Proies Faciles: un album important et superbe!

Proies Faciles: un album important et superbe!

Un polar sombre, superbement dessiné, ancré dans la réalité sociale de l’Espagne d’aujourd’hui… Un livre  » engagé  » à ne rater sous aucun prétexte !

Un peu partout dans le monde, les années 2000 ont vu se multiplier les scandales financiers. Les banques, réceptionnaires des économies de tout un chacun, n’ont pas été en reste.

En Espagne, les « actions préférentielles » sont venues comme un point d’orgue ponctuer des stratégies qui ne tenaient aucun compte des gens, de madame et monsieur tout le monde…

Et ceux qui ont payé les pots cassés de ces rêves de revenus mirobolants, ce ne sont bien évidement ni les banques ni les politiciens, ni les compagnies de prêts ni les huissiers chargés de saisir les biens des milliers de personnes spoliées par le libéralisme orchestré par un pouvoir sans âme.

Cette réalité économique est au centre de ce livre puissant.

Un duo de policiers enquête sur une série de crimes dont le lien, très vite, est évident : toutes les victimes appartiennent au monde bancaire, et chaque nouveau mort complète l’organigramme virtuel d’une banque.

En tant que lecteur, on comprend tout de suite que les coupables sont des personnes âgées, qui ont tout perdu, ou presque, des vieillards dont les économies de toute une vie ont fondu, et que la société juge comme seuls coupables de cette perte.

En tant que lecteur, on se passionne, cependant, pour l’enquête menée par les deux policiers, outrés par la situation sociale dans laquelle ils vivent, mais interdits de jugement.

La construction narrative se fait un peu à la Ed Mc Bain, ou à la Mankell, le récit privilégiant le suivi quotidien du travail policier et se refusant à toute dramatisation graphique. Le dessin, d’ailleurs, pour décrire une Espagne qui n’a rien d’une carte postale de vacances, est en noir, en blanc, en grisaille, d’un réalisme à la fois attirant et pesant, un peu comme les grands films noirs américains des années 50.

L’ambiance, résolument sombre, se rapproche, elle, de polars sociaux, comme ceux qu’écrit, dans un autre pays du bassin méditerranéen, le Grec Petros Markaris.

Miguelanxo Prado: du polar à la Mankell, un dessin en noir et blanc…

Et c’est cette ambiance, désespérée et pesante, qui fait toute la qualité, toute la richesse (humaine, humaniste…) de ce livre.

Prado, dont on connaît de par ses œuvres précédents tout le talent de coloriste, a choisi volontairement, ici, une autre voie graphique, et la réussite est totalement au rendez-vous, son accompagnant et rythmant le chant du désespoir auquel sont confrontés les deux policiers.

Mais c’est aussi tout ce qui se passe au-delà du simple récit dessiné qui fait de ce  » Proies faciles  » un livre essentiel dans l’univers du neuvième art. Et là, c’est le portrait d’une société, la nôtre, que dessine Prado. Une société qui se déshumanise, une société qui oublie les valeurs élémentaires de solidarité et de respect de l’autre, quel qu’il soit, une société dans laquelle la jeunesse, face au spectre du chômage entre autres, perd peu à peu toute sa capacité à se révolter. Une société où le renouveau, celui d’une humaine révolution, celui d’une violence assumée, celui d’un changement essentiel, ne peut venir que des personnes qui n’ont plus rien à perdre : les vieux !

Il est significatif, d’ailleurs, de constater que le troisième âge se révèle, ces derniers temps, comme une source d’inspiration importante pour les artistes de la bande dessinée :  » Les vieux fourneaux  »  de Lupano et Cauuet, ou  » Au fil de l’eau « , de Canales, en sont d’évidents exemples.

Miguelanxo Prado: Jeunesse, vieillesse…

D’ores et déjà, ce livre est à placer dans les parutions de 2017 à mettre absolument dans votre bibliothèque ! Classique dans son découpage épuré et sa construction narrative, cet album coup-de-poing porte un regard acéré sur le monde qui est le nôtre, sur la place qui y est faite à la simple justice humaine.

C’est un livre important, sans concession, à lire, à relire, à faire lire !

 

Jacques Schraûwen

Proies Faciles (auteur : Miguelanxo Prado – éditeur : Rue De Sèvres)

Le Règne : 1. La Saison des Démons

Le Règne : 1. La Saison des Démons

Fable écologique, série d’aventures fantastiques animalières, ce Règne s’ouvre par un premier volume au rythme soutenu, aux personnages attachants.

