Fin De Bail

Fin De Bail

Des histoires courtes dans un univers où l’absurde le dispute au fantastique

Pendant les années 80, Philippe Berthet s’est fait le collaborateur de gens comme Foerster ou Antonio Cossu. Et c’est avec ce dernier qu’ils ont créé quelques petits bijoux réunis (enfin) dans cet album !

Fin De Bail © Editions du tiroir

Je l’ai déjà dit, je le répète : Philippe Berthet est un dessinateur dont le talent, indéniable, appartient totalement à l’histoire de la bd, à l’histoire du polar sombre, du roman noir dessinés…

Antonio Cossu, qui fut son complice à plusieurs reprises, est de ceux qui ont amené dans la bande dessinée « pour tous » des délires fantastiques qui, tout comme ceux de Foerster, ont marqué eux aussi l’évolution du neuvième art.

Fin De Bail © Editions du tiroir

Et cet album nous permet de découvrir (ou de redécouvrir) cinq « nouvelles » en bd qui ont vu s’associer, intimement ai-je envie de dire, les talents de ces deux auteurs, Berthet et Cossu.

Chacun étant dessinateur et scénariste, ils nous offrent des histoires dans lesquelles leurs deux personnalités ne deviennent qu’une.

Fin De Bail © Editions du tiroir

La première évidence, en lisant ces cinq petites histoires, c’est que s’y profilent quelques ombres littéraires de bon aloi : Jean Ray, Claude Seignolle aussi, Gérard Prévot sans doute, Maupassant également.

La deuxième évidence, c’est le plaisir des auteurs à créer des personnages qui, caricaturaux sans doute, n’en revêtent pas moins toutes les dérives de l’humanité.

Fin De Bail © Editions du tiroir

C’est le cas d’une belle employée pour qui chaque matin est un combat personnel…

C’est le cas pour Titanic Joe dans un univers en déliquescence…

C’est le cas pour ce tueur professionnel qui croise sur sa route un vrai porte-poisse…

C’est le cas de la folie divine d’un aliéné…

Fin De Bail © Editions du tiroir

C’est le cas, enfin, de deux acteurs X qui se regardent sur l’écran et parlent de dialectique amoureuse, avec cette phrase sublime, digne de Guitry : « Qui te parle d’amour ? Il s’agit de couple, ici ! »…

« Fin de bail », c’est un livre qui conjugue plusieurs thématiques scénaristiques traitées avec vivacité : l’horreur, le roman noir, le fantastique, et l’absurdité… Celle de l’imaginaire comme de la réalité, celle de la vie comme de la mort.

Fin De Bail © Editions du tiroir

En outre, il y a un jeu de la part des deux auteurs qui permet de rester très moral, puisque le mal est toujours puni, dans chacune de ces histoires. Un jeu, oui, comme pour nous dire : « Tout cela, c’est pour s’amuser, n’allez surtout pas croire que, dans la vie normale, des gens aussi salauds que ceux que nous avons inventés existent vraiment ! »

« Fin de bail », c’est un livre réjouissant, avec un dessin qui s’attarde avec délice sur les décors, avec des dialogues coupés au couteau… A lire, absolument !

Jacques Schraûwen

Fin De Bail (auteurs : Philippe Berthet et Antonio Cossu – couleurs : André Taymans et Antoine Bréda – éditions du tiroir – mars 2021 – 32 pages)

https://www.editions-du-tiroir.org/

Les dessous de Saint-Saturnin – 1. Le Bistrot d’Emile

Les dessous de Saint-Saturnin – 1. Le Bistrot d’Emile

Tout le monde connaît le petit village de Saint-Saturnin, pour s’y être arrêté par hasard ou y être passé en coup de vent. Mais n’allez pas croire que les petits villages tranquilles et perdus loin de tout sont sans mystères !

Les dessous de Saint-Saturnin 1 © Gallimard

A Saint-Saturnin, sur la place principale, il y a eu, il y a longtemps, une fontaine publique.

On l’a détruite, parce qu’elle gênait la circulation. En espérant sans doute que son absence permettrait à plus de touristes de passage de s’arrêter.

Sur un coin de rue donnant sur cette place, il y avait le « café de la fontaine », un bistrot de vieux tenu par des vieux, juste à côté d’une station-service.

Et puis un des propriétaires de ce café peu achalandé est mort… Le mari ou la femme, personne ne le savait vraiment. Toujours est-il que ce lieu sans relief resta fermé pendant un bon bout de temps. Jusqu’à ce qu’arrive, de Balarin-les-flots, un nouveau propriétaire.

