Le Livre de la Jungle

Le Livre de la Jungle

Une adaptation vraiment fidèle !

Je suis toujours horrifié par toutes celles et tous ceux qui croient connaître « Le livre de la jungle » pour avoir regardé la stupide bluette des studios Disney ! Rarement adaptation n’a été aussi mièvre, aussi infidèle, aussi peu respectueuse ! Et je voudrais ici parler d’une bande dessinée qui, elle, ne trahit pas le génie de Kipling !

Le livre de la Jungle © G.P. Rouge et Or

Nous avons toutes et tous, en littérature, des livres phares. Pour moi, il y a « Le Petit Prince » pour l’enfance, Le « Grand Meaulnes » pour l’adolescence, « L’Ecume des jours » pour l’âge adulte, et « Le Livre de la Jungle » pour la construction d’une existence.

Je ne parlerai pas de Sfar et du Petit Prince, je n’ai vraiment pas envie de m’énerver, je citerai pour Le Grand Meaulnes le livre plus ou moins réussi paru chez Gallimard, je soulignerai l’impossibilité, même avec un excellent scénariste, de transformer en bd (chez Delcourt) ou en images animées L’Ecume des jours. Je me contenterai de souligner combien le fait de passer de la littérature à un autre support culturel est toujours casse-gueule !

L’histoire de Mowgli adopté par le clan des loups n’échappe pas à la règle, et toutes les adaptations ou presque, même graphiquement intéressantes, me semblent faites par des gens qui n’ont jamais lu une page de Kipling !

Je disais toutes, ou presque…

Le livre de la Jungle © G.P. Rouge et Or

Presque, oui, parce qu’il existe deux volumes, dessinés par José de Huescar et scénarisés par Jean Ollivier, qui sont une totale réussite. Pour les dénicher, il va vous falloir attendre les brocantes ou la réouverture des libraires bd vendant des livres anciens, puisque ces deux albums ont été édités chez « G.P. Rouge et Or » en 1982.

La première fois que j’ai lu le texte de Kipling, c’était grâce à la couverture, illustrée par Paul Durand.

Le livre de la Jungle © Paul Durand

J’avais été soufflé par une construction littéraire surprenante, déconcertante, qui mêlait des poèmes, des récits qui n’avaient à voir avec Mowgli, et l’histoire de Mowgli, une histoire pas toujours racontée dans une parfaite chronologie. Plus tard, dans le cadre du scoutisme, devenant Akéla dans une meute, cette lecture a alimenté bien des jeux, bien des veillées. Elle s’est enrichie également d’un livre exceptionnel dû à l’extraordinaire Pierre Joubert, un livre dans lequel il a, sans rien dénaturer du texte originel, remis dans l’ordre chronologique la seule histoire de Mowgli, en l’illustrant avec un talent inégalé et, je pense, inégalable.

Le livre de la Jungle © Pierre Joubert

C’est dans la même démarche, et avec le même souci, que se sont réalisés les deux albums de Jean Ollivier et José de Huescar. Le premier de ces deux albums, Mowgli, raconte l’arrivée de Mowgli dans la jungle, sa prise en charge par Raksha et Père Loup, sa survie grâce à l’intervention de Bagheera, la panthère noire, et de Baloo l’ours, jusqu’à la lutte contre les singes Bandar-logs, et la rencontre avec Kaa le serpent. Des personnages tous essentiels dans l’évolution de cet humain haï par le tigre Shere Khan, et qui furent si stupidement caricaturés par les studios Disney. Baloo est un professeur sévère, Kaa est un ami de Mowgli, et c’est lui qui va sauver le garçon contre les singes.

Le livre de la Jungle © G.P. Rouge et Or

Rudyard Kipling, en écrivant son « livre de la jungle », ne s’est pas contenté de raconter une belle histoire, pleine d’aventures variées. Il a travaillé comme un fabuliste, aussi, choisissant le monde des animaux pour mieux enfouir les lecteurs dans la réalité humaine de chaque jour. Il a aussi apporté une belle part d’humanisme, en parlant d’amitié, en parlant de respect, en parlant aussi de l’universalité possible de la paix. La leçon essentielle que Baloo donne à Mowgli est de lui permettre d’utiliser le maître-mot de la jungle dans toutes les langues des animaux. « Nous sommes toi et moi du même sang »… Et ce maître-mot est utile à Mowgli dans le deuxième volume, également, intitulé « Le Serment de Mowgli ».

