L’Excellent « Django Main de feu » est récompensé !
La bande dessinée s’est accordée à Bruxelles quelques récompenses… Chacun jugera de l’excellence (ou pas) de ces prix !… Quant à moi, je vous livre ici, succinctement mon avis.
La fête de la bande dessinée de Bruxelles n’a eu lieu que de manière très discrète. Puisque les pouvoirs politiques bruxellois ne voulaient stupidement plus de la fête de la bande dessinée au centre-ville, avec des accès faciles pour tout le monde, c’est à Tour et Taxis qu’elle a eu lieu cette année, et, pandémie et restrictions supplémentaires obligent, de manière pour le moins très très très discrète !
Ce qui n’a pas empêché les prix Atomium de récompenser quelques auteurs chanceux…
Pour être tout à fait honnête, je me dois quand même de dire que je pense que la plupart de ces récompenses (à l‘instar de celles qu’on distribue à Angoulème et un peu partout) répondent plus à des phénomènes de mode et d’intellectualisme qu’à des qualités populaires. Et je pense et je penserai toujours que la bande dessinée est un art d’abord et avant tout populaire.
Cela dit, personnellement, j’épingle deux albums qui, incontestablement, à mon humble avis, méritent pleinement leurs prix.
« Lucien et les mystérieux phénomènes», qui a eu le prix Atomium des Enfants, et dont je parlerai ici, dans quelques jours, longuement, avec une interview des deux auteurs.
Et aussi, et surtout peut-être, « Django main de de feu », qui a obtenu le prix Atomium Cognito de la BD historique.
Un album pour lequel j’ai eu le plaisir de rencontrer et d’interviewer le dessinateur…
Je l’avoue : chaque année, j’attends avec plaisir l’arrivée d’un nouveau Léo Loden. Même si, en effet, le style graphique peut faire trop penser à Tillieux, j’aime le dessin de Serge Carrère. Le scénario, par contre, dans ce 27ème opus, me semble un peu faible !
Les ressorts de cette série, active depuis 1991, sont bien connus. Léo Loden, ancien flic devenu détective privé, résout ses enquêtes avec l’aide de plusieurs personnes, dont sa compagne Marlène commissaire de police et mère de ses enfants, et l’ineffable Tonton.
Le deuxième ressort de cette série, c’est le plaisir que les auteurs ont à plonger les lecteurs dans des récits pleins d’humour, mais aussi de violence, ancrés tous dans la réalité, dans des lieux connus, avec des intrigues le plus souvent inspirées du quotidien de ce sud de la France où on ne se contente pas de jouer aux boules !
Et c’est bien le canevas de cet épisode. Dans l’étang de Thau, du côté de Sète, un ostréiculteur est trouvé mort, noyé. La gendarmerie locale conclut vite à un accident, ou même à un suicide. Ce que Léo Loden ne croit pas. Et le voilà donc embarqué dans une enquête qui va permettre à Tonton de se gaver d’huîtres, et à Léo de découvrir un univers professionnel dans lequel, comme partout ailleurs, le rendement prend de plus en plus la place de la qualité.
Les décors sont des environnements de rêve, comme d‘habitude, des mondes de soleil et de douceur de vivre… Ils appartiennent pleinement, et ce depuis le tout début de cette série, au rythme-même des aventures policières de Léo Loden.
Le scénario nous parle de réalités, comme je le disais, de ces entrepreneurs qui usent de la science pour créer des organismes modifiés, des huîtres en l’occurrence. Il y a des méchants, des très méchants, il y a des morts, il y a toute cette horreur tempérée par l’intempérance de Tonton. La force de Léo Loden, outre ces paysages somptueux, c’est ce mélange d’humour et de récit réaliste, toujours à la manière de Tillieux, voire de Walthéry.
Mais ce scénario, cette fois, dû à Loïc Nicoloff, manque pour moi de consistance. Certes, il est bien documenté, le problème n’est pas là. Mais j’ai l’impression que Nicoloff, trop occupé par le fond de l’enquête qu’il nous raconte, perd prise face à l’intrigue qui se devrait d’agripper le lecteur. Il y a des vides, des raccourcis, et, surtout, une fin d’album qu’on sent « vite faite », parce qu’il fallait bien arriver à boucler l’histoire en 44 planches !
Cela dit, je ne boude pas mon plaisir, et j’ai souri, et je me suis amusé à la lecture de cet album. Et je suis certain que Loïc Nicoloff, dans son prochain scénario, évitera les écueils et les facilités qui brisent un peu le rythme de ce scénario-ci.
Léo Loden reste pour moi une bd classique, populaire, à défendre face à une certaine propension à l’intellectualisme qui semble, de nos jours, vouloir régimenter la création jusque dans le neuvième art. C’est grâce à la variété, et seulement grâce à elle, que la bd est un art, et je défendrai toujours les auteurs qui aiment s’adresser avec réflexion et intelligence au plus grand nombre !
A la fin du dix-neuvième siècle, Paris n’est ville lumière que pour les nantis… L’Oiseau Rare nous montre l’autre face d’une cité admirée par le monde entier : la vie dans le bidonville qui entourait la ville !
