Interférences

Interférences

Les années 70, cheveux longs et esprit de rébellion, et les radios pirates… Une BD qui, au-delà de la nostalgie, parle de liberté de parole, et une chronique dans laquelle écouter Jeanne Puchol, une dessinatrice formidablement efficace !

 

Le dessin de Jeanne Puchol, en effet, sans besoin d’ostentation, est d’une belle efficacité. Souple, expressif, il réussit à la fois à s’attarder sur les personnages qu’elle met en scène, et leurs expressions, et à la fois à nous plonger dans des décors, lieux, vêtements, publicités, propres à une époque révolue, certes, mais porteuse de messages humanistes et libertaires évidents.

Tout commence, dans ce livre, par une interview, dans le studio d’une radio d’aujourd’hui, de l’auteur d’un livre consacré à ce qu’étaient les radios pirates.

Tout continue par l’aventure vécue, dans les années 70, par deux jeunes, Alban et Pablo, séduits par cette manière de prendre la parole, et se lançant dans la création d’une radio pirate,  » Radio Nomade « .

N’allez pas croire, cependant, que cet album se contente de nous montrer ce qu’était cette  » mode  » des radios pirates, donc interdites. Bien sûr, on en parle, et beaucoup, mais pour aborder, surtout, tout autre chose. Ce livre est le portrait de toute une époque, d’un moment du vingtième siècle, dans le post-mai 68, avec une jeunesse vivant d’amitié, d’amour, de révolte, de créativité aussi, et d’engagement idéologique, le tout dans un climat politique qui ne cherche à tirer les leçons de Mai 68 que pour en éviter des « répliques »…

 

Jeanne Puchol: le dessin

 

Jeanne Puchol: toute une époque…

Avec Laurent Galandon au scénario, on sait qu’on va se plonger dans un récit qui, au-delà de la simple narration d’événements précis, cherche à s’éloigner de l’anecdote pour nous parler de l’humain, de ses aspirations, de ses failles, de ses éblouissements.

C’est ainsi qu’on parle dans cet album plus des interférences entre les individus que de celles des ondes radio.

Tout commence avec une ambiance très  » A nous les petits anglaises « … Tout continue avec l’amitié improbable entre deux Jeunes issus de milieux sociaux totalement différents, tout se vit dans une ambiance de rêves corsaires se transformant en réalités de musiques et de mots partagés.

On passe aussi, au fil des pages, donc des mois et des années, d’un idéalisme révolutionnaire à un pragmatisme libéral.

Dans son scénario, Galandon n’évite aucune des contradictions propres à cette époque : l’utopie et la violence terroriste, la clandestinité et le besoin de reconnaissance, le combat et la politique, la lutte des classes et le mensonge idéologique…

Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Ce livre n’a rien d’un pensum, et s’il nous parle de liberté de parole, c’est avec dynamisme, tout au long de ce qui se révèle en priorité comme une aventure humaine !

Jeanne Puchol: Galandon, le scénariste

 

Jeanne Puchol: liberté de parole

En se plongeant dans cette époque désormais révolue, en découvrant ce que fut la radio hier, en un aujourd’hui où les réseaux sociaux prennent le pouvoir, tous les pouvoirs avec l’illusion d’une vraie liberté de la parole, on ne peut que se poser des questions, bien entendu. Sur l’évolution de notre société, sur l’anarchie d’hier devenue le conformisme d’aujourd’hui, sur la capacité de révolte ou de simple résistance du monde qui est le nôtre…

Et le regard que posent les auteurs de ce livre sur l’amitié, la trahison, l’engagement, est un regard objectif, certes, mais qui s’ouvre, en l’aujourd’hui, sur des espérances en une jeunesse capable, elle aussi, de répondre à des enjeux essentiels et humanistes…

Galandon et Puchol sont optimistes… Puissent-ils avoir raison !

Jeanne Puchol: la jeunesse

Livre d’histoire et d’Histoire, livre humaniste, livre libertaire, livre engagé, livre d’amitié, livre tout en sourires, livre au dessin tout en souplesse et au scénario véritablement historique, mais à taille humaine, ce  » Interférences  » est passionnant, de bout en bout… Pour les lecteurs qui ont vécu cette époque, mais aussi pour les plus jeunes, ceux qui veulent savoir, simplement, d’où ils viennent pour mieux assumer leur présent…

Jacques Schraûwen

Interférences (dessin : Jeanne Puchol – scénario : Laurent Galandon – éditeur : Dargaud)

Irena : T3 – Varso-Vie: une série exceptionnelle!