Le livre de la Jungle © G.P. Rouge et Or

Un second volume qui voit Mowgli retourner chez les hommes, s’y faire brimer du fait de sa différence, et choisir de retourner dans la jungle, après s’être emparé de la « fleur rouge », le feu, qui va lui permettre de respecter son serment et de vaincre le tigre.

Jean Ollivier, le scénariste, est un auteur dont le moins que l’on puisse dire est qu’il était particulièrement éclectique. Très peu d’exégètes du neuvième art osent le considérer comme autre chose qu’un tâcheron du scénario, et ils ont tort. Jean Ollivier, c’était de la bande dessinée populaire, accessible, avec un besoin d’éducation également qui l’a fait travailler intensément pour le magazine Pif Gadget. Pour l’Histoire de la France en bandes dessinées, également. Et ici, avec cette adaptation de Kipling en bande dessinée, j’ai l’impression qu’il atteint un sommet dans tout ce qui a toujours motivé son travail : l’intelligence sans intellectualisme, la lisibilité impeccable, le message humaniste, l’espérance tranquille en un monde meilleur.

Le livre de la Jungle © G.P. Rouge et Or

Quant au dessinateur José de Huescar, presque aussi prolifique que son complice, il a autant été illustrateur que dessinateur de petits comics, travaillant pour les couvertures de Gérard De Villiers comme pour le journal « La vie ouvrière », passant du western à l’aventure historique avec un vrai talent.

Un talent qui, dans ce « Livre de la Jungle », atteint un sommet, à mon avis, par la force qu’il donne à ses dessins d’animaux, par les expressions de Mowgli qui prennent vie sous sa plume, sous ses pinceaux. Je n’irais pas jusqu’à dire que son trait a la finesse de celui de Pierre Joubert, mais il y a une vraie filiation entre ces deux artistes, c’est évident !

Avant de vous pousser, vous qui avez été louveteaux, vous qui n’avez pas compris comment on pouvait transformer Kaa en une espèce d’animal stupide, vous qui connaissez Kipling, vous qui avez envie de comprendre ce qui est vraiment raconté dans l’ouvrage essentiel de ce prix Nobel de littérature, avant de vous conseiller de trouver ces deux livres et de les savourer, j’ai une petite remarque à aire encore… Ne vous trompez pas, n’achetez surtout pas la version de Djian et Tieko, parue il y a une dizaine d’années chez Glénat. Djian n’y a fait que reproduire pratiquement totalement le découpage d’Ollivier, et il en va de même pour le dessin ! Ce livre est d’évidence un plagiat malhonnête à éviter.

Donc, cherchez les deux albums de José de Huescar et Jean Ollivier, qui, sans rien devoir à personne qu’à Rudyard Kipling, ont réussi une adaptation superbe !

Jacques Schraûwen

Le Livre de la Jungle ( « Mowgli » et « Le serment de Mowgli », deux albums parus en 1982 chez G.P. Rouge et Or – scénario : Jean Ollivier – dessin : José de Huescar

Le Loup En Slip N’En Fiche Pas Une

Le Loup En Slip N’En Fiche Pas Une

Avec Wilfrid Lupano au scénario, ce livre destiné de prime abord à la jeunesse devient vite le vecteur d’un humour et d’un engagement qui s’éloignent résolument des sentiers battus.

Le Loup En Slip N’En Fiche Pas Une © Dargaud

Le temps n’est plus, Dieu soit loué (meublé ou non meublé, comme le disait Jacques Sternberg), à la nécessité d’offrir à nos chères têtes blondes (ou moins blondes…) des lectures aux idées prémâchées ! La « littérature jeunesse », de nos jours, s’ouvre à des illustrateurs souvent exceptionnels, qui représentent à leur manière toutes les tendances de l’art contemporain, à des écrivains qui parlent, sans manichéisme, de sujets « intelligents ». Le temps est venu de considérer l’enfant comme un lecteur à part entière, capable d’intelligence et compréhension que bien des adultes, d’ailleurs, n’ont plus !

