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Les Fleurs Du Mal – Baudelaire illustré par Olivier Ledroit

Il y a, dans l‘histoire de la littérature, de toutes les littératures, des auteurs qui apprivoisent encore et encore, au travers de tous les présents, la puissance étrange du génie. Charles Baudelaire est de ceux-là…

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Baudelaire, phare sombre de la poésie la plus pure, celle des gouffres dans lesquels l’âme s’enfouit sans jamais s’enfuir…

Baudelaire qui, amoureux de la peinture et de ses artistes, a écrit dans ses Feurs du Mal un texte, « Les Phares », dans lequel les derniers vers le dessinent, lui, et ses mots, face à la magie de l’écriture :

« Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes,

Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,

Sont un écho redit par mille labyrinthes ;

C’est pour les coeurs mortels un divin opium !

C’est un cri répété par mille sentinelles,

Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;

C’est un phare allumé sur mille citadelles,

Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité ! »

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Baudelaire, jusque dans ses textes extrêmes dans lesquels, loin de toute poésie cette fois, il décrit une Belgique qu’il hait profondément, jusque dans les injustices de ses avis, Baudelaire est l’écrivain de la lucidité, celui de la non-trahison de qui il est, celui d’une forme sensuelle du mysticisme, également. Semblant ne jamais s’occuper d’une prosodie héritée d’un classicisme poussiéreux, il se dessine, « ses ailes de géant l’empêchant de marcher », comme le plus extraordinaire, le plus novateur, et le plus « actuel » des poètes ! Et ce fut le cas de son vivant, et cela le reste aujourd’hui !

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Olivier Ledroit n’est pas le premier illustrateur des écrits de Baudelaire… Il y eut déjà l’immense Félicien Rops !

Félicien Rops

Le monde de la bd s’est également intéressé à lui, avec entre autres le trop oublié Daniel Hulet.

daniel Hulet

Il y a eu, et cela reste pour moi le chef d’œuvre absolu (tout comme avec Rops…), les illustrations de Bernard Yslaire, dont l’imaginaire a rejoint celui du poète en un livre exceptionnel que, d’ailleurs, j’ai chroniqué ici, il y a quelque temps, une chronique accompagnée de la voix d’Yslaire, et dont vous trouverez le lien en fin de chronique.

Et il y a donc aujourd’hui Olivier Ledroit, avec un album très réussi, sans aucun doute possible. Lorsqu’on décide de se plonger dans l’œuvre de Baudelaire, lorsqu’on décide d’en parler, de l’illustrer, il n’y a, je pense, qu’un seul chemin à prendre : celui initié par Baudelaire lui-même, un chemin qui erre dans tous les spleens de l’existence, dans toutes ses illuminations également. Un chemin qui serpente, sans cesse, entre beauté et laideur, entre vie et mort entre absence et éternité, entre Dieu et Satan… Illustrer les vénéneuses fleurs de tous les maux qui firent frissonner Baudelaire, c’est accepter, donc, de le suivre… Mais de le faire en se laissant aller à ses propres délires, à ses propres fantasmes, à ses propres notions de ce qu’est l’amour, la haine, la peur, l’indicible, la souffrance, le besoin viscéral d’infini… Et, avec cet ouvrage, on se trouve en effet en présence d’un artiste « visuel » qui, tout en rendant un superbe hommage à Baudelaire, cultive un sens du « beau » qui lui est très personnel. Cette antinomie entre le trait et le mot peut paraître parfois bizarre, mais c’est elle qui fait aussi toute la qualité de ce livre…

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Mais au-delà du dessin, des « tableaux », il y a d’abord et avant tout les poèmes de Baudelaire… Et, à ce titre, cet album est à ne pas rater non plus, parce que ce sont des dizaines et des dizaines de poèmes qui s’y retrouvent, des poèmes issus des éditions originales de l’œuvre de Baudelaire, entre 1861 et 1868… Baudelaire dont les rimes, réinventant sans cesse le rythme et le souffle de la vie et de la mort, se font instantanés d’un quotidien dans lequel s’emmêlent tous les fils des passions humaines, les plus sensuelles et les plus morbides. Les textes de Baudelaire sont parfois, ainsi, des images, simplement, que les auteurs de fantastique contemporains n’arriveront jamais à égaler… Et je pense à ce poème, « Une Charogne »… Pour décrire un cadavre trouvé au cours d’une promenade, Baudelaire dépasse tout ce que n’importe quelle image pourrait essayer de raconter :

« Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,

D’où sortaient de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide

Le long de ces vivants haillons.


