J.-F. Charles – Artbook

J.-F. Charles – Artbook

Ne laissons pas les circonstances que l’on dit sanitaires prendre le pas sur les plaisirs de nos existences… Voici venir le temps des cadeaux faits à ceux qu’on aime ! Et voici un livre qui vient donc à son heure, pour être offert, ou pour s’offrir ! Ou les deux… Accompagné d’une exposition, du 4 au 19 décembre 2020 à Bruxelles, dans la Galerie Huberty & Breyne.

https://www.hubertybreyne.com/

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

Je vais quand même commencer cette chronique par une petite remarque préliminaire… Pourquoi, avec un livre consacré à un auteur francophone, faut-il user d’un barbarisme inutile ? L’expression « Livre d’Art » est-elle tellement plus compliquée à dire, à écrire, à comprendre que ce triste « artbook » ?…

Voilà, c’est dit…

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

Et ce qui doit être dit aussi, c’est que ce livre ne souffre pas, heureusement, de cet intitulé éditorial sans réel intérêt. C’est un livre vraiment intéressant, à bien des niveaux, à bien des points de vue ! C’est un ouvrage qui se différencie très fort des albums consacrés ici et là à des dessinateurs de bande dessinée. Ne vous attendez pas, en effet, à y trouver une somme exhaustive de l’œuvre de Jean-François Charles dans le monde du neuvième art, de Michel Deligne avant-hier jusqu’à Casterman aujourd’hui.

Charles-Louis Detournay a fait un choix extrêmement particulier : nous montrer les à-côtés du travail de Jean-François Charles, nous le faire découvrir non au travers de la bd, donc, mais grâce à ses plaisirs et talents de peintre.

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

Et c’est ainsi que Charles-Louis Detournay a construit son livre en quelques chapitres qui, thématiquement, permettent au lecteur, en dehors de toute chronologie, de se glisser dans les tableaux de Jean-François Charles, dans ses sources d’inspiration, dans ses techniques aussi. Du Voyage en Italie à une incursion au Moyen-Âge, en passant par les Indes ou par l’Auvergne, ce livre est une invitation au voyage immobile, en compagnie d’un artiste réaliste et rêveur tout en même temps.

Charles-Louis Detournay : le contenu de ce livre

Je ne vais pas ici parler des différentes techniques utilisées, apprivoisées par J.-F. Charles, et qui forment en quelque sorte la trame d’une autobiographie tranquille, sereine. Une autobiographie, qui, à sa manière, se révèle être un récit intime et personnel axé pratiquement exclusivement autour de l’Art, comme mouvement personnel de l’âme, comme fenêtre entrouverte sur quelques vies un peu secrètes.

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

Parce que, autour d’un choix thématique de l’édition des tableaux de J.-F. Charles, ce que l’auteur de ce livre, Charles-Louis Detournay a voulu, c’est laisser parler l’artiste, le dessinateur, le laisser seul se dessiner par le biais de mots utilisés à l’envers d’eux-mêmes, c’est-à-dire en illustrations des dessins et des peintures. Et les mots de J.-F. Charles, sans aucune pédanterie, nous parlent de paix, de regard, de besoin d’aller au-delà des simples apparences du réel.

Jean-François Charles : un besoin de paix

Cela dit, si vous pensez que ce livre ne va vous parler que des univers parallèles dans lesquels, entre deux albums, J.-F. Charles se réfugie, vous vous trompez. Parce qu’il est, d’abord et avant tout, essentiellement donc, un activiste de la bande dessinée. Ceux de ma génération se souviendront de l’éblouissement de ses Pionniers du Nouveau Monde chez Michel Deligne, éditeur atypique et dont il faudra bien qu’un jour quelqu’un se décide à lui rendre hommage ! On y parlait d’Histoire, avec un H majuscule, mais sans rien de scolaire, et c’était étonnant. Et important…

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

J.-F. Charles est un raconteur d’histoire… D’histoires plurielles, un de ces auteurs pour qui les personnages sont toujours plus importants que les péripéties qu’il leur impose. Et dans ce livre-ci, il nous le prouve encore, par l’absurde presque. En nous parlant de sa peinture, de ses références picturales, il s’amuse à rattacher ses propos à ses livres, aux étapes graphiques de sa vie professionnelle, aux étapes qu’il n’a pas toutes franchies mais qu’il aurait aimé parcourir, comme « Don Quichotte », par exemple.

