Nécromickey – Le Livre des destins maudits

Nécromickey – Le Livre des destins maudits

Le « fantastique » est un genre littéraire très souvent décrié… Je me souviens, lors de mon examen de maturité (oui, cela existait en Belgique, avant de pouvoir entamer des études supérieures…), il y a bien longtemps, avoir essuyé le refus de parler de Jean Ray… Puis du fantastique belge… Et d’avoir finalement gagné la partie et ma liberté de choix en parlant de « Le fantastique chez Henri Michaux » !

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Le fantastique se trouve partout… Dans la littérature, la peinture, la musique même… C’est, bien plus qu’un « genre », une façon ludique d’aborder les thématiques essentielles de l’existence. De cerner, en quelque sorte, l’âme humaine et toutes ses hantises, en la mêlant à la déraison, à l’imaginaire, à la folie. Il y a le fantastique horrifique, celui de King par exemple, il y a le fantastique poétique, comme celui de Johan Daisne et du réalisme magique, il y a Lautréamont, Rimbaud et son bateau ivre, Baudelaire et ses mysticismes.

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Et il y a Jean Ray, le Belge, évidemment, et ses contes… Jean Ray qui a ouvert bien des portes chez bien des jeunes lecteurs, dont j’ai été, dont le dessinateur Foerster a été également, incontestablement ! Un auteur complet qui a également plongé ses délires dans un fantastique américain dessiné très à la mode dans les années 60 et 70, celui de magazines tels que « Eerie » et « Creepy ». La construction des récits qui peuplaient ces magazines était d’ailleurs très proche de celle des contes chers à Jean Ray : un personnage raconte, en quelques pages, une histoire qui commence dans la vie « normale » et se perd, avec horreur, dans la vie de toutes les hantises !

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Parmi les auteurs importants du genre fantastique, il y a Lovercraft. Et, dans ce nouveau livre de Foerster, c’est un peu cet écrivain très particulier qui est mis en avant… Lovercraft a créé un univers terrible, dans lequel, je l’avoue humblement, je n’ai jamais pu « entrer » vraiment… Et c’est cet univers-là auquel Foerster, ici, rend hommage, tout en n’y agrippant que ce qui correspond, aussi et surtout, à ses propres mondes, en écriture comme en graphisme.

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Et pour ce faire, il utilise les codes narratifs de Ray, de Seignole, de Prévot, de Corben, de Whrightson… On se trouve en présence, dans cet album- ci, d’une espèce de mutant aux tentacules remuants, qui introduit chaque petite nouvelle dessinée. Ce personnage, Nyalarpoupeth, que l’on nomme le démiurge dément ouvre le livre des destins ét égrène ainsi toute une série de ce qu’on peut nommer des contes horrifiques… Il le fait avec un sens aigu du dessin envoûtant, démesuré, certes, avec aussi immensément d’humour décalé… Il y a par exemple, un petit plaisir pervers et, ma foi, presque adolescent, à lire tout haut les noms que ce dessinateur donne à tous ses personnages peu héroïques ! La « marque de fabrique » de Foerster réside d’ailleurs, depuis toujours, dans ce jeu de cache-cache qu’il impose à ses lecteurs, entre des sourires crispés et des frissons épars, entre la peur et l’éclat de rire.

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Ainsi, en utilisant les thèmes habituels du fantastique, en usant d’un vocabulaire quelque peu (faussement) ésotérique, mais en détournant tout cela avec frénésie et plaisir, il se construit, et nous l’offre, un environnement étrange, dérangeant, mais jouissif ! Avec, par exemple, les affres innommables d’une famille, les « Faramine », dans laquelle tous les membres, sans exception, vivent les pires des horreurs, et, évidemment, en meurent ! Son plaisir d’écrivain et de dessinateur éclatent de page en page, et j’aime, entre autres, les passants de ses récits qui ont des regards à la « Sartre », les yeux semblant regarder de plusieurs côtés en même temps… Il y a là du Jean-Sol Partre, et de « l’agité du bocal »…

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J’ai toujours aimé Foerster… Ses formes d’horreur toujours tempérées par des amusements de « sale gosse »… Ce qui ne l’empêche jamais de nous plonger, lecteurs souriants et frémissants, dans tout ce qui fait l’humain, l’humanité : l’amour, l’enfance, la famille, la maladie, la mort… Et deux récits, dans ce livre, sont, à ce titre, extrêmement réussis : le véritablement horrible « Les sous-terreux », et « Cap’tain Nemo » abordant le thème de la mémoire…

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Vous l’aurez compris, Foerster fait, depuis longtemps, partie des auteurs que j’ai toujours plaisir à retrouver… Et même si ce « Nécromickey » manque cruellement parfois d’un correcteur orthographique humain, il mérite, croyez-moi, le détour… Tous les détours, et tous leurs cauchemars…

Jacques et Josiane Schraûwen

Nécromickey (auteur : Foerster – éditeur : Fluide Glacial – 96 pages)

Hippie Papy – Une histoire d’adoption…

Hippie Papy – Une histoire d’adoption…

Après deux années, voici le retour de Zidrou et Monin nous contant des adoptions aux méandres souriants… et pleins de réflexions !