Les dessous de Saint-Saturnin 1 © Gallimard

Emile… Il a rebaptisé tout naturellement son acquisition de son nom. Il a repeint, il a un peu rénové, il a ajouté des fleurs. Et il a laissé la porte ouverte. Et, surtout, il a ri…

Cela changeait ces anciens propriétaires, ces rires et ces sifflotements continuels qui faisaient la caractéristique de ce bistrotier. D’une place publique qui n’était qu’un lieu sans relief, Emile fit, en peu de temps, un endroit de rencontres, de sourires, de vie tout simplement.

Tout le monde s’y retrouvait, jeunes ou vieux, riches ou pauvres, gendarmes et, probablement marlous.

Tout le monde venait chez Emile, et cela faisait marcher le commerce dans tout le quartier. La boucherie, l’épicerie et la boulangerie oublièrent leur léthargie et virent leurs affaires reprendre.

Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Les dessous de Saint-Saturnin 1 © Gallimard

Certes, on se demandait où allait Emile, une fois par semaine, le jour de fermeture de son bistrot… Mais sans plus !

Jusqu’au jour où Emile a fermé son café, l’a vendu, s’en est allé, laissant s’installer, à la place de ce bistrot une agence bancaire ! Tenu par un bonhomme austère et par son assistante, jeune et au bagout terriblement efficace.

Je ne vous raconte pas la suite… Elle ressemble à une enquête policière, sans l’être vraiment.

Ce que je peux dire, ce que je veux dire, c’est que ce petit livre de quelque 95 pages est diablement sympathique.

De par son dessin, d’abord. Souple, simple, vif, allant à l’essentiel, c’est-à-dire aux visages et aux attitudes, dans la lignée aussi de dessinateurs comme Wolinski ou Autheman. Autheman à qui est dédié ce livre, d’ailleurs, au travers du lieu de « Balarin-les-flots »

Mais au-delà du récit en tant que tel, une histoire qui est celle de quelques personnages quotidiens, des femmes et des hommes qu’on croise dans tous les villages, dans tous les quartiers, dans toutes les cités, derrière cette aventure qui n’a rien d’aventurier ni d’exceptionnel, l’auteur, Bruno Heitz nous parle de la vie, tout simplement…De notre vie, de notre société, de notre monde qui, de changement en changement, de progrès en progrès, élimine lentement mais sûrement ce qu’est véritablement la vie en société, socialement, culturellement. Il nous rappelle, sans bruit, que la première des cultures à laquelle nous appartenons, ou devrions appartenir, c’est celle de notre existence mêlée aux existences de nos voisins. Le premier des réseaux sociaux, c’est celui de la rencontre, de regards en échange, de verres bus ensemble, d’éclats de rires inattendus.

La symbolique est évidente, d’ailleurs, de voir un bistrot populaire remplacé par une banque qui, petit à petit, coupe tous les liens humains qui existaient : le facteur comme élément important pour que subsiste, d’âge en âge, un lien social réel… La petite épicerie, la boulangerie artisanale, la coiffeuse désormais obligée de faire elle-même le café pour ses clientes…

Les dessous de Saint-Saturnin 1 © Gallimard

Le bistrot d’Emile, c’était la convivialité sans froufrous. La banque, c’est le monde de l’argent et d’une certaine forme de progrès qui ne cherche qu’à détruire ce qui appartient à « hier »…

De ce fait, on peut dire de ce petit livre, qui annonce d’autres chroniques de Saint-Saturnin, qu’il est une fable. Une fable amorale de par sa fin, vous verrez, mais ne fable qui, en cet aujourd’hui fait de distanciations obligatoires, éveille des échos évidents !

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce petit livre, vite lu, tendre sans manichéisme facile, sans caricature non plus. Un livre très humain, finalement, comme devraient l’être nos quotidiens à toutes et à tous !

Jacques Schraûwen

Les dessous de Saint-Saturnin – 1. Le Bistrot d’Emile (auteur : Bruno Heitz – éditeur : Gallimard – mai 2021 – 95 pages)

Herr Doktor

Herr Doktor

Que sont nos choix et nos destins aux feux de l’Histoire ?

