vrai personnage central, à chaque fois, c’est une voiture, une voiture qui n’est jamais uniquement un élément de décor, une voiture qui révèle une passion indubitable des auteurs pour ces engins venus d’une époque où les pouvoirs politiques ne les interdisaient pas pour sauver une planète qui, comme toutes les planètes, n’a pas vraiment besoin d ‘être sauvée… C’est l’être humain qui devrait être soigné, cet être humain qui, dans chaque album de cette série, se montre sous son plus mauvais jour…

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Oui, il y a des bons, pas toujours parfaits, loin s’en faut, il y a aussi des méchants, des vrais, de ces méchants qu’on aime ne pas aimer ! Quoique… Il y a parfois des méchantes, aussi, qui ne manquent pas d’intérêt, ni pour les lecteurs, ni pour Brian Bones ! Cela dit, dans cet album-ci, outre la voiture, outre les méchants, la vraie héroïne, c’est Lisa… Flint, Brian et les flics ne font, finalement, que suivre les traces de son enquête, prouvant ainsi qu’on peut vivre dans une bd enfouie dans les années 60 sans être totalement macho (je parle des personnages de papier créés par Rodolphe et Van Linthout)… Le but d’un tel album, c’est d’amuser le lecteur, de le faire sourire, de lui offrir un bon moment de plaisir simple. Et ce but est parfaitement atteint!

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Un plaisir simple, oui, et « populaire », et « traditionnel », dans un style semi-réaliste plein de mouvements, de paysages, de petits rebondissements, de réflexions souriantes… Oui, c’est de la bd à l’ancienne, et populaire, et, je me répète, c’est de la bonne bande dessinée, tout simplement ! Réalisée par deux complices qui s’amusent, on le sent, et accompagnés par un coloriste, Stibane, qui connaît très bien son job, lui aussi !

Jacques et Josiane Schraûwen

Mustang (dessin : Georges Van Linthout – scénario : Rodolphe – couleur : Stibane – éditeur : Paquet – 2026 – 48 pages