copyright hergé/tintinimaginatio2026

Hergé-Jacobs – Du Duo Au Duel

La bande dessinée étant un art, le neuvième, des livres que j’appellerais œuvres d’analyse sont nombreux. Celui-ci intéressera tous les amoureux d’Hergé ou de Jacobs, mais aussi toutes celles et tous ceux qui s’intéressent, simplement, à la grande histoire de la bd !

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Eric Verhoest, l’auteur de cet album, a tout d’abord voulu en soigner l’iconographie, la mise en scène graphique. Et ce livre, en effet, peut déjà plaire rien qu’en le feuilletant, rien qu’en s’y baladant, du bout des yeux, au hasard des pages tournées… Il y a bien évidemment des dessins à foison, des crayonnés, des mises en couleur, des approches que le regard, ainsi, peut faire des évolutions parallèles, et parfois confondues, de ces deux artistes, Jacobs et Hergé, qui ont marqué de leur empreinte l’Histoire de la BD, l’histoire aussi de ce qu’on appelle la « ligne claire ». Il y a aussi des photos qui, mieux qu’un dessin parfois, montrent entre ces deux artistes une complicité évidente.

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Eric Verhoest, ensuite, a voulu laisser le moins de choses possibles dans l’ombre, en parlant de ces deux auteurs… De leur vie… Il en résulte un texte dense qu’il faut, là aussi, savourer en le grignotant ici et là… Surtout que la chronologie n’est pas la ligne directrice de cet ouvrage, et qu’Eric Verhoest aime assez, pour que son propos se clarifie, des retours en arrière dans le suivi biographique d’Hergé comme de Jacobs, dans celui aussi de celles et ceux qui ont accompagné l’existence de ces deux figures marquantes de la bande dessinée.

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Je ne vais pas vous résumer ce livre, bien évidemment ! Mais sachez qu’on y apprend bien des choses sur la création du journal Tintin, par exemple, sur un Jacobs finissant par, tout en douceur, fermer la porte au nez des années d’amitié, sur ce que fut, pour Hergé, pape de cette ligne claire qui est sa marque, le sens à donner au partage des tâches avec ses proches… A ce titre, je tiens à souligner les approches très « détachées » mais bien expliquées des soucis qu’Hergé a eus avec la justice lors de l’épuration… Et qu’au contraire, par exemple, d’un de ses amis, il a pu, tout compte fait, obtenir les certificats nécessaires à pouvoir continuer à « travailler », à dessiner. Ce dont Verhoest parle également, dans ce livre, c’est d’une forme d’autocensure évidente que la morale catholique a réussi à imposer à la bande dessinée pendant des années… Il le fait, cela dit, sans vraiment creuser la chose, parlant à peine, par exemple, de l’abbé Wallez… Mais c’est normal, tout compte fait, dans la mesure où il s’intéresse, d’abord et avant tout, à l’époque pendant laquelle Hergé et Jacobs ont été « amis »…

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Et même si, au fil des pages, on sent qu’Eric Verhoest cherche (et trouve) des excuses à la « domination » d’Hergé vis-à-vis de ses collaborateurs comme de son entourage, malgré cela, ce livre revêt une belle honnêteté. Parce que, en fait, c’est bien, au-delà d’une amitié, le portrait d’abord du créateur de Tintin qu’Eric Verhoest nous trace… Un « patron » qui, sûr de lui, de son talent, voulait, consciemment, laisser une trace dans l’Histoire… Et ce malgré des époques de dépression, pendant lesquelles Jacobs, et d’autres, ont permis que l’œuvre d’Hergé continue…

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Hergé, homme d’affaires, aussi, soumettant son art au pouvoir de la rentabilité… Hergé dont la rencontre avec Leblanc ressemble finalement à celle de l’art et du fric… Une rencontre qui a permis à Hergé, d’ailleurs, de devenir l’icône qu’il est aujourd’hui. Un personnage complexe, également, dont Eric Verhoest dit : « 31 janvier 1947 – Jacobs reprend sa liberté et Hergé essaie de ne pas lui en garder rancune. » Il y a, dans cette phrase, toute la retenue d’un biographe qui prend le temps de peaufiner ses mots…