Irena : T3 – Varso-Vie: une série exceptionnelle!

Une série historique, intelligente, émouvante, essentielle, un personnage qui, de nos jours, reste emblématique. Des albums importants pour tous les âges, à s’offrir et à partager !…

 

 

La Pologne, pendant la deuxième guerre mondiale. Le ghetto de Varsovie, les milliers de Juifs abandonnés par le monde et ses politiques… Et une femme, Irena, une  » juste « , dont la résistance simplement quotidienne a permis de sauver des enfants et leur identité.

Dans les albums précédents, on voyait cette  » madame tout le monde « , cette Polonaise comme toutes les Polonaises, entrer, un peu par hasard, dans le monde de la résistance. Pas vraiment pour affronter le nazisme, mais bien plus par compassion pour ces enfants qu’elle voyait au jour le jour dépérir jusqu’à l’inexistence physique et morale… Par compassion, oui, et par une espèce de prescience de la grande Histoire, par la certitude qu’elle avait que tout être humain, de quelque race ou religion qu’il soit, se doit de posséder une identité qui lui soit personnelle et qui lui permette, toujours, de trouver des références à sa propre existence.

Exfiltrant des enfants du ghetto de Varsovie, Irena les confiait à des familles chrétiennes, avec pour mission de faire de ces enfants de bons petits chrétiens, extérieurement du moins. Mais ce qu’elle sauvait surtout, cette femme au courage tout en simplicité, c’étaient les vrais noms de chacun de ces enfants juifs…

 

Et dans ce tome trois, on se trouve en face du résultat, en quelque sorte, de ce combat sans ambition mais essentiel mené par Irena, puisque les auteurs nous emmènent, plusieurs années après la guerre, en Israël, avec une jeune femme qui raconte à sa fille qui elle était, enfant, et comment elle a eu la chance d’être une survivante.

Cet album, alors, nous montre l’après-guerre, les nouveaux camps imposés par les Britanniques à ce peuple meurtri qui se cherchait, plus qu’une terre, une unité sans doute. Il y a là une vérité historique qu’il est bon de rappeler, en ce vingt-et-unième siècle dont l’âme semble de plus en plus s’enfouir aux profondeurs de  l’innommable : la vérité de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants qui, après avoir échappé à un génocide, se sont retrouvés, à peine libres, à nouveau privés d’identité !

Cet album nous montre aussi, de l’intérieur, et avec une pudeur de ton absolument remarquable, la vie d’Irena et de ses semblables au fond des geôles nazies. Avec pudeur, certes, mais sans pour autant estomper de quelque manière que ce soit l’inacceptable des tortures et l’insoutenable de la douleur qui, lentement, inexorablement, devient l’ultime preuve que l’on est encore vivant !

Il y a dans ce livre, dans le texte des scénaristes, des sensations d’une vérité profonde, des sensations qui me rappellent celles que j‘ai connues, il y a des années, en lisant  » La Douleur  » de Marguerite Duras.

Il y a dans ce livre un scénario sans effets spéciaux, des dessins non réalistes qui ne cachent rien de la réalité, des couleurs qui sont tantôt celles du printemps et de ses espoirs, tantôt celles de l’antichambre de la mort et de ses grisailles infinies.

Il y a dans ce livre de l’humour, de la tendresse, de la violence, un récit qui nous fait le portrait d’une femme comme toutes les femmes, qui a vraiment existé, et que l’Histoire, la nôtre et pas seulement celle de la Shoah, se doit de ne pas oublier !

 

 

Vivre, envers et contre tout, vivre plus que survivre, se trouver, au profond de son identité, des raisons de ne jamais renoncer tout en préservant sa mémoire… Voilà peut-être le message de cette série, un message universel qui dépasse, et de loin, ce qui pourrait, pour un regard inattentif, n’être qu’une manière de parler du sionisme et de son histoire somme toute récente.

Cette série est une série humaniste, totalement. Elle est un regard porté sur notre aujourd’hui, à partir d’images d’un passé qui, que nous le voulions ou non, nous a construits et continue à vouloir parfois reprendre le pouvoir !

Cette histoire nous appartient, à toutes, et à tous!

