Pour donner vie au magasin BDWeb, large espace ouvert à la culture du neuvième art, nombreux furent les visiteurs, il y a quelques jours, à venir rencontrer deux jeunes auteurs. Et ce fut une belle rencontre, conviviale, souriante, passionnante, autour de deux albums à mettre en bonne place dans toute bibliothèque de bande dessinée.
Deux artistes qui, chacun à sa manière, se sont penchés sur des existences réelles pour nous offrir des livres qui se révèlent être des portraits, presque intimes, de deux femmes d’exception, de deux femmes qui ont marqué leur époque.
Angela Davis pour Nicolas Pitz et Anaïs Ninn pour Léonie Bischoff sont des femmes qui ont rué dans les brancards, selon l’expression consacrée, deux héroïnes qui, en tout cas, ont voulu faire de leur vie un combat très personnel pour la liberté, pour LES libertés.
Les héroïnes
Dans notre univers de plus en plus formaté, on ne peut que trouver dans les combats de ces deux femmes, l’un très intime, celui de l’écriture, celui du libertinage aussi, d’Anaïs Ninn, l’autre activiste et militant, celui d’Angela Davis, on ne peut qu’y apercevoir une lutte qui se devrait sans doute d’être universelle encore et toujours : celle contre les habitudes, ces normes qui nous sont imposées sans que, souvent, on ne s’en rende vraiment compte.
La bande dessinée peut prendre bien des formes. De la distraction d’un moment à une réflexion plus profonde, plus sociologique, il y en a, comme on dit, pour tous les goûts, et c’est tant mieux. Le neuvième art se doit d’être éclectique pour rester populaire. Mais il y a aussi un véritable plaisir à trouver, dans une lecture, qu’elle soit dessinée ou pas, des échos qui se font contemporains. Et c’est bien le cas avec ces deux œuvres, sans aucun doute…
Les échos
La bande dessinée, tout comme la littérature et le cinéma, dépend également, il faut le reconnaître, de modes. Depuis quelques petites années, on voit ainsi fleurir à l’envi des biographies. Toutes, loin s’en faut, ne sont pas intéressantes…
Ici, Nicolas Pitz, et Léonie Bischoff ont pris le parti de parler de personnes réelles en choisissant, pour chacune d’elles, un angle de vue précis, presque anecdotique. Et c’est cela qui, sans doute, fait une des grandes qualités de ces deux livres. On se trouve dans des moments de vie, dans des laps de temps qui sont comme un focus mis sur des éléments qui, pour secondaires qu’ils puissent avoir l’air d’être dans le flot d’une existence, se révèlent pourtant essentiels, fondamentaux.
Bio
Jacques Schraûwen
Sur la mer des mensonges (auteure : Léonie Bischoff – éditeur : Casterman)
Guérit-on de son enfance ?… Peut-on ne garder de nos passés que des souvenances souriantes ?… Ce sont là des questions mises en scène dans cet album prenant !
Sylvie Roge et Olivier Grenson vivent en couple, et c’est avec une belle complicité qu’ils ont construit un album sombre et puissant.
Olivier Grenson a à son actif quelques séries connues : Niklos Koda et Carland Cross. Sylvie Roge elle, en est à son premier scénario. Et leur collaboration artistique est une belle réussite.
La fée assassine, c’est un livre fait de contrastes, de contraires, d’ombres et de lumières. Tout commence un soir de Noël. Pendant que son mari Thibaut est de garde à l’hôpital, Fanny reçoit sa sœur jumelle et sa mère pour le réveillon. Jusque là, rien que de très normal. Mais Thibaut, en pleine nuit, est convoqué par la police. Fanny, son épouse, est une meurtrière… Et le livre, alors, peut commencer !
C’est un drame psychologique, avec une construction très particulière. L’histoire est racontée par Fanny elle-même, à son avocat. C’est un peu comme si le lecteur entrait dans une existence qu’il ne découvre que par bribes, au fil d’une mémoire fragmentée, au gré des souvenances et des mélancolies d’une femme dont la seule chose qu’il sait, au départ, c’est que c’est une « tueuse ». Sylvie Roge fait de son scénario un puzzle que ses personnages autant que les lecteurs se doivent de compléter.
Sylvie Roge : un scénario « puzzle »
Elle prend le temps de donner chairs et émotions à ses protagonistes, elle nous parle de gémellité, de bipolarité, de l’amour, qui n’est qu’un jeu perdant pour des joueurs perdus. C’est un livre très littéraire, c’est un portrait à rebours d’une existence dont on sait, dès le départ, qu’elle se termine dans l’horreur…
Le dessin parvient à accompagner parfaitement le scénario, tout en étant d’une évidente pudeur.
Bien sûr, il y a des scènes qui expriment, graphiquement, la difficulté des rapports humains entre les trois protagonistes, qui montrent, expressivement, les colères bipolaires de la mère de Fanny. Mais tout l’environnement de ces scènes est nimbé d’une presque douceur !
Et même le sang et ses évidences de chagrin et d’incompréhension sont discrets.