Un médecin strasbourgeois se voit contraint d’exercer son métier dans la grande armée allemande. Un récit puissant…

Herr Doktor © Plein Vent

Des livres sur la guerre 40-45, cela ne manque pas… Essentiellement basés sur la grande Histoire, ou laissant l’imaginaire se développer dans le décor de cette histoire, les bandes dessinées de ce genre littéraire sont souvent réussies, parce que non manichéennes. Et c’est bien le cas, encore, avec cet album qui nous raconte une aventure humaine faite de courages pluriels, d’amour, de folie meurtrière, de déshumanisation…

Martin, médecin à Strasbourg, est marié à Elisabeth, une femme juive. Au moment où il comprend que sa ville va devenir allemande, il éloigne son épouse et sa fille, il les envoie à Paris… Paris où, pour des raisons-alibis, il va se rendre plus ou moins régulièrement, afin de les retrouver, afin que l’éloignement ne soit pas trop lourd à la vérité de son amour.

Herr Doktor © Plein Vent

Mais la guerre, et ses horreurs, cela ne s’efface pas facilement, cela ne laisse pas vraiment la place à la seule observation sans engagement.

Et c’est à Strasbourg, dans le cadre de son métier, que Martin va voir son existence basculer… Ne plus lui appartenir… Le renvoyer vers des réels qui ne sont plus que manipulations.

Sous le chantage des nazis qui occupent sa ville et qui menacent son épouse et sa fille, Martin va être obligé de s’engager dans l’armée allemande… Avec, pour ponctuer cet engagement qu’il est obligé d’accepter, ce texte : « Dans sa grande clémence, l’Allemagne a décidé de vous faire grâce… En échange d’un menu service… Savez-vous que nos troupes manquent cruellement de médecins ?… Voici ma proposition, Herr Doktor : un engagement dans nos forces contre votre vie… et celle de votre famille… juive ! »

Herr Doktor © Plein Vent

Ainsi, les auteurs, après avoir planté le décor, un décor somme toute non-dramatique, créent une sorte de distorsion par rapport à cette époque qui, avec manichéisme, nous renvoie souvent des images très tranchées, très caricaturales presque.

Et ce médecin va donc accepter, puisqu’il n’a pas d’autre choix, de sauver par son art des vies allemandes, sur des fronts de guerre où l’horreur le dispute sans cesse à l‘horreur !

Comme il s’agit, aussi, d’une bd d’aventure, le récit nous entraîne sur le front de l’Est, puis à Paris où Martin, déserteur, apprend que sa fille est en sécurité, mais que son épouse a été emmenée dans un camp…

Herr Doktor © Plein Vent

Et voici que commence alors la seconde distorsion de cette histoire. Martin redevient nazi… Pour approcher Hitler, pour le tuer…

Les jours passent, et les semaines, et les années…

On le voit au Nid d’aigle, puis à Berlin…

Observateur et acteur d’un totalitarisme répugnant atteignant, sans sa finalité, à une sorte de tragédie à taille humaine, Martin comprend son impuissance, il comprend aussi que chaque compromission, quelle qu’en soit la raison, porte en elle son propre châtiment.

Le dessin de Denoël ne manque pas de charme, incontestablement. Il ne fait pas d’esbrouffe, il est d’un réalisme tranquille, ne cherche pas les effets spéciaux, les fuit même très souvent. Ce dessin esquisse l’horreur nazie plus qu’il ne la montre et, ce faisant, la rend plus présente encore. Il y a certes quelques petites erreurs de perspective, des faiblesses aussi dans les scènes de « groupe », mais qui ne prêtent pas à conséquence, tant son découpage est efficace. Les couleurs d’Anna, simples et classiques, elles aussi, participent du même besoin : éviter toute sorte de voyeurisme malsain.

Quant au scénario de Jean-François Vivier, il fait preuve d’une belle virtuosité pour réussir à mêler des références historiques précises, avérées, avec l’imaginaire de son récit humain. Il parvient à la fois à nous raconter la guerre et le destin d’un homme. Il le fait par petites touches, sans envolées lyriques, et son scénario, de ce fait, prend plus d’humanité… d’humanisme… Se fait plus universel.

Herr Doktor © Plein Vent

Un petit bémol, cependant, c’est la présence de quelques fautes d’orthographe qu’il eût été facile d’éviter…

Mais ce livre mérite, croyez-moi, tout votre intérêt… Il nous montre une réalité de la guerre 40-45 très peu racontée… Et il le fait sans tape-à-l’œil, avec simplicité, et avec talent…

Jacques Schraûwen

Herr Doktor – intégrale (dessin : Denoël – scénario : Jean-François Vivier – couleur : Anna – éditeur : Plein Vent – avril 2021 – 113 pages)

www.editionspleinvent.fr