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Je l’ai déjà dit : lorsque Zidrou s’aventure loin des sentiers battus du tristounet Ducobu, et cela lui arrive de plus en plus souvent, il se révèle à chaque fois un scénariste d’une qualité exceptionnelle… Sa manière de raconter des histoires, de leur donner corps, de mêler toujours au récit des échappées nombreuses, parfois très sérieuses, parfois très émouvantes, parfois empreintes d’un humour qui est loin d’être toujours bon enfant… Il est par exemple le co-auteur d’une série extraordinaire, « Boule à Zéro », dans laquelle, avec Ernst au dessin, il nous parle d’un sujet ardu avec une tendresse extraordinaire…

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Et ici, avec sa série d’histoires d’adoption, c’est dans cette veine-là qu’il se plonge, et nous plonge avec lui… Il y a de la tendresse, il y a de « l’humanité », de l’émotion, et des sourires, par centaines… Parce que Zidrou aime profondément les personnages qu’il crée, des personnages toujours ancrés dans le réel, des personnages parfois peu sympathiques mais auxquels il insuffle une vérité souvent attendrissante… Et avec Arno Monin, son dessinateur pour cette série, il s’est trouvé un bel alter-ego… Entre dessin humoristique, parfois caricatural, et approches des visages, des regards et des mimiques des personnages, entre sens de la lumière et des ambiances et apprivoisement de la couleur, il permet aux mots de Zidrou de prendre véritablement vie.

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Et c’est bien le cas dans ce « Hippie Papy » qui met en scène Honoré, membre d’une famille de notaires et notaire lui-même avant, en 1967, de tout quitter pour devenir hippie, en une époque où l’occident, à la suite des Beatles, découvrait les philosophies indiennes avec une curiosité mêlée du goût de certaines herbes envoûtantes… Honoré, qui depuis quelque temps est revenu vivre chez son fils, notaire bien dans la norme, mais aimant son père hors-norme… Il y a aussi Diane, l’épouse de son fils, une grande bourgeoise pétrie de conventions. Et puis, Louise, sa petite-fille, qui, elle, a hérité d’une part du caractère de son grand-père atypique… Une famille comme bien des familles, finalement, avec un membre excentrique ! Et puis un jour, on sonne à la porte de la demeure familiale, et apparaît Kiaan, un homme mûr qu’un jour, il y a longtemps, Honoré a adopté en Inde !

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A partir de cette arrivée impromptue, de cette révélation, la belle-fille d’Honoré a peur de perdre l’héritage du vieil homme toujours hippie ! Surtout que, au fil des pages, on apprend qu’Honoré n’est pas vraiment du tout en bonne santé… Tout pourrait partie en vrille, devenir, en quelque sorte, un Chabrol provincial avec tout ce que cela comporte d’hypocrisie, de méchanceté, de jalousie ! Mais, il n’en est rien, parce que, je l’ai dit, Zidrou aime ses personnages… Parce que, aussi, il a le sens de l’inattendu, de la folie s’installant dans le quotidien, du coup de théâtre également, lorsque Honoré redevient notaire, le temps de faire part à ses héritiers de son testament ! Et ce vieil homme, avide de liberté, réussit alors, encore une fois, à surprendre tout le monde… Avec l’aide d’un groupe musical mythique, étrangement…

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Ce que j’aime dans cette série, c’est la bonne humeur, le plaisir que les auteurs ont à donner quelques coups de pieds rigolards dans la fourmilière des conventions. Avec quelques belles réflexions au passage : « je m’enorgueillis de n’avoir jamais rien fait de raisonnable », « nous sommes les enfants de chaque jour nouveau »… Des réflexions d’une truste actualité aussi, comme cette phrase prononcée par Diane, la bru : « Certes, nous, les riches, donnons aux pauvres : c’est dans l’ordre des choses… Mais nous leur donnons ce dont nous n’avons plus besoin. »… Et Zidrou, de planche en planche, s’amuse à nous parler du sens de la vie, au travers les mots de ses amis de papier… En nous disant, par exemple, que « les métis sont la plus belle des réponses aux connards de toutes sortes » ! Ou : « les dieux sont jaloux du rire des hommes »

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Que vous dire de plus sinon que j’ai énormément aimé cet album… Pour le talent de Zidrou à mêler l’horrible au sourire, à faire de l’absurde une règle libre de vie… Pour la lumière du dessin de Monin, son sens aigu du découpage, qui met véritablement en évidence et en relief les dialogues… Un très, très bon album, donc, que vous devriez toutes et tous apprécier !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hippie Papy (dessin : Arno Monin – scénario : Zidrou – éditeur : Grandangle – mai 2026 – 73 pages)

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Le Cabaret Voltaire – une aventure littéraire essentielle du début du vingtième siècle

Le Cabaret Voltaire – une aventure littéraire essentielle du début du vingtième siècle