« L’Oiseau Rare », c’est un cabaret… C’était, plutôt, puisqu’il a brûlé depuis quelques années déjà lorsque commence cette histoire. Il a brûlé, rendant orpheline Eugénie, prise en charge par son grand-père, par un ancien forain, Tibor, et par deux adolescents délurés.
Leurs moyens de substance sont d’une simplicité élémentaire dans le quart monde qui est le leur : le vol… Les larcins, en pleine rue, l’art de vider les poches de bourgeois toujours trop sûrs d’eux-mêmes. Pour ce faire, cette bande a une arme secrète : le talent de chanteuse et de comédienne de la jeune Eugénie, qui attire l’attention des passants, et les rend vulnérables.
Parce que cette gamine, oui, est douée… Elle poursuit inlassablement son rêve, celui de reconstruire le cabaret de ses parents, celui de monter sur une scène et d’éblouir des spectateurs venus rien que pour elle. Et c’est pour pouvoir réaliser ce rêve que tous les billets de banque volés sont mis dans une boîte au seul but de recréer « L’Oiseau Rare ».
Eugénie a aussi un autre rêve, celui de rencontrer la diva du théâtre de cette époque, Sarah Bernhardt.
Mais voilà… En cette fin de dix-neuvième siècle, les mondes ne se mélangent pas, et les apparences remplacent les vérités.
Voilà ce qui crée le canevas de cette série. Cédric Simon en est le scénariste, Eric Stalner en est le dessinateur. Une association familiale qui enfouit ces deux auteurs et les lecteurs à leur suite dans les méandres de l’Histoire vue par le petit bout de la lorgnette…
Cédric Simon : l’Histoire, l’importance de la documentation
Eric Stalner est un dessinateur prolifique, sans aucun doute, et le plus souvent ancré dans la grande Histoire, mais toujours en dehors des sentiers battus, même quand il sacrifie aux codes de ce genre, dans « La Croix de Cazenac par exemple. Il a à son actif une bonne septantaine d’albums qui, tous ou presque, lui permettent d’exprimer ses sentiments face à un monde, celui d’hier et d’avant-hier, dans lequel l’injustice sociale est une réalité… Un monde, finalement, dont les ambitions ressemblent terriblement, et de plus en plus, au nôtre. Un monde dans lequel certains mots comme « honneur » ne gardent leur sens qu’en dehors de la bourgeoisie et des pouvoirs qu’elle représente.
On peut, je pense, dire d’Eric Stalner et de Cédric Simon, père et fils vivant les mêmes aventures créatrices, qu’ils sont « engagés ». Pas politiquement, non, mais socialement, humainement… Et cet Oiseau Rare ne déroge pas à la règle. Ce qui intéresse ces deux auteurs, c’est d’abord et avant tout de nous montrer des personnages qui ont tous des failles, et de le faire avec une aventure sans temps morts, passionnante, parfaitement menée graphiquement comme littérairement. Entre Dickens et Poulbot, ils créent dans cet album un univers passionnel et humaniste !
Cédric Simon : des personnages qui ont des failles
Cela dit, au-delà de ce qu’on pourrait appeler la structure narrative de ce livre, à côté des aventures qui y sont racontées et montrées, dans des décors qui participent pleinement à l’action, cette série est profondément humaine et humaniste, oui. Parce que, finalement, le thème central du récit, c’est l’espoir… Celui des laissés pour compte de pouvoir encore rêver et d’avoir le pouvoir de donner vie à leurs rêves… Celui, pour l’enfance, de dépasser le deuil et la douleur pour oser créer, inventer, s’affirmer, se définir.
Le dessin d’Eric Stalner est d’un réalisme efficace, et son trait, précis, donne du relief tant aux décors qu’aux personnages. Des découpages éclatés, des perspectives accentuées, des cadrages qui auraient plu à Orson Welles, un sens réaliste du paysage urbain « quotidien » qu’on trouve rarement dans les bandes dessinées historiques, voilà quelques signes évidents du talent « classique » indéniable de Stalner. Un talent d’une efficacité certaine, comme je le disais, et que le talent de la coloriste Florence Fantini accompagne d’une façon assez exceptionnelle. Elle parvient à ne pas faire oublier le noir et blanc puissant de Stalner, tout en participant pleinement à l’élaboration d’ambiances qui forment des séquences et rythment le récit de bout en bout.
Cédric Simon : de la bd « classique »Cédric Simon : la couleur
Un livre excellent, donc, dans lequel on voit l’héroïne changer de rêve et d’espoir pour mieux vivre, et ne pas uniquement survivre… Un livre qui appelle une suite dont j’espère qu’elle ne se fera pas attendre trop longtemps ! L’histoire complète est en effet prévue, intelligemment, en deux volumes…
Jacques Schraûwen
L’Oiseau Rare : 1. Eugénie (dessin : Eric Stalner – scénario : Cédric Simon – couleurs : Florence Fantini – éditeur : Grandangle – 64 pages (dont un dossier historique) – août 2020)