Cette bd post-apocalyptique nous emmène dans un monde –le nôtre- où l’homme semble avoir disparu. Le monde animal, par contre, s’est humanisé, totalement : vêtements, station debout, langage, cultures différentes d’un clan à l’autre, et, surtout, violences et luttes incessantes, à l’image des modèles que, pourtant, tous refusent !

C’est que l’homme, certes disparu, reste omniprésent dans ce monde où les auteurs nous emmènent à leur suite, un univers dans lequel se vit un grand exode.

Parce que l’héritage premier de l’humain, c’est un climat qui n’est, à certains moments de l’année, que folie meurtrière. Et ce sont ces déversements naturels de folie que chacun veut fuir, en se rendant dans un lieu, le Shrine, où, sous la protection d’une religion dont on ne sait rien sinon qu’elle est servie par de redoutables moines guerriers, on peut être à l’abri des fléaux climatiques qui approchent, enflent, hurlent déjà le long des traces des fuyards.

Le scénario de Sylvain Runberg crée un environnement qui est celui des ruines de notre civilisation. Et le dessin de Boiscommun réussit à faire de ce décor un élément moteur du récit, puisqu’on y aperçoit, ici et là, les vestiges de ce qui nous est connu, voitures désossées, reliefs d’habitats humains… Et la manière dont Olivier Boiscommun humanise les personnages nombreux de ce premier volume d’une série pleine de promesses, cette façon qu’il a de construire une bande dessinée animalière est d’une vraie et belle originalité.

Sylvain Runberg: un scénario animalier

Olivier Boiscommun: dessiner les animaux…

 

Le Règne, c’est celui de ce dieu vers lequel se dirigent tous les personnages de ce livre. Des personnages parmi lesquels se trouvent ceux dont on devine qu’ils vont être le pivot des albums à venir, trois mercenaires… Trois êtres qui ont gardé de l’ancienne humanité des valeurs de courage, de fidélité, d’honneur, ce qui fait d’eux de redoutables guerriers.

Le règne, c’est aussi celui d’une nature qui continue à se venger de toute vie qui le perturbe, un peu comme si la planète Terre s’était révélée être une entité vivante, elle aussi.

Le règne, c’est la nécessité qu’ont ces non-hommes de cultiver des lois et des règles qui ne peuvent que les contraindre à de nouveaux esclavages.

Le règne, c’est un scénario qui, d’évidence, est une fable, une fable peine d’aventure, une fable dont la morale est simple : que faisons-nous, aujourd’hui, toutes et tous, pour éviter le total chaos à venir ? Une fable, oui, mais qui laisse la place, essentiellement, à l’action, puisque ce n’est que d’elle, finalement, que peut venir la réflexion.

Le règne, c’est aussi un dessin animalier particulièrement réussi. Tant dans l’expression des mille et un personnages que dans le travail du décor, tant dans le sens du mouvement que dans celui de la construction d’une planche.

L’histoire qui nous est racontée est sombre… Le dessin, par contre, a choisi de ne pas l’être, pratiquement à aucun moment. La couleur est  » ronde « , elle joue sur la profondeur et la transparence, elle est feutrée, adoucissant en quelque sorte le poids des combats et des peurs, la présence des larmes et l’absence d’humanisme.

Sylvain Runberg: une fable

Olivier Boiscommun: le dessin et la couleur

Ce qui est étonnant dans cet album, et ce qui en fait peut-être une des qualités essentielles, c’est que son sujet nous est proche. Et que le fait de nous montrer une planète de laquelle l’homme semble avoir totalement disparu n’empêche nullement sa présence… Invisible, oui, mais pesante… Les tempêtes qui approchent, les éléments qui vont, on le sait, se déchaîner, tout cela, c’est et cela reste l’Homme, majuscule, profondément haï…

Une autre présence, continuelle, dans cet album, et qui le rend proche de tout un chacun, c’est la mort… Elle rythme incessamment le récit qui nous est offert, elle frappe à tort, à travers, avec soin, avec brutalité, avec horreur, avec nécessité. Elle est sans doute l’héritage le plus évident d’une pseudo-humanité disparue !

