Les Mots Nous Manquent – une thématique très actuelle…

Les Mots Nous Manquent – une thématique très actuelle…

La bande dessinée est multiforme et c’est ce que j’aime depuis toujours… Au fil du temps, et malgré quelques intransigeances d’auteurs désireux, de manière freudienne, de « tuer le père », c’est toute sa diversité qu’elle devient elle-même, totalement, un média essentiel en notre époque !

copyright tartamudo

Et c’est ainsi que des éditeurs « indépendants » et « engagés » ont vu le jour… Parmi eux, José Jover, et ses éditions Tartamudo. Un éditeur qui prend plaisir à publier des œuvres qui abordent des sujets très contemporains, voire polémiques, des auteurs qui, à l’instar de Nadine Van der Straeten, parviennent à mêler l’émotion et la poésie à des questionnements sociétaux.

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Et c’est dans une actualité omniprésente, celle de l’immigration, que nous plonge ce livre-ci : « Les mots nous manquent ». Un livre qui nous parle de la guerre en Syrie, qui a débuté en 2011 et fait des centaines de milliers de morts… Et des milliers et des milliers de réfugiés, aussi, à travers le monde. En France, par exemple. Dans la petite ville d’Autun, entre autres.

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Et nous suivons dans ce livre simple, souriant, lumineux ai-je envie de dire, quelques-unes de ces familles qui ont été obligées pour survivre de se reconstruire à partir de zéro… Ces réfugiés sont arrivés en 2018. Ce livre, tel un reportage, nous les montre en 2022… Un reportage oui, dans lequel ces familles, ces personnes, se racontent, racontent leurs difficultés à s’adapter, à être acceptées, à s’accepter elles-mêmes, aussi… Dans ce reportage véritablement interculturel, on croise des femmes, des hommes, des enfants qui n’ont aucun vrai souvenir de leur pays natal, même s’ils en rêvent.

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Ils se racontent, oui, et, ce faisant, ils nous montrent l’importance que les mots ont dans toute existence, et que ce sont les mots, peut-être, qui sont seuls capables de créer des lieux humains, donc humanistes. Certes, on peut trouver ce tableau un peu trop angélique… Mais il est surtout le compte-rendu de quelques belles réussites, grâce à des pas en avant de part et d’autre du quotidien de l’immigration. Il nous fait côtoyer des personnalités très différentes les unes des autres et qui forment la trame d’un monde qui, que nous le voulions ou non, est le nôtre, totalement !

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Un livre important en une époque où l’immigration pose question dans le pays soi-disant des droits de l’homme… Un dessin moderne, simple, clair, sans mélo, avec tendresse et humour… Par un dessinateur d’origine sri-lankaise dont le dessin réveille ses propres souvenances…

Jacques et Josiane Schraûwen

Les mots nous manquent – dessin : Yas Munasinghe – scénario : Thibault Mouginot – éditeur : TartaMudo- octobre 2023 – 64 pages) 

Pico Bogue : XV. Les Heures Et Les Jours

Pico Bogue : XV. Les Heures Et Les Jours

Dans le monde de ce gamin avec « le nez en l’air et les ch’veux d’vant », comme le chantait Jean-Claude Darnal, les heures et les jours ressemblent à des rêves partagés, à des amitiés d’éternité…

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Quinzième album déjà, pour Pico Bogue… Quinzième recueil de ses remarques face au monde dans lequel il vit, de ses philosophiques et enfantines constatations, de ses gentilles provocations, de ses aventures exclusivement quotidiennes…

Quinzième mélange de tendresse, d’humour, d’amour, de plaisir des mots comme des images…

Qu’est-ce qui fait la qualité d’une œuvre dans laquelle l’enfance est centrale, d’une œuvre dans laquelle les regards des auteurs, véritablement adultes pourtant, sont ceux des enfants qu’ils ont été, qu’ils redeviennent, qu’ils n’ont sans doute jamais cessé d’être, et qu’ils nous invitent à être à notre tour ?…

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C’est vrai qu’on pourrait avoir peur d’entrer dans quelque chose de déjà connu, de déjà raconté… Dans une sorte de routine, tant dans le scénario que dans le dessin… Mais avec Dominique Roques et Alexis Dormal, il n’en est rien, que du contraire ! Rien de convenu, rien de répétitif, et toujours cette manière tout en douceur de réussir à prendre le lecteur par le cœur autant que par les yeux ! C’est la marque des tout grands… Qui oserait dire que Sempé se répète ? Ou Quino ?