Cette réalité est d’ailleurs au centre des aventures des Vieux Fourneaux, de Lupano et Cauuet, même si ces vieux fourneaux vivent le quatrième âge de l’enfance ! Mais la trame de fond de cette série de bd reste cette jeune femme qui, de village en village, va promener ses marionnettes pour raconter, en souriant, la vie aux enfants d’un peu partout ! Ses marionnettes, parmi lesquelles ce fameux Loup qui, maintenant qu’il garde son slip, ne fait plus peur à personne dans la forêt !

Le Loup En Slip N’En Fiche Pas Une © Dargaud

Il ne fait plus peur, mais il dérange certains… Surtout le nanti écureuil qui ne comprend pas d’où viennent les trois sous que possède le Loup lorsqu’il vient faire ses courses au petit marché de la forêt ! Il met l’affaire entre les mains de la brigade anti-loup qui ont vite fait d’arrêter cet animal qui, de manière éhontée, se permet de vivre sans travailler !

Et ainsi, petit à petit, dans ce livre qui mêle les codes des albums jeunesse et de la bande dessinée, on va découvrir le secret (financier et humain…) de ce loup, pendant animalier des Vieux Fourneaux, sans aucun doute !

Et ce tout en posant des questions que tous les enfants, probablement, se posent à leur manière en voyant leurs parents travailler de jour en jour. Pourquoi travailler plutôt que glandouiller ? Pourquoi faire du travail une valeur au-dessus de toutes les autres ? Pourquoi empêcher les gens d’être heureux en rendant ceux qui les entourent heureux ? Pourquoi les adultes ne s’arrêtent-ils jamais qu’aux seules apparences (souvenons-nous du Petit Prince de Saint-Ex, le vrai, pas la triste non-création de Sfar !)

Le Loup En Slip N’En Fiche Pas Une © Dargaud

J’ai toujours un vrai plaisir, et depuis longtemps, à me plonger dans les imaginaires de Lupano. Ce scénariste, qui semble nourri par des lectures poétiques, anarchistes, souriantes, d’Allais à Malet, de Guitry à Giono, cet écrivain possède au plus haut point, d’une part, l’art de raconter des histoires, et, d’autre part, l’art de collaborer avec des artistes aux talents évidents ! Mayana Itoïz ne cherche pas à faire sans cesse preuve d’originalité, mais la construction même de son album, de ses albums, est déjà originale. Le ton est à l’humour, le ton est à la tendresse, à la réflexion, le langage est clair, mais jamais trop direct, ni dans les mots ni dans le graphisme, de façon à ce que le lecteur, quel que soit son âge, prenne plaisir à entrer de plain-pied dans un univers où l’humanisme et le sourire sont sans cesse de mise, même si des « méchants » tentent souvent de modifier les choses !

A lire, donc, à vos enfants, à vos petits-enfants, à leur offrir…

Jacques Schraûwen

Le Loup En Slip N’En Fiche Pas Une (dessin et couleur : Mayana Itoïz – scénario : Wilfrid Lupano – avec la participation amicale et artistique de Paul Cauuet – éditeur : Dargaud – novembre 2019)

Jeremiah – 37. La Bête

Jeremiah – 37. La Bête

L’album précédent de cette série, je l’avoue, m’avait quelque peu déçu. Mais ici, Hermann, à partir d’un thème récurrent dans l’histoire du western, parvient à étonner, à mettre en scène avec originalité, par petits à-coups tranquilles, les personnalités de ses deux héros.

Jeremiah 37 © Dupuis

Rappelez-vous, « Lucky Luke contre pat Poker », et l’histoire qui, dans cet album, s’intitulait « Tumulte à Tumbleweed ». On y voyait la haine qui pouvait exister entre éleveurs de vaches et éleveurs de moutons dans un Ouest mythique. Et c’est vrai que ce thème a également été utilisé dans le cinéma bien des fois.

Cela dit, avec Jeremiah, nous ne sommes pas en présence d’une bande dessinée exclusivement western. Et si, dans ce trente-septième album, Hermann nous montre une lutte acharnée entre éleveurs de moutons et industriels avides d’un sous-sol aux richesses infinies, il ne le fait pas d’une façon traditionnelle, bien évidemment !