Olivier Grenson : un dessin pudique
Pour arriver à cette sorte de distanciation seule capable de désamorcer quelque peu l’horreur des sentiments et des actes, Olivier Grenson use de la couleur pour retrouver l’enfance et ses joies éphémères. Les couleurs, quelque peu surannées, permettent à cette tranche de vie, horrible, de parler à tout un chacun… Des couleurs qui, ici ou là, deviennent lumineuses, comme deux ballons rouges qui s’envolent et s’enfuient dans les éternités d’un ciel de grisaille…
La violence est muette, comme elle l’est dans la vie, celle de tous les jours, celle que chacune et chacun subit.
La première des certitudes dont Fanny se souvient, au-delà des ballons rouges partagés avec sa sœur, c’est celle d’être mortelle.
Et les sensations premières de ses présents résident peut-être dans la douceur des frissons, donc des fièvres. (petite référence au livre « Mon petit Trott » de Lichtenberger)
Et c’est ce qui fait aussi de cet album un conte moderne, un conte pour adultes qui, trop souvent, oublient les enfants qu’ils ont étés. Un peu comme les protagonistes de cette fée assassine…
Olivier Grenson : un conte moderne
C’est un livre qui parle de la mort en racontant la vie. Cette mort qu’on regarde, de loin, toujours et qui, à sa manière, est montrée ici telle que les « autres » se la représentent. Les autres, oui, ceux qui ne sont pas vraiment concernés… Jamais…
Sylvie Roge : la mort
C’est un livre qui détruit les poncifs pour raconter la vie des jumeaux. Un livre de femmes au travers de l’écoute qu’en ont les hommes. Le récit d’une seule âme dans deux corps, mais avec une brisure inaltérable.
C’est un livre de contrastes, dessinés, racontés, littéraires et graphiques, psychologiques et quotidiens. C’est un album au long duquel on comprend que scénariste et dessinateur ont trouvé au fond d’eux-mêmes les échos de leurs propres existences pour nous livrer cette tranche de vie étrange et dérangeante… Cela se sent, oui, au travers des souvenances racontées, au travers aussi des touches d’espoir et des mémoires d’une enfance malgré tout avide de bonheur…
Olivier Grenson : les contrastes
C’est un livre puissant, extrêmement bien écrit et dessiné, un livre qu’il faut prendre le temps de lire, de regarder, de savourer…
Cela fait 150 ans que Paris a vu se terminer, dans le sang, l’horreur et l’injustice, une utopie révolutionnaire… Et Jacques Tardi, associé à l’écrivain Jean Vautrin, offrent à cet anniversaire une fresque époustouflante. Avec eux, la Commune de Paris vit encore, avec ses démesures, ses dérives, ses espérances folles !
Nous avons toutes et tous, dans nos bibliothèques, des auteurs qui nous sont compagnons de vie. Des artistes qui ont forgé nos réflexions, des écrivains, des dessinateurs auxquels on voue une virtuelle amitié.
Dans ma bibliothèque idéale, on retrouve Léautaud, Sternberg, Prevot, Baillon, Céline… Et quelques créateurs du neuvième art aussi, comme Forget… Et, surtout, Tardi !
Combien de fois n’ai-je pas lu et relu sa « Véritable histoire du soldat inconnu ». Combien de fois n’ai-je pas admiré sa façon parfaite de faire de l’œuvre de Léon Malet une œuvre dessinée.
Jacques Tardi est de ces rares humains capables de se regarder dans un miroir et de se dire qu’ils sont toujours fidèles aux idéaux qui étaient les leurs à vingt ans. Ce n’est pas le cas, loin s’en faute de bien des dessinateurs des années 60 et 70 !
Tardi, c’est un regard sur la vie, sur la guerre, celle de 14 et toutes les autres en même temps, sur l’homme perdu et manipulé, sur l’homme en révolte, sur la femme toujours en lutte, sur l’enfance détruite, sur la résistance, indispensable, essentielle.
Et c’est encore ce qu’il nous offre avec ce « Cri du peuple ».
Vous me direz qu’il s’agit d’une histoire déjà parue il y a dix ans, et vous aurez raison. Mais la voici aujourd’hui réunie en un seul album de quelque 216 pages, et avec un travail de réajustement du découpage, sous la houlette de Tardi.
Le texte de Jean Vautrin, écrivain engagé comme l’est le dessinateur Tardi, est très littéraire, très historique, très fouillé, ce qui, dans l’édition originelle, en plusieurs albums, rendait, avouons-le, la lecture quelque peu ardue. Cette nouvelle intégrale, pouvant se lire d’une traite (mais en prenant son temps…), permet d’alléger la lecture sans pour autant perdre quoi que ce soit de son contenu.
Nous sommes dans un récit multiple, un peu comme le pratiquaient les grands feuilletonnistes du dix-neuvième siècle, de Dumas à Sue.
Il y a d’abord une enquête policière. Le 7 mars, le cadavre d’une femme est repêché dans la Seine. Elle tient dans la main un œil de verre numéroté. Le policier Barthelemy est mis sur l’affaire. Une affaire qui ressemble presque à du Arsène Lupin…
Seulement, en même temps, dans les quartiers populaires de la capitale parisienne, c’est la colère qui s’éveille. Face à la défaite de la France contre la Prusse, face à ce que le peuple appelle la trahison de Foutriquet, le ministre Thiers.