Et je pense qu’on peut le dire aussi face à Pico Bogue !

Oui, j’ose le dire… Depuis Gaston, le vrai, pas cette espèce d’ersatz mercantile qui se vend tristement aujourd’hui comme des petits pains rassis, j’ai rarement eu envie et besoin de rire devant un gag dessiné. Sauf avec Pico Bogue !

Il y a d’abord l’impact immédiat, frontal ai-je envie de dire, du dessin tout en transparence d’Alexis Dormal, un dessin qui accentue avec tendresse les expressions, celles des enfants comme des adultes, parents, profs, commerçants… Un dessin qui parvient à nous faire ressentir jusque dans l’âme les éclats de rire de ses personnages… Un dessin qui ne se contente pas d’illustrer les mots de sa scénariste, Dominique Roques, mais qui semble sans cesse s’envoler un peu plus loin… J’en reviens au gamin de Darnal qui voulait devenir un oiseau… Sous les pinceaux d’Alexis Dormal, Pico Bogue n’a pas besoin d’ailes pour survoler le monde qui est nôtre, ses ambiguïtés, ses hontes, ses tristes bêtises aussi…

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Et puis, il y a le texte de Dominique Roques… Une femme qui, sans aucun doute, a beaucoup observé son fils au long des années, et qui en a gardé une mémoire vive qui est tout sauf virtuelle… Le sens de la répartie de ce gamin de papier est inouï et nous fait regretter, à toutes et tous, adultes soi-disant responsables, de ne pas le posséder au jour le jour pour exprimer, nous aussi, les colères qui sont nôtres… Mais sans violence, jamais ! En élevant la voix, malgré tout, comme le fait Ana Ana, la petite sœur de Pico. Surtout quand leur papa leur dit d’une voix très docte : « Et maintenant, que la colombe de la paix plane sur nous ». C’est bien choisi, répond-elle, l’air pensif… et puis, en criant : « Parce que colombe est un autre nom pour pigeon » !

Parce que, ne nous y trompons pas, Pico Bogue et sa sœur sont loin d’être naïfs. Ils regardent, ils observent, ils « grandissent » sans doute comme le veulent leurs parents, leurs professeurs… Mais ils se battent, à leur manière, pour rester le plus longtemps possible les gavroches qu’ils sont…

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Qu’on ne s’y trompe pas, en effet… Et quand je parlais de Quino ou de Sempé, c’est parce que Dominique Roques et Alexis Dormal ont créé avec Pico Bogue un observateur lucide du monde dans lequel ils évoluent, un monde qu’ils essaient, avec succès parfois, à transformer pour qu’il soit à leur hauteur d’enfance. Comme ces illustres prédécesseurs auxquels rajouter, bien évidemment, les Peanuts.

Et ces enfants vivent, à leur taille justement, ce que les adultes qui les entourent ne vivent parfois que très difficilement : l’amitié, l’amour, la tendresse, la dispute se terminant par des phrases définitives étouffées par des rires souverains. Dans ce quinzième album, on parle d’amour, de désamour, on pare de langage, de poésie, de Lamartine… De la famille, de la pédagogie… Du partage, même et surtout intergénérationnel… Et même d’algorithme ! Celui que Pico se créé, comme une algue au rythme doux qui se balance dans sa mer intérieure, une mer pas du tout polluée par les produits des calculs humains…

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Vous l’aurez compris… Et je l’ai d’ailleurs déjà dit, ici, dans mes chroniques : Pico Bogue est une bande dessinée importante… parce que souriante… parce que tolérante… parce que magique, tout simplement ! Et on en revient à la chanson de Jean-Claude Darnal et son magicien qui rencontra un jour un petit garçon comme il y en a tant…

Les heures et les jours de Pico Bogue et de sa sœur qui prend de plus en plus de place sont des heures d’intelligence, de réflexion, d’humour aussi et surtout… Un humour lucide qui enrichit l’enfance de tous les lecteurs de cette série à ne rater sous aucun prétexte !

Jacques et Josiane Schraûwen

Pico Bogue : XV. Les Heures Et Les Jours (dessin : Alexis Dormal – scénario : Dominique Roques – éditeur : Dargaud – 2023 – 48 pages)

Bandes Dessinées Anciennes : La Main Verte – une « pépite » des années 70…

Bandes Dessinées Anciennes : La Main Verte – une « pépite » des années 70…

Les années 70 ont été le creuset d’une bande dessinée perdant tous ses complexes et osant, non pas renier les « anciens », mais chercher d’autres manières de dessiner, d’autres façons d’aborder ce qu’on peut appeler le « récit ».

