Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir

Une série qui mêle habilement le discours militant pour un monde agricole meilleur et l’aventure humaine dans toutes ses démesures. Une bd qui se plonge dans des vrais problèmes de société!

 

 

Dans les deux épisodes précédents, on a vu Florian, le personnage central de cette série, se battre contre l’héritage d’une agriculture soucieuse seulement de rentabilité, abandonner un avenir tout tracé dans le monde de la justice pour s’aventurer dans l’aventure d’une agriculture réfléchie, vivre un grand amour, une grande déchirure, connaître la trahison et la haine, découvrir que les apparences sont presque toujours trompeuses. De l’Europe à l’Amérique, il est passé de désillusion en désillusion, jusqu’à tout quitter, dans ce volume-ci, pour chercher à retrouver sa mère en Inde.

Pour construire son scénario, Fabien Rodhain a multiplié les parallèles. Parallèles entre l’Inde et la France, entre Florian et son épouse, entre sa quête et le monde agricole qui se rappelle à lui avec force.

Au-delà de l’histoire personnelle de Florian, inspirée, on le sent, par des sentiments et des réalités propres au scénariste, les thèmes abordés dans ce livre sont des thèmes à taille humaine, d’abord : la nécessité pour chaque individu de trouver son chemin, le besoin de trouver un sens à l’action que l’on se sent obligé de mener…

La narration, de ce fait, pourrait être lourde, égarer le lecteur. Le dessin, lui, et la couleur, permettent le contraire, grâce à leur fluidité. Pas de grands effets spéciaux dans le graphisme, en effet, un graphisme nourri incontestablement de classicisme, et se révélant efficace, malgré quelques petits défauts, ici et là, dans les proportions, dans les perspectives… Mais sans doute fallait-il un tel dessin pour que le propos de l’histoire racontée ne soit pas trop pesant !

Fabien Rodhain: le scénario

 

 

Parce que ce propos n’a rien de simpliste, loin s’en faut ! C’est de politique qu’il s’agit, au sens large du terme, de lutte contre les multinationales qui, aidées par l’OMC et le Fonds Monétaire International, cherchent à contrôler toutes les richesses de la planète terre… La désobéissance civile est une constante dans le propos de Rodhain, puisque le simple fait de cultiver son jardin devient un acte responsable.

Ce que cette série nous dit, dans cet album-ci encore plus que dans les autres, c’est que la mondialisation touche tout le monde, est l’affaire de tout le monde. Nous sommes toutes et tous interconnectés, de pays en pays, que nous le voulions ou non, et les décisions prises à New-York, à Londres, à Paris ou en Inde s’adressent aussi à nous, où que nous nous trouvions ! Et face à la mondialisation des semences se retrouvant de plus en plus aux seules mains d’inconscients scientifiques, d’autres mondialisations sont possibles, toutes vibrant de révolte réfléchie. Le fait, pour les auteurs de ce livre, de nous emmener en Inde, où le combat pour des semences naturelles est une réalité, le fait de nous montrer José Bové aux côtés de Vandana Shiva, dont le combat humaniste a dépassé et de loin les frontières de son pays, cette manière que les auteurs ont de nous raconter leur histoire n’est pas gratuite, et nous permet, vraiment, de nous sentir immergés dans un monde global, celui où, de France en Inde, des Etats-Unis jusqu’en Belgique, chaque jour, des agriculteurs se suicident…

Fabien Rodhain: la politique

 

 

 

Pour rendre ce discours militant accessible, pour qu’il atteigne le public le plus large possible, les auteurs n’ont pas choisi la seule voie du didactisme. Ils utilisent les codes, et même les poncifs de la bande dessinée d’aventure romanesque, avec sentiments violents, amour et haine, avec actions presque héroïques et lâchetés inattendues, avec rebondissements et suspenses habilement amenés. Mais ils le font avec un vrai plaisir et accentuent ainsi leur  » message « .