Sylvain Runberg: l’homme, la mort, l’humanisme

 

Sylvain Runberg est un scénariste qui parvient à aborder bien des thèmes différents, avec une vraie propension à user du fantastique. Il le fait à merveille, soutenu par Olivier Boiscommun dont on oublie, ici, le réalisme puissant du dessin qu’il utilisait par exemple dans  » Meutes  » pour lui découvrir un graphisme tout en finesse qui, cependant, n’estompe rien de l’horreur qu’il nous raconte !

Un livre passionnant, dont on ne peut qu’attendre, d’ores et déjà, la suite !…

 

Jacques Schraûwen

Le Règne : La Saisons des Démons (dessin : Olivier Boiscommun – scénario : Sylvain Runberg – éditeur : Le Lombard)

Motorcity

Motorcity

Berthet continue à éblouir par sa noirceur dans la collection  » Ligne Noire  » de chez Dargaud… Ecoutez-le, dans cette chronique, et suivez-le dans des paysages suédois lumineux…

La collection  » Ligne Noire « , c’est, d’évidence, une collection de livres consacrés à la part sombre de l’individu confronté au monde ou à lui-même… ou aux deux, en même temps !

Maître d’œuvre de cette collection, de cette série, Philippe Berthet. Un auteur dont on connaît le plaisir qu’il a à se plonger dans l’ambiance américaine des années 50, à laisser son dessin s’enfouir dans le roman noir le plus épais.

Ici, ce n’est pas vraiment le cas, même si l’entrée dans ce livre se fait au travers d’une mode vivace en Suède,  » le raggare « , cette culture alternative qui consiste à se passionner pour les signes extérieurs de l’existence américaine des années 50, les voitures et la musique.

Mais l’important n’est pas là dans le scénario de Sylvain Runberg que Philippe Berthet met en scène.

Nous nous trouvons, cette fois, dans une vraie intrigue policière, à la britannique, avec des fausses pistes, et vécue dans un environnement auquel Berthet n’était pas habitué. La Suède, un commissariat, des flics en uniforme comme personnages principaux, la disparition d’un jeune homme, et l’enquête qui s’ensuit, voilà la trame narrative de cet album.

Un scénario dans lequel les personnages ont tous, même les  » secondaires « , une vérité, une présence solide, tant au niveau du scénario que du dessin. Un scénario qui met en évidence également la Suède, un pays que Sylvain Runberg connaît extraordinairement bien. Ces deux axes de son scénario réussissent, ici, à renouveler la manière dont Berthet raconte une histoire, et la réussite est au rendez-vous !

Philippe Berthet nous parle de Sylvain Runberg

Philippe Berthet: les personnages

La présence de Sylvain Runberg aux commandes du scénario amène le dessinateur, Philippe Berthet, à affiner, en quelque sorte, son classicisme naturel. A abandonner, entre autres, les décors dans lesquels il se sentait comme chez lui, pour en découvrir d’autres, ceux des grands espaces lumineux de la Suède, ceux de certains intérieurs où faire vivre ses personnages. Et il le fait avec un sens de l’observation graphique qui me semble, dans cet album-ci, plus présent et plus puissant encore que dans ses livres précédents.

Le décor, ici, très peu urbain, occupe vraiment une place essentielle. Et les couleurs de Dominique David, complice depuis bien longtemps de Berthet, sont différentes, elles aussi, de ce qu’elles sont d’habitude. Je dirais qu’il y a une sorte de sérénité dans la plupart des planches, tout en gardant un côté plus sombre, plus envoûtant, dans les vignettes qui s’enfoncent, elles, dans l’horreur de l’enquête policière.

Le total nous offre un livre qui, pour classique qu’il puisse avoir l’air d’être, n’en est pas moins assez neuf dans la carrière et l’œuvre de Berthet. Un livre qui est la promesse que nous fait cet auteur important de la bd de nous étonner, encore, et encore !

Philippe Berthet: le classicisme

Philippe Berthet: le décor et les couleurs

J’ai toujours aimé le travail de Philippe Berthet, pour l’ambiance qu’il réussit, avec un dessin sans fioritures, à créer de bout en bout de ses livres.

Ce qu’il réalise dans cette collection  » Ligne Noire  » est fait de variété, par la multiplicité des scénaristes, par le plaisir qu’il prend, aussi, à accepter de changer ses axes de narration.

Un livre donc, vous l’aurez compris, qui aura sa place dans votre bibliothèque !…

 

Jacques Schraûwen

Motorcity (dessin : Philippe Berthet – scénario : Sylvain Runberg – couleurs : Dominique David – éditeur : Dargaud)