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Une des raisons pour lesquelles cette amitié s’est muée, si pas en duel, en une certaine forme d’indifférence et d’éloignement, c’est qu’Hergé, prenant comme prétexte le desiderata de l’éditeur, a refusé à Jacobs qu’il cosigne ces albums dans lesquels, pourtant, l’auteur de Blake et Mortimer avait pris énormément de place, quant aux couleurs, aux dessins, aux mises en scène, voire aux scénarios… Hergé, sous l’apparence de l’amitié, a toujours été le « patron » ! Il y a dans ce livre, d’ailleurs, cette phrase qui résume assez bien probablement, et l’attitude générale d’Hergé vis-à-vis de ses équipes, et les raisons profondes du départ de Jacobs : « Jacobs n’aurait pas voulu devenir ce que Bob De Moor devint par la suite ».

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Ce livre est d’une belle honnêteté. Il est extrêmement intéressant à lire, également. Il nous raconte sans détour deux carrières parallèles, parallèlement artistiques, avec, en décor, la création à la fois du journal Tintin et du mythe Hergé… Un livre, donc, qui se doit de prendre place dans la bibliothèque de tous les amoureux « objectifs » de la bande dessinée !

Jacques et Josiane Schraûwen

Hergé-Jacobs – Du Duo Au Duel (auteur : Eric Verhoest – éditeur : éditionsmoulinsart/Casterman – 188 pages – janvier 2026)

Amours – Dix témoignages de femmes, dix dessinatrices différentes

Amours – Dix témoignages de femmes, dix dessinatrices différentes

Dix femmes dessinées et donc racontées par dix autres femmes. Un livre, sans aucun doute, « engagé » !

copyright delcourt

Oui, avec « Amours », on se trouve dans un engagement féministe, artistique aussi, humain d’abord et avant tout, également. Parfois quelque peu extrême dans son approche, il faut le dire aussi…

Amours, c’est, à partir de podcasts de Léa Bordier, dix témoignages de femmes dessinés par dix autrices différentes. Dix femmes différentes les unes des autres par leur milieu social, leur âge, leur morphologie, expliquent ou racontent à leur manière ce qu’est leur rapport à l’amour. C’est donc un livre intimiste, dans un premier temps, avec un propos qui, dans un deuxième temps, se souhaite plus universel qu’uniquement personnel.

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Pour parler d’amour, ces dix interlocutrices parlent évidemment d’elles, d’abord et avant tout, et il est vrai que les hommes ne sont là, majoritairement, qu’en décors…Voire en guise de « méchants »… Ils font partie du paysage, ai-je envie de dire, mais les dix femmes de ce livre semblent ne pas vouloir, ou très peu, que la « masculinité » ait une place dans leur existence. A ce titre, on peut parler, c’est évident, d’une œuvre accrochée à notre présent, à notre société, à une certaine mode aussi qui multiplie, avec le meilleur et le pire, les ouvrages de femmes sur les étals des libraires.

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Nous ne sommes pas, ici, dans le pire, que du contraire ! Ces dix témoins féminins nous parlent quand même aussi, chacune à sa manière, de l’Amour avec un A majuscule… Et c’est le cas de Raquel par exemple, dessinée par Léa Picot, nous parlant d’une sorte de fusion amoureuse avec son mari. Mais sa conclusion est très « individuelle », très « personnelle ». En parlant de son mari, elle dit : « je ne veux pas vivre sans lui. Mais si ça arrive un jour, je sais que j’en serai capable. Parce que la personne qui doit m’aimer inconditionnellement, c’est moi-même… »!

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En fait, ce livre, c’est une forme d’instantané de ce qu’est notre monde aujourd’hui. Ou, plutôt, dix tranches de vie de dix femmes qui parlent d’elles, voient et vivent cette société, dans cette société, notre société. Ce qui fait que, dans cet album, on parle d’énormément de choses, par petites touches, parfois agressives même, parfois aussi douloureuses, parfois empreintes de tendresse plurielles… Elles nous parlent, ces dix femmes anonymes, d’homosexualité, d’addiction, de racisme, de polyamour, entre autres… Ce livre est une sorte de focus sur dix réalités qui, dans leurs différences, tentent de dresser un portait élargi de la réalité d’aujourd’hui entre homme et femmes… Et une amie me disait que bien des femmes allaient se reconnaître dans cet album, même sans se l’avouer…