Tout cela descendait, montait comme une vague,

Ou s’élançait en pétillant ;

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,

Vivait en se multipliant. »

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Vous l’aurez compris, ce livre fait bien plus que « mériter » le détour… Parce qu’il parvient à faire œuvre personnelle sans pour autant trahir foncièrement les vers de Baudelaire… Et tout qui, à sa manière, rend hommage au prince des nuées que ses ailes empêchent de marcher, se doit d’avoir sa place dans les bibliothèques des vrais amants de ce que la littérature, et donc ses illustrateurs, a de meilleur…

Jacques et Josiane Schraûwen

Les Fleurs Du Mal (auteurs : Charles Baudelaire et Olivier Ledroit – éditeur : Glénat – octobre 2025 – 249 pages)

Découvrez aussi : Les fleurs Du Mal, illustrées par Yslaire

Franquin : Spirou… Et Fantasio – 1946 L’Intégrale 1950

Franquin : Spirou… Et Fantasio – 1946 L’Intégrale 1950

Je pense, et ce n’est qu’un avis personnel, que la bande dessinée doit énormément à Franquin, à Jijé, à ces auteurs qui, autour de Spirou et son « journal », se sont différenciés avec talent, voire même génie, des influences d’une ligne claire omniprésente, pourtant, chez tous les « historiens » de la BD !

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Et, donc, comment ne pas me réjouir de voir paraitre cette « brique » consacrée aux débuts de Franquin, et le faisant en parlant de lui, en reproduisant des bribes d’interviews qu’il a donnés au long de sa carrière, le faisant aussi côtoyer, au papier des pages, les auteurs-amis qui furent ses proches : Jijé, évidemment, qui a tant et tant inventé, Morris, Wil, et bien d’autres encore.

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Ce livre se construit en deux parties presque distinctes. Tout d’abord, David Amram, l’auteur de cet ouvrage, nous offre un large panorama d’un Franquin devenant lui-même, peu à peu, de l’enfance à l’âge adulte, de l’animation à l’illustration, de l’humour bon enfant à une caricature pointue de la société, et tout cela grâce et par le dessin…

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La seconde partie, elle, nous fait découvrir ce que les éditions Dupuis ont appelé, à une époque, les « péchés de jeunesse » de Spirou… Le premières histoires, dessinées, d’abord avec le soutien et l’aide de Jijé, puis seul, par Franquin : le tank, la maison préfabriquée, l’héritage, Radar le robot, etc. Des titres dont des fanatiques du neuvième art, avant que la bd ne porte ce nom, avaient déjà parlé, dans des fanzines ou dans des vrais albums…

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Il faut souligner, à propos de cette deuxième partie, le soin qui a été mis à tout faire pour que le rendu de ces géniales « vieilleries » soit à la hauteur de ce que son auteur voulait. Ce travail d’adaptation, de colorisation parfois, de découpage de temps en temps, est d’ailleurs extrêmement bien expliqué au fil de la première partie de ce livre.

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Il faut souligner, d’ailleurs, le contenu de cette première partie… David Amram, s’aidant de documents de toutes sortes, dont des échanges de lettres entre Franquin et ses amis dessinateurs, réussit à être à la fois didactique et d’abord et avant tout proche du « héros » de son ouvrage, un homme de chair et d’esprit, qu’il nous fait découvrir humainement d’abord, artistiquement ensuite. Mais sans séparation entre ces deux aspects de Franquin… C’est un superbe portrait que Amram nous brosse ainsi d’un artiste exceptionnel…

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Il nous dresse aussi le portrait de toute une époque… La guerre 40-45… Il aborde ce temps si peu ancien finalement sans lourdeur… Bien mieux, finalement, que ce reportage formaté passé à la télé belge il y a quelques jours et consacré à Spirou et la résistance… Il ne suffit pas, pour parler d’un tel sujet, de se contenter de faire du montage à partir de quelques interviews de gens, pour la plupart, de qualité (Emile Bravo, Morvan…), pour arriver à un résultat intéressant ! Il y faut du « liant »… Il y faut une passion, aussi, qu’Amram, ici, possède pleinement !

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Certes, comme dans tout ouvrage biographique ambitieux, le lecteur peut ne pas être d’accord avec tout… Avec, par exemple, les influences graphiques qu’a eues Franquin, dont David Amram parle et qui ne me semblent pas toutes justifiées… Il aurait pu, par exemple aussi, souligner que le jeune Franquin, en travaillant pour des revues scoutes, avait sans aucun doute beaucoup regardé, et aimé, Pierre Joubert… Mais ce n’est qu’un détail, un regard très personnel, je le sais bien… Et, surtout, croyez-moi, ce livre est une vraie réussite, à tous les niveaux ! Les documents qui l’illustrent sont passionnants, tout comme le sont les signes d’amitié qui ont rempli les premières années de travail de Franquin… Oui, c’est un vrai panorama que dc livre ! Qui, d’ailleurs, se permet aussi de rappeler, au détour d’une page, qu’à la fin de la guerre, Dupuis a refusé à Hergé de rejoindre son journal…

Jacques et Josiane Schraûwen

Franquin : Spirou… Et Fantasio – « 1946 L’Intégrale 1950 » (Auteur : David Amram – éditeur : Dupuis – novembre 2025 – 336 pages)

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Leo Loden : 30. Bubonic Et Vieilles Dentelles