Florian, ainsi, pour se battre contre ce monde qu’il a fui, celui de la famille, de l’agriculture, de la justice, contre cet univers qui le rattrape, va d’abord devoir se battre contre lui-même, et ses violences, et ses addictions.

Et pour redevenir lui-même, il va devoir, on le sent, on le sait, se battre aussi contre toute radicalité, même celle du  » bio « … Et oublier ses amourettes pour retrouver la vraie passion…

Cela dit, le côté didactique n’est pas absent de ce livre, puisque bien des notes de bas de page expliquent les environnements réels de ce qui nous est raconté avec l’alibi de l’imagination.

Fabien Rodhain: « se battre… »

 

Cette série est une série importante, sans doute, dans la société qui est nôtre et qui est à la recherche à la fois de valeurs et de vérité, de tolérance et de nécessité à se créer des avenirs un peu plus souriants que ce qu’ils promettent aujourd’hui d’être.

C’est vrai, cependant, que quelques raccourcis temporels sont parfois mal venus, c’est vrai aussi que certains personnages secondaires (des femmes surtout) disparaissent vite, sans qu’on sache très bien ce qu’elles viennent faire dans le récit.

Mais au total, ces  » Seigneurs de la terre  » se laissent lire avec plaisir. Et réflexion… Ces livres sont comme des yeux ouverts sur le monde que nous pouvons peut-être construire, ensemble, dans un vrai souci d’interculturalité… C’est-à-dire d’acceptation de cultures qui, entre elles, aimeraient enfin de se découvrir les unes les autres !

 

Jacques Schraûwen

Les Seigneurs de la Terre : 3. Graines d’Espoir (dessin : Luca Malisan – scénario : Fabien Rodhain – couleurs : Paolo Francescutto – éditeur : Glénat)

Vasco : 28. I Pittori

Vasco : 28. I Pittori

Dès le titre et la couverture, le ton est donné : c’est de  peinture qu’il s’agit dans cet album aux décors somptueux et à l’intrigue historiquement fouillée… Une excellente série « classique », dans le bon sens du terme!

 

 

Le quatorzième siècle italien est un siècle pendant lequel l’art pictural a connu une première apogée, avec des artistes comme Giotto. Dans l’Italie fractionnée de l’époque, le quatorzième siècle fut aussi un long moment de luttes incessantes pour des pouvoirs politiques ou religieux, financiers ou militaires, toutes ces réalités se mêlant parfois en des manipulations particulièrement retorses.

Au creux de ces cent ans aux mille facettes, Vasco est une figure originale. Aventurier, certes, mais d’une véritable culture, il possède une éthique qui lui permet de nouer des relations à taille humaine tout en parvenant, par des chemins acceptables, aux buts qui sont les siens. Avec lui, on est en territoire connu et parfaitement codifié : celui des héros sans peur et sans reproche.

Dans cet album-ci, il est mandaté, par son oncle pour acheter un tableau de l’immense Giotto. Mais au-delà de cette simple démarche marchande vont se révéler bien d’autres nécessités aventureuses ! Il y a le frère de Vasco, une belle et franche crapule, il y a une jeune femme dont le mariage imposé servira à des contrats bien plus qu’à de l’amour, il y a de la violence, la présence de la mort, et des paysages urbains à couper le souffle.

Avec ce Vasco, on se trouve face à une scène de théâtre sur laquelle se jouent tous les sentiments humains, mais des sentiments exaltés de bout en bout par un décor (Venise, par exemple…) qui devient même, à certains moments, le personnage central, omniprésent en tout cas, de ce récit…

Luc Révillon: un scénario qui fait penser au théâtre
Luc Révillon: Dépaysement et références

 

 

Bien entendu, dans cette bande dessinée de facture totalement classique, et assumée pleinement comme telle d’ailleurs, il y a de l’aventure, il y a des rêves d’amour, il y a le souffle épique de quêtes à  la fois parallèles et concurrentes.