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Ce fut l’époque de Crumb et de ses copains américains « underground ». Ce fut l’époque des fanzines de toutes sortes ouvrant leurs pages à tout et souvent n’importe quoi, ce fut l’époque des magazines nouveaux, modernes, comme Métal Hurlant, Ah Nana, en contrepoint des revues plus classiques comme Circus ou Vécu. Ce fut un foisonnement sans frein de création, l’arrivée en force de femmes auteures, de dessinateurs et de dessinatrices hors normes, de thématiques neuvcs, politiques comme surréalistes.

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Oui, il y eut Druillet, Tardi, Moebius… Il y eut Chantal Montellier, Annie Goetzinger. Et il y eut Nicole Claveloux ! Une dessinatrice « reconnue » bien tard par Angoulème, lui donnant son prix du patrimoine en 2020. Comme quoi, même en ce qui concerne l’art « moderne », Angoulème n’est vraiment plus une référence…

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Née en 1940, Nicole Claveloux peut se définir, sans doute, d’abord par ses présences nombreuses dans l’illustration. Mais pas n’importe laquelle ! Elle s’est plongée, grâce entre autres à la « littérature jeunesse », dans des travaux déjantés, des couleurs criardes, des personnages presque caricaturaux, faisant ainsi pleinement partie d’une sorte d’avant-garde graphique dont le but était, certes, de surprendre, mais surtout d’oser affronter les habitudes d’un public frileux…

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La bande dessinée l’a appelée à la fin des années 70, grâce à l’éclosion de revues « différentes », citées plus haut, et auxquelles on peut ajouter l’excellent « Charlie mensuel » (à ne pas confondre avec l’autre Charlie, plus provocateur qu’artistique…). La bande dessinée ne fut cependant jamais sa seule manière de prendre pied dans le monde de l’art. Mais c’est là, sans doute, qu’elle a touché un public plus large, qu’elle a réussi à créer un propre univers narratif complètement hors des clous…

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Et c’est en 1978, aux Humanoïdes Associés, qu’est paru le livre scénarisé par Edith Zha et intitulé « La Main Verte ». Un livre ivre comme le sont tous les livres s’enfouissant dans le refus des récits tout faits… Un livre dont les ivresses sont celles des mots qui s’effacent devant les espèces de paradis artificiels et psychédéliques des traits et des couleurs. Un livre ivre de sa volonté de ne ressembler à aucun autre !

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Ce livre met en scène un couple étrange… Une jeune femme au regard lointain et un oiseau, un corbeau peut-être, qui, dépressif, regarde par la fenêtre sans jamais oser s’envoler. A ce couple s’ajoute une plante verte qui parle… Et qui devient objet de conflit entre la jeune femme et l’oiseau… La séparation, donc, se fait… La jeune fille s’en va, se balade d’univers en univers, croisant un maître d’hôtel qui joue aux mots croisés, des touristes dans un jardin dont ils ne voient rien, un bâtiment aux statues terriblement humaines. Ce livre est celui d’une errance, d’errances plurielles même, dans une ambiance à la fois surréaliste, référentielle, psychologique, psychédélique… L’absurde à la Ionesco n’est pas loin… Et les couleurs de Nicole Claveloux, criardes, agressives, n’empêchent cependant nullement au récit d’exister par lui-même, pour peu que, lecteur, on se laisse entraîner sur des chemins qui, tout compte fait, nous décrivent aussi une sorte d’histoire d’amour improbable condamnée à se terminer dans de psychiatriques noyades…

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Ce « style » ne peut plaire à tout le monde, c’est une évidence. D’aucuns diront qu’il a vieilli. Je ne le pense pas : la poésie ne vieillit pas, que du contraire, elle rajeunit toujours ceux qui s’en nourrissent, aussi folle soit-elle !

Et j’aime cette folie qui est plus proche de celle des libertés d’Henry Michaux que des diktats de Breton…

La main verte est un livre unique dans son genre… Et qui m’a replongé avec plaisir dans des années, proches pourtant, où la culture refusait le convenu et les convenances !

Jacques et Josiane Schraûwen

La Main Verte (dessin : Nicole Claveloux – scénario : Edith Zha – éditeur : Les Humanoïdes Associés – 1978 – 44 pages)