Cet album est, à l’image des livres dûs au scénariste José-Louis Bocquet, un portrait… Mais pas celui d’un seul personnage comme Alice Guy ou Kiki de Montparnasse ! Ici, c’est à un « mouvement » qu’il consacre son talent…

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La gageure était évidente… Quand on parle de mouvements artistiques et littéraires du vingtième siècle, c’est surtout le surréalisme qui vient à la mémoire, de manière immédiate. Mais dans le monde de l’art et la culture, toutes les évolutions, toutes les révolutions ne naissent pas spontanément ! Pour que le surréalisme existe, il a fallu que la mouvement Dadaïste existe d’abord… Et pour que Dada existe, il a fallu, auparavant, des poètes comme Rimbaud, comme Villon, des écrivains comme Lautréamont. Et ce n’est donc pas un hasard si ce livre-ci, nous contant l’histoire du dadaïsme, commence par un poème de Rimbaud, justement !

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« Tandis que les crachats rouges de la mitraille

Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;

Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,

Croulent les bataillons en masse dans le feu… »

Un poème dit, sur scène, en novembre 1914, à Berlin… Quatre mois après le début d’un conflit d’une horreur démesurée… La femme qui dit ce texte du poète français, c’est Emmy Hennings, une chanteuse et comédienne qui a découvert à Paris les cabarets de Montmartre, et qui en retrouve quelque peu l’âme à Berlin… Avec Hugo Ball, avec qui elle va vivre au long des années une relation amoureuse, Hugo Ball, anti-guerre, qui va devenir un pivot dans la création du mouvement dada !

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A partir de ce poème rimbaldien, le livre, peu à peu, se construit comme une distribution de rôles au théâtre… Ce sont des chapitres qui s’ouvrent, qui nous font entrer dans l’intimité, parfois, dans la vie sociale surtout, de tous les personnages qui, au fil du temps, ont fait de Dada ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un phénomène de société. Ces « acteurs » de l’histoire littéraire et artistique en marche furent nombreux, issus de bien des horizons différents, politiques, artistiques, des horizons parfois opposés. Mais tous ne sont pas présents dans ce livre… On n’y trouve pas Picabia, par exemple. La raison en est simple : le récit de cet album suit, essentiellement, une période de quatre mois, à Zurich, en 1916.

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Une période pendant laquelle les bases du dadaïsme ont été posées dans un cabaret créé par ces artistes frondeurs, un cabaret qu’ils ont appelé du nom d’un autre révolté : « le cabaret Voltaire ». Tous ces artistes estiment, mais chacun à sa manière, qu’à la base de tout, donc de leurs démarches plurielles, il y a l’abstraction. Et puisqu’il n’y a plus de langage à respecter, il faut le réinventer, et ce dans tous les domaines de l’expression artistique. Les collages picturaux comme les collages de mots, comme la création de poèmes « onomatopoétiques »… Comme l’intrusion dans le spectacle d’une grosse caisse tonitruante… Le scénario de Bocquet est, comme à son habitude, extrêmement fouillé. Le dessin de Kent accompagne ce récit multiforme avec une simplicité tranquille, avec des envolées graphiques, aussi, de temps à autre, qui font presque résonner les pages d’une musique de mots et de sons.

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La mouvement dada n’a pas existé bien longtemps… Mais il a accompagné, de loin, des artistes comme Modigliani, Picasso, il a croisé la route de Lénine… Dada, ce fut un monde d’adultes en révoltes adolescentes, avec des modèles fugitifs, Rimbaud, Villon, bien plus que Lamartine et Baudelaire… Dada, ce fut celuide Tristan Tzara, dont le nom reste le symbole de cette approche, éphémère mais essentielle, de l’art, de ce qu’il peut être, de ce qu’il doit devenir…Dada, ce fut le creuset du surréalisme, aussi… Et ce livre foisonne de personnages historiques, il nous les montre tels qu’ils ont été, des humains conscients de faire quelque chose, non pas d’important, mais de différent, et, ce faisant, de donner un sens à leurs existences.

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C’est, je l’ai dit, un livre « littéraire », un livre « intellectuel ». Intelligent, plutôt… Cela se lit avec le plaisir d’un amoureux de la culture… Cela rappelle des souvenirs d’école, peut-être, cela surtout raconte une épopée qui a, bien au-delà de sa propre existence, influencé des révoltes de toutes sortes ! Et le moment n’est-il pas bien choisi, dans notre monde où seul le fric donne de plus en plus souvent de la valeur à une œuvre d’art, pour rappeler que la culture, oui, se doit d’être révoltée ?

Je tiens à souligner que se livre se complète d’un dossier qui raconte la vie de tous les personnages croisés au fil des pages… Un dossier qui donne l’envie, en le lisant, de relire l’album… Et qui résume les existences d’artistes qui ont marqué, chacun à sa manière, l’histoire du vingtième siècle !

Jacques et Josiane Schraûwen

Le Cabaret Voltaire (dessin : Kent – scénario : José-Louis Bocquet – éditeur : Delcourt – mai 2026 – 224 pages)