Mais il y a surtout la présence de l’art, cet art qui, ici, se révèle un peu comme dans cette fameuse émission de télé,  » D’art d’art « , c’est-à-dire par le petit bout de la lorgnette, par l’anecdote plutôt que par la renommée.

A ce titre, des ponts incontestables existent entre le propos des auteurs de  » I Pittori  » et notre monde contemporain, un monde qui ne s’intéresse au talent qu’à partir de l’instant où la signature d’un artiste peut se transformer en valeurs monnayables !

D’autres références aux réalités quotidiennes de nos  » aujourd’hui  » émaillent également ce livre, comme la place de la femme, et ses révoltes toujours nécessaires de nos jours.

Tout cela rend la lecture passionnante, intéressante, culturelle et historique aussi… Une lecture qui reste un vrai plaisir, de bout en bout, par la linéarité de la narration, par le charisme, également, de Vasco, et de son frère.

Même si, pour  » entrer « , en tant que lecteur, dans l’histoire qui est racontée, il faut a-priori une certaine dose de culture générale, il suffit ensuite de se laisser guider, de se laisser surprendre, de se laisser dériver par un scénario dont le déroulé parvient toujours à laisser la place à la fois à l’aventure et à  la fois à la culture.

Luc Révillon: l’art
Luc Révillon: les publics de Vasco

 

 

Les premiers Vasco étaient dessinés par Gilles Chaillet, avec tout le talent qui était le sien, un talent indubitable quant à la construction des décors urbains ou architecturaux. Dans la lignée de Jacques Martin, donc d’un classicisme évident qui a créé en son temps une bande dessinée devenue depuis un neuvième art à part entière, Gilles Chaillet a créé une belle épopée dessinée. Sa disparition aurait pu entraîner la fin de la série, mais il n’en a rien été. Et Dominique Rousseau, l’actuel dessinateur de Vasco, s’inscrit dans une double démarche : d’une part, il y a la nécessaire fidélité à ce qu’étaient l’art et le travail de Chaillet ; d’autre part, il y a une manière différente de raconter, graphiquement, une histoire. Rousseau, bien plus que son prédécesseur, aime ses personnages, profondément, et son trait, dès lors, ne se contente pas de magnifier des décors, mais il s’approche du plus près des visages et des gestes de ses protagonistes, leur offrant ainsi un véritable poids, une vraie présence.

Luc Révillon: le dessin

 

 

Au total, Vasco reste une série intelligente, culturelle, aux références historiques maîtrisées, tant au niveau du texte que du dessin.

Et ce  » I Pittori  » promet une suite dont on devine que les rebondissements, amoureux et aventuriers,  seront nombreux !

Une réussite, donc, pour tous ceux qu’une histoire solide et fouillée ne rebutent pas !

 

Jacques Schraûwen

Vasco : 28. I Pittori (dessin : Dominique Rousseau – scénario : Luc Révillon et Chantal Chaillet – couleurs : Chantal Chaillet – éditeur : Le Lombard)

Le Vétéran

Le Vétéran

Un thriller passionnant, un polar historique sans temps mort, une lutte sans merci entre le réel et la mémoire, entre l’identité assumée et la lâcheté reniée…

 

Les trois premières pages nous plongent dans l’année 1798. Jeanne, une jeune fille amoureuse se dispute violemment avec son père, implore ses deux frères d’intervenir… Elle découvre ensuite le suicide de l’élu de son cœur, et se jette dans la Seine.

La quatrième planche, elle, nous emmène dix-sept ans plus tard, au plus profond de la bataille de Waterloo. On y voit des officiers fuir le champ guerrier, on y voit aussi un capitaine, Maxime Danjou, refuser la lâcheté, se faire blesser, se retrouver dans un hôpital…

Le lecteur, un peu perdu d’abord, va découvrir les liens qui unissent ces deux moments de la vie du personnage central de cette histoire.

Maxime Danjou a des souvenirs… Des blessures aussi, des migraines, une perte de mémoire, des évanouissements.