 

Jacques Schraûwen

Irena : T3 – Varso-Vie (dessin : David Evrard – scénario : Jean-David Morvan et Séverine Tréfouël – couleurs : Walter – éditeur : Génat)

Gran Café Tortoni

Gran Café Tortoni

Le tango, ses rythmes, ses amours, sa poésie, son érotisme… Le tout dans un livre éblouissant de grâce et d’humanité, encadré par les mots de Philippe Charlot, que vous pouvez écouter dans cette chronique.

 

 

Un jeune homme, venu d’Europe sans doute, pénètre dans un des lieux mythiques de Buenos Aires, dans un des lieux symboliques de la magie argentine du tango.

Le Gran Café Tortoni est un lieu en dehors du temps. Ou, plutôt, un endroit dans lequel le temps s’amuse à se lover sur lui-même, à glisser de souvenir en présent, à s’étirer pour mieux s’effacer. Un microcosme de silence et de musique, un univers, surtout, dans lequel survivent, avec une nostalgie sans larmes, mille et une histoires. Des histoires que ce jeune homme va écouter, des récits qui vont l’envoûter, lentement, naturellement, comme sont envoûtants les rythmes de cette danse charnelle et pudique tout à la fois qu’il est venu vivre en Argentine.

 

Philippe Charlot: le scénario

 

Et tout, dans ce livre, commence et se termine à la fois dans ce café et à la fois dans la danse. Les récits nous conduisent,en même temps que ce jeune héros, dans les méandres de l’art, sous toutes ses formes. On y parle de théâtre, de Borgès, de la force nécessaire du silence, seul capable de transfigurer les mots. On y parle du souvenir, on y parle d’une appartenance de tout un peuple à cette musique aux accents à la fois lascifs et violents.

On y parle de la femme, aussi, surtout peut-être. La femme qui semble appartenir, dans la danse comme dans l’étreinte, à son partenaire, à son cavalier. Mais dans le tango comme dans la ville, dans le Gran café Tortoni comme sur scène, dans un homme de seniors atteints de la maladie d’Alzheimer comme sur les places publiques, les apparences ne peuvent qu’être trompeuses. Et si c’est bien de soumission qu’il s’agit dans le tango, c’est une soumission essentiellement à la musique et à ses possibles. Une musique, qui dans le silence feutré des pages de cet album qu’on tourne une à une, semble s’élever des images elles-mêmes et créer, au feu de la lecture, un rythme tout en sensualité.

 

Philippe Charlot: Tango, domination, soumission …

 

Ce livre est un livre choral, sans aucun doute, puisque s’y côtoient des personnages qui, tous, deviennent à tour de rôle l’axe central du récit de Philippe Charlot, le scénariste de cette bande dessinée. Ainsi, ce n’est pas vraiment à une anecdote que s’intéresse la narration, mais à plusieurs histoires, vécues dans un passé plus ou moins lointain ou dans le présent d’une ville dont la mémoire est dansante. C’est à une évocation que se livre Philippe Charlot, une évocation qui restitue des ambiances, des vérités humaines, aussi, des rêves détruits, des jeunesses à la poursuite d’elles-mêmes.

Et au-delà des mots, qui se veulent et sont littéraires, poétiques, évocateurs, tendres parfois, jusque dans leurs descriptions, il y a le dessin de Winoc, son graphisme, qui, presque réaliste, prend de la distance, lui aussi, avec la simple représentation des lieux et des gens. Winoc,de par son découpage, devient metteur en scène, pratiquement même chorégraphe des histoires qu’il nous raconte et nous montre. Et ses couleurs variées, avec ici des clairs-obscurs qui soulignent la sensualité des corps, avec là des grands aplats blancs qui mettent en évidence une situation, une rencontre, ses couleurs sont un vrai fil narratif qui ne peut qu’éblouir le regard du lecteur.

Philippe Charlot: un livre-évocation …

Ce livre n’est certes pas un livre commun… Il ne raconte pas, linéairement, une aventure. C’est un album à taille humaine, un voyage dans un pays, dans des arts, dans des personnalités, dans des attitudes, dans des gestes, dans les méandres d’une humanité sans cesse heureuse de pouvoir danser pour vivre, pour oublier, pour se souvenir, pour ne pas vieillir…

Un très beau ivre, littérairement et graphiquement, à feuilleter, lentement, sans se presser…

 

Jacques Schraûwen

Gran café Tortoni (dessin: Winoc – scénario: Philippe Charlot – éditeur: Bamboo/Grandangle)