Dans le monde post-apocalyptique dans lequel vivent Jeremiah et Kurdy, Hermann s’amuse en effet, depuis le premier album, à mélanger les thématiques littéraires, à utiliser différents codes, également, et à les mélanger intimement, créant ainsi une des œuvres les plus personnelles et les plus originales de sa carrière.

Jeremiah 37 © Dupuis

On peut dire de cette série, « Jeremiah », qu’elle compose une fresque qu’on pourrait appeler « western futuriste ». Futuriste, oui, et désespéré…

L’époque de haine, de violence, de pouvoirs absolus et ridiculement restreints en même temps, cette époque dans laquelle l’humain se réduit à sa plus simple expression, la survie, Hermann nous la raconte comme un creuset d’émotions, de sensations, de paysages, de tristesses. La grande constante de cette série, c’est là qu’elle se situe, sans doute : dans la volonté de l’auteur, Hermann, de ne pas dessiner des récits d’aventures, mais de nous montrer des personnages, de les faire vivre, tout simplement. La narration traditionnelle, dans cette série, laisse la place à des sortes de tableaux humains ciselés avec passion.

La passion… C’est ce qui anime Hermann depuis toujours, très certainement. C’est aussi ce qui définit, au-delà des mots et des attitudes, ses deux personnages principaux, Jeremiah et Kurdy.

Et c’est toujours par petites touches, d’album en album, qu’Hermann nous révèle les personnalités de ces deux héros anti-héros. Un peu comme si leur créateur devenait pudique à chaque fois qu’il fallait aller au-delà des apparences et des habitudes.

Jeremiah 37 © Dupuis

Mais cette pudeur, il la perd dans ce trente-septième épisode… Ici, il n’hésite pas à nous raconter un Kurdy indépendant, prenant seul ses initiatives, devenant moteur de la sauvegarde de son ami. Un Kurdy qui oublie ses plaisanteries pour avouer, sans ostentation cependant, son sens de l’amitié.

Ici, Hermann nous montre également un Jeremiah qui est à la fois amoureux et solitaire, qui éveille des sentiments chez une femme, des sentiments qui le dépassent, et qui, finalement, se veut libertin et tolérant pour qu’aucune jalousie ne vienne assombrir les quotidiens de son amie, de son amante…

Jeremiah 37 © Dupuis

Cet album est peut-être bien, en effet, le premier qui utilise comme trame première du récit le poids et la richesse des sentiments humains les plus positifs qui soient. Et même si l’horreur est présente, avec un animal monstrueux, avec des meurtres répétés, avec une police totalement incompétente et corrompue, avec de la folie prête, sans cesse, à diriger le monde, cet album est moins désespérant que les précédents. Il est, au-delà de la lutte des éleveurs de moutons pour leur liberté, un vrai livre qui parle d’amour.

Et à ce sujet, il faut souligner une des toutes grandes qualités et originalités du dessin d’Hermann : le besoin qu’il a de ne jamais dessiner de femmes aux beautés parfaites, de « bimbos » sans âme. Les femmes qu’il dessine, mûres ou jeunes, sont marquées par la vie, elles ont des corps qui ne pourraient pas s’afficher sur les couvertures des magazines imbéciles qui dénaturent la féminité en l’idéalisant formellement ! Et dans cet album-ci, comment ne pas aimer la présence, en passion et en nudité, de Virna, pour l’amour de laquelle Jeremiah s’en va, une fois de plus, fuyant réellement peut-être pour la première fois de son existence !

Hermann © Hermann

Hermann, c’est un récit aux raccourcis subtils, ce sont des personnages qui n’ont rien de super-héros, ce sont des couleurs qui dans chaque album réussissent à étonner, c’est un dessin réaliste qui n’a pas peur de la caricature…

Hermann, c’est la bd qui rue dans les brancards, et qui le fait avec bien plus que du talent : un regard brûlant et brillant qui n’a jamais rien de politiquement correct !

Jacques Schraûwen

Jeremiah – 37. La Bête (auteur : Hermann – éditeur : Dupuis – 48 pages : date de parution : septembre 2019)