Il a surtout une identité, soudain, qu’il ne connaît pas, dont il n’a aucune souvenance, celle du colonel Théodore Brunoy, un de ces fameux officiers ayant fui l’enfer de Waterloo !

Qui est-il ? Au plus profond de lui-même, il se sent  » Danjou « . Mais tout le monde, autour de lui, le reconnaît comme étant le riche Brunoy.

 

 

Ce thème de perte de mémoire, voire de double personnalité, n’est pas neuf, loin s’en faut ! Le cinéma en a abondamment usé, tout comme la bande dessinée, d’ailleurs.

Mais Frank Giroud n’est pas genre à se contenter d’une reprise plus ou moins personnalisée d’une forme de récit préexistant. Il fait partie de ces scénaristes dont les imaginations (plurielles, oui…) aiment à brouiller des pistes qu’on pourrait croire, au premier coup d’œil, par trop convenues.

Avec son personnage central, Maxime/Théodore, il ne nous montre pas un homme à la recherche de qui il est, comme dans XIII par exemple. C’est un vrai polar qu’il construit, dans ce  » Vétéran « , en créant des tas de pistes qui peuvent faire croire à l’une ou l’autre version. Là où bien des scénaristes auraient placé des jalons susceptibles d’offrir au lecteur de quoi se faire une idée, comme on dit, Giroud réussit à ce que les deux identités revendiquées par son héros ou son entourage, sans cesse mêlées, intimement unies au-delà des souvenirs et des apparences, il parvient à ce que chacune de ces identités soit sans cesse plausible.

Maxime-Théodore est-il fou, ou est-il plongé dans un complot ? Et si tel est le cas, quel est le but de ce complot ?

Frank Giroud, d’ailleurs, ne se contente pas de poser, tout autour de son personnage central, un environnement sans grand intérêt. Il ancre son histoire dans la grande Histoire, et les réflexions qu’il fait sur l’évolution de la médecine, par exemple, sur le sort réservé, sous la Restauration, aux anciens fidèles de Napoléon, tout cela, sans aucun doute possible, montre un vrai travail de fond dans l’écriture. Et construit une narration ancrée dans la réalité d’une époque bien précise.

 

 

Un vrai travail de fond, oui, comme dans la création, en bon metteur en scène, de personnages secondaires qui, tous, ont une véritable existence et une véritable utilité dans la construction du récit.

Cette méticulosité se retrouve également dans le dessin de Gilles Mezzomo. Réaliste, dans la lignée d’un Giraud ou d’un Rossi plus que d’un Hermann ou d’un Vance, Mezzomo soigne ses décors, des rues de Paris ou de Rouen aux costumes militaires et aux tenues des femmes. Des femmes que, comme à son habitude d’ailleurs, il dessine d’une manière admirable !

Dessinateur du mouvement et de l’expression, on sent tout le plaisir qui a été le sien à se faire le maître d’œuvre d’une telle histoire, pleine de rebondissements…

Les couleurs chaudes de Céline Labriet sont à mettre en évidence, elles aussi, puisqu’elles réussissent, de bout en bout, à donner un suivi d’ambiance particulièrement réussi à tout l’album.

Je parlais de rebondissements, et la toute dernière planche de ce qui doit être le premier volume d’un diptyque nous en montre un, et de taille ! Comment ne pas se découvrir impatient, en refermant l’album, d’en découvrir la suite ?

Une très belle réussite, donc, que ce premier volume, vous l’aurez compris, avec un excellent suspense. Je le disais, c’est un polar… Avec même un vrai flic privé !… Avec de la violence, du sang, de l’angoisse, un rythme parfois pesant…

Vivement la suite, et la fin de cette histoire, oui !…

 

Jacques Schraûwen

Le Vétéran (premier tome – dessin : Gilles Mezzomo – scénario : Frank Giroud – couleurs : Céline Labriet – éditeur : Glénat)