C’est là le deuxième récit qui va rythmer tout le livre, de bout en bout : l’Histoire de la Commune et l’histoire de ceux qui l’ont faite, des anonymes, mais aussi le peintre Courbet, l’écrivain Jules Vallès, Louise Michel, Clémenceau même…
Un troisième récit s’imbrique dans ces deux histoires-là : celui d’une vengeance, de la part de Grondin, une espèce de Vidocq ou de Javert attaché à la sûreté de l’Etat français. Il veut retrouver l’homme qui, selon lui, a tué il y a bien longtemps une jeune femme dont il s’occupait. Et, ce faisant, il devient lui aussi un acteur actif de l’utopie révolutionnaire.
A tout cela s’ajoute toute une galerie de portraits. Celui d’un photographe, celui de truands de la zone, celui d’une putain, d’un militaire qui quitte l’armée officielle pour se battre aux côtés des communards. Celui d’un transporteur de cadavres, d’un prêtre torturé par le remords, de policiers qui, quel que soit le régime pour lequel ils travaillent, ne sont que des instruments du pouvoir. Il y a aussi le portrait de quelques amours, passagères ou essentielles.
Et c’est ce mélange d’intrigues, de descriptions, de quotidiens en quelque sorte, qui fait toute la construction quelque peu hétéroclite de ce livre. Mais avec une logique narrative qui se met en place, petit à petit, et qui aboutit, en même temps que la fin dans le sang de la Commune, à la fin de tous les récits entamés.
Et on a un peu l’impression, en pénétrant dans cet album, d’entrer de plain-pied dans l’existence de quelques journalistes de l’époque, de quelques correspondants de guerre qui nous racontent, au feu des dialogues de Vautrin, ce qu’était la Commune de Paris, ce qu’en furent les combats. Les narrateurs sont nombreux, dans ce livre, et chacun d’eux nous livre un centre de gravité différent des lieux, des combats, des horreurs.
Je disais qu’il s’agissait d’un livre historiquement très fouillé. Et c’est bien le cas au travers de ces « reportages » dialogués… On suit les combats de rue en rue, on découvre, grâce à des notes de bas de pages, qui étaient les protagonistes de cette guerre fratricide. Ce sont des Misérables sans pathos que nous racontent Vautrin et Tardi.
Entre mars et juin 1871, la Commune vit se construire une armée du peuple, vit se vivre une lutte des « petits » contre les grands, tous les grands, ceux de la politique comme de la religion, ceux de tous les pouvoirs. Ce ne sont pas que des laissés pour compte que nous racontent les auteurs de ce livre, ce sont des gens, de tous les jours, des gens simples, des gens capables encore de rêver et de se battre pour donner vie à leurs rêves.
Et la langue de Vautrin fait merveille pour rendre compte de cette multiplicité de rencontres, de mondes différents qui se réunissent dans un idéal commun. On ne peut qu’avoir « le ciboulot qui chahute » en savourant les textes de cet écrivain habité par son sujet.
En même temps, les références littéraires et artistiques dont il émaille son scénario nous disent, à leur manière, qu’aucune révolution ne peut se faire sans les Artistes, les Créateurs, les Ecrivains, les Peintres.
Il y a là une approche de la résistance face à l’oppression qui a, certes, des accents véritablement anarchistes, communistes parfois, mais qui éveille aussi, 150 ans après les faits, des échos très contemporains !
Et puis, bien évidemment, il y a le dessin de Tardi… J’ai même envie de dire que jamais il n’a été aussi loin dans le graphisme, dans l’utilisation du noir et blanc, qu’avec cet album…
Les incendies, sans aucune couleur, sont des brasiers pour le regard du lecteur…
La colonne Vendôme s’écroule et on ressent presque, grâce au dessin, le sol qui se soulève et se craquèle.
Et puis, il y a Paris, comme décor, il y a aussi des foules, des groupes, des gros plans… Dans ce « Cri du Peuple », Tardi va au bout de tous ses possibles, et le résultat est véritablement exceptionnel !
Enfin, j’aime que des Artistes aient le courage d’être iconoclastes, de faire descendre de leur piédestal des gens que l’Histoire officielle n’arrêtent pas d’encenser. Comme Emile Zola, dont une citation termine ce livre, une citation qui montre que cet écrivain qui ne rêvait que de gloire et d’Académie Française, qui a eu comme ami pendant pas mal de temps le répugnant Drumont, était, tout compte fait, d’un parfait conformisme…
Une citation à propos du peuple de Paris : « le bain de sang qu’il vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur »…
Parler de ce qui fut un massacre épouvantable comme d’une nécessité, c’est un discours que, depuis, chaque injustice engendre, chaque régime liberticide recrée ! C’est encore et toujours le fameux « c’est pour ton bien » qui infantilise petits et grands…
Jacques Schraûwen
Le Cri Du Peuple (dessin : Jacques Tardi – scénario : Jean Vautrin – éditeur : Casterman – 216 pages)