Une série bd qui est toujours présente après plus de trente ans, toujours aux mains du même dessinateur, toujours aussi agréable à lire, cela se souligne ! Cela s’applaudit ! Cela se savoure…

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On a parfois (et à tort) comparé cette série d’albums à Gil Jourdan… On a un peu plus souvent dit que Carrère, le dessinateur, n’était qu’un copieur… A tort, encore plus ! Certes, le graphisme de cet auteur, ses mises en scène, son sens du mouvement et des décors, tout cela est, sans aucun doute possible, la marque de ce qu’on devrait appeler la bande dessinée belgo-française. Il y a des filiations évidentes avec les grands dessinateurs de ce qu’on a erronément appelé l’école de Charleroi, le tout mitonné d’un regard vers Uderzo, vers la ligne claire, aussi, de ci de là. Serge Carrère est un auteur, simplement, d’une incontestable personnalité, qui a, avec Leo Loden (et Christophe Arleston !!!) créé au tout début des années 90 un personnage de détective privé classique, attachant, tout au long d’une série qui mêle à la fiction, toujours, des ouvertures réelles vers nos réalités quotidiennes !

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Et c’est bien le cas avec ce trentième album. Cette fois (la seconde, je pense, depuis le début de la série), les deux auteurs, Nicoloff au scénario et Carrère au dessin, obligent leurs personnages à se balader, toujours à Marseille, mais dans une tout autre époque ! En 1720, très exactement !…. Il ne s’agit pas de voyage dans le temps, mais, plus simplement, de faire de Leo, de son tonton Loco et de Marlène, sa tendre fiancée qui n’est pas contre de doux moments intimes, des personnages crédibles de ce dix-huitième siècle, de Marseille en ce temps-là et de la peste bubonique… Et la mayonnaise… euh, l’aïoli plutôt… prend à la perfection !

Soulignons que cette épidémie a été au centre, également, d’un roman de Marcel Pagnol. Mais ici, même si Marseille et ses environs sont et restent au centre de l’intrigue, c’est bien à une aventure policière que nous assistons… Policière, oui, et sérieusement historiquement documentée… Policière, en effet, et humoristique… Policière, toujours, avec des observations qui ne peuvent qu’éveiller, chez le lecteur, des souvenirs, ma foi, assez récents !

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Et donc, dans ce Marseille de 1720, Leo Loden doit enquêter sur la mort de l’épouse d’un riche bourgeois. S’agit-il d’une « fièvre orientale » comme les officiels le disent, ou de la peste ? Et cette maladie qui, peu à peu, envahit Marseille et tue des milliers et des milliers de personnes, comment et par qui a-t-elle pu pénétrer dans la cité phocéenne ? Pour cette enquête, Leo, Loco et Marlène vont se balader dans la ville, dans ses environs, sur mer aussi… Et, ce faisant, nous expliquer comment fonctionnaient à l’époque les livraisons par bateau, comment fonctionnait la quarantaine… Et les passe-droits… Et les corruptions… Et les courses à l’argent ou au pouvoir…

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Rien de nouveau sous le soleil, qu’il soit celui de Marseille ou de n’importe quelle ville au monde, finalement ! Surtout que Nicoloff met les pieds dans le plat pour portraiturer une ville qui, aujourd’hui, fait parler d’elle chaque jour. Revisiter l’histoire, pour nos deux compères auteurs, c’est l’occasion, ainsi, de parler du covid, de la peur se généralisant, de ceux qui en profitent, du confinement ne servant pas à grand-chose… Le tout avec un humour qui se révèle bien plus mordant, plus amer souvent, que dans les albums précédents. Avec, par exemple, ce dialogue avec un commerçant :

« –  On peut être commerçant et avoir un cœur.

–  Oui, je connais cette théorie. »

Ou, pire encore, cet autre dialogue :

« –  Nous suivons le même but que vos édiles : éviter une panique…

 –  Même si pour cela il faut souffler sur les peurs primaires ! »

Oui, le parallèle avec le covid ne se cache nullement ! Comme ne se cache nullement un autre parallèle à faire avec les attitudes de marché noir, de délations même, connues pendant la guerre 40-45… Et c’est aussi tout cela qui, au-delà de l’enquête et ses cotés « didactiques », rend cet album très intéressant…

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Depuis les débuts de cette série, nous avons été accrochés, Josiane et moi, par son rythme, par son humour, par son côté graphique, référentiel à la BD populaire dans le sens noble de ce terme. Au bout de trente albums, Je ne suis toujours pas déçu ! La peste de 1720 à Marseille, les guerres de toutes sortes, les épidémies de quelque sorte qu’elles soient, tout cela, dans ce trentième album, se savoure pour un vrai plaisir de lecture ! En n’oubliant pas que la lumière des couleurs, dues à Cerise, est un des éléments importants de la réussite de cet album…

Jacques et Josiane Schraûwen

Leo Loden : 30. Bubonic Et Vieilles Dentelles (dessin : Serge Carrère – scénario : Nicoloff – couleur : Cerise – éditeur : Soleil – novembre 2025 – 48 pages)