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Et j’ajoute que bien des hommes vont comprendre en le lisant que le patriarcat est désormais obsolète… Alors, qui sait, la société de demain sera peut-être celle du partage, et pas celle du combat « contre » !… Et ce livre, dès lors, même féministe avec un soupçon d’outrance, mérite d’être lu par un large public, femmes comme hommes, prêts à ouvrir, toutes et tous, les yeux sur la richesse possible de l’amour, avec un a minuscule ou majuscule, qui ne devrait jamais devenir source d’une quelconque domination… Bonne lecture, donc…

Jacques et Josiane Schraûwen

Amours (autrice : Léa Bordier – dix dessinatrices différentes – éditeur : Delcourt – 2025 – 120 pages)

Whisky – deux paumés de la vie, un chien, une société sans pitié…

Whisky – deux paumés de la vie, un chien, une société sans pitié…

Quand deux auteurs à part entière, deux artistes qu’on peut qualifier d’humanistes, se rencontrent et décident de collaborer, le résultat est un album attachant, intelligent, parfaitement réussi…

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Bruno Duhamel, c’est l’auteur de « Jamais » et « Nouveau contact », deux albums lumineux, que j’ai eu le plaisir de chroniquer ici… David Ratte, c’est l’auteur de l’excellent « Réfugiés climatiques et castagnettes », chroniqué également ici… De leur rencontre est née une véritable alliance : celle de deux regards proches l’un de l’autre, deux regards posés avec tendresse sur le monde qui est nôtre, avec tendresse, oui, mais sans angélisme, loin s’en faut !

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« Whisky », c’est une tranche de vie consacrée à Amir, un réfugié kurde sans papiers, et Théo, un vieux clochard qui n’a pas sa langue en poche… Ils vivent ensemble, eux que le hasard a fait se rencontrer, sous un pont, dans une cité qui pourrait être n’importe quelle ville, une ville dans laquelle les yeux des passants se détournent des réalités trop grises. Ces deux hommes, très différents l’un de l’autre, survivent ensemble, Théo prenant sous son aile Amir pour lui apprendre, au jour le jour, comment résister à l’indifférence et vivre debout dans un monde aveuglé par ses certitudes et ses silences !

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Ces deux paumés de l’existence rencontrent un jour un chien, Whisky, un bon toutou bourgeois qui, immédiatement, séduit le vieux clochard misanthrope… Un petit chien perdu qui ne plaît pas du tout à Amir, pour des raisons à chercher tout au fond de sa mémoire de réfugié. Il en résulte une sorte de rupture d’amitié entre les deux hommes… Mais le quotidien, lui, ne rompt pas les horreurs d’une existence d’exclu… Et Théo, un jour, se fait tabasser par des jeunes dealers qui ont, tout simplement, envie de casser du vieux, de casser du clochard… Théo, pris en charge par des policiers qui n’ont rien de caricatural, ni dans un sens ni dans l’autre, se retrouve à l’hôpital… Laissant Amir seul avec un chien qu’il ne supporte pas… Mais qui va, de par leurs deux solitudes partagées, l’apprivoiser… Et faire taire ses cauchemars…

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Duhamel et Ratte construisent ensemble un album qui, sans être manichéen, sans rien embellir d’une situation humaine plus que difficile, est empreint de bout en bout d’émotion, de sentiment, et d’une forme, également, d’observation désabusée. Comme cette page dans laquelle on voit Amir vouloir sauver, dans les flots du fleuve qui traverse la ville, Whisky, avec ce dialogue tellement tristement probable d’observateurs :

  • C’est qui, ce malade ?
  • Appelez les pompiers !
  • Je ne peux pas, je filme.
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Je le disais, c’est une tranche de vie que nous racontent David Ratte au dessin, et Bruno Duhamel au scénario. Ils ne tentent en aucune manière de nous donner une leçon. Mais ils nous plongent, avec un graphisme non réaliste aux couleurs chaudes, dans notre propre environnement. Oui, c’est un livre à taille humaine, véritablement, sans faux semblant, sans aucune idéalisation non plus… Et c’est, surtout, un livre merveilleusement émouvant, merveilleusement écrit et dessiné, que tous les publics, de 10 ans à 99 ans, peuvent lire et aimer !

Jacques et Josiane Schraûwen

Whisky (dessin : David Ratte – scénario : Bruno Duhamel – couleur : Atomix et David Rate – éditeur : Grandangle – 2025 – 64 pages)