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

Ce livre ne peut que plaire aussi, vous l’aurez compris, aux amateurs purs et durs de Bande dessinée, tant il est vrai qu’il nous offre, s’enfouissant dans des paysages lumineux et frémissants, pas mal de ses héroïnes, qu’on découvre prêtes, nous tournant le dos, à disparaître dans les méandres enchanteurs de ses tableaux…

Jean-François Charles : raconteur d’histoires…

Le grand plaisir de ce livre, de cet album d’art, c’est bien entendu l’iconographie, choisie avec soin, racontée avec talent. Mais c’est aussi une ambiance globale, une sorte de souffle invisible et muet qui se balade de page en page. J.-F. Charles aime les héroïnes, depuis toujours… Ces héroïnes, dans ce livre, semblent lui tourner le dos, mais c’est pour mieux se laisser découvrir autrement. C’est pour mieux se livrer, totalement, je dirais même érotiquement, aux feux de la couleur, une couleur qui ruisselle et fait de ce livre une ballade aux véritables allures poétiques.

Jean-François Charles : la couleur, encore, toujours

Je me suis fait la remarque, en fermant ce livre, qu’il s’agissait du premier opus de J.-F. Charles sur la couverture duquel on ne voyait pas le nom de son épouse Maryse.

J.-F. Charles – Artbook © Casterman

Et pourtant, elle est là, ce livre lui est dédié, de bout en bout, et c’est aussi ce qui fait la force de J.-F. Charles depuis toujours, cette osmose de couple et de passion qui parvient, depuis tant d’années, à dépasser toutes les habitudes du survivre…

Charles-Louis Detournay, Jean-François Charles et Maryse Charles

Jacques Schraûwen

J.-F. Charles – Artbook (auteur : Charles-Louis Detournay – éditeur : Casterman – 264 pages)

Exposition dans la galerie Huberty & Breyne à Bruxelles du 4 au 19 décembre 2020

https://www.hubertybreyne.com/

J.-F. Charles – Artbook © Casterman
 » Ni L’Un ni l’Autre  » et  » Zigzag Les véhicules »

 » Ni L’Un ni l’Autre  » et  » Zigzag Les véhicules »

Deux livres pour enfants à trouver dans la hotte de Saint-Nicolas…

Ni l’un ni l’autre

(auteure : Anne Herbauts – éditeur : Casterman)
Ni l’un ni l’autre © Casterman

On peut mettre en exergue de ce petit livre cette phrase : « Mon père est drôle, ma mère est grande, et moi, je ne suis ni l’un ni l’autre, je suis moi. » Anne Herbauts, avec un texte simple, avec des dessins volontairement enfantins, nous parle du quotidien d’un enfant, de ses perceptions du monde qui l’entoure.

Tout ça a l’air sérieux, mais tranquillisez-vous, c’est un vrai livre à lire à ses enfants, à ses petits-enfants, un livre qui vient à son heure, aussi, dans un monde qui devient de plus en plus virtuel.

Et je vais citer Anne Herbauts qui, par mail, a accepté de dialoguer avec moi… Elle me dit : « Etre soi-même, je pense, restera car nous avons un corps qui vit, donc goûte, tente, se confronte, change, grandit, vieillit, se cogne, sent. Et ce corps n’est pas virtuel. Il faut apprendre, et ne pas croire sans analyser, réfléchir. L’homme est un animal qui pense, qui rit, qui pleure et qui sait d’où il vient. Il a inventé le temps. Il a inventé le virtuel. Oui, certainement, les livres, pour les enfants et pour les grands, sont de grands lieux (refuges) où apprendre à réfléchir. »

Anne Herbauts m’a également parlé de l’importance de la lecture. Et elle a été très poétique.

Elle m’a écrit : « Le livre est pour moi un objet magique. On y voyage, on déchiffre, on avance dans un temps parallèle, celui du récit, on y rencontre des questions qui resteront ouvertes, on y construit ses réponses, on y rêve, on s’y projette, on n’y est pas jugé, on pense, on réveille des souvenirs, des sensations. Dans les livres d’images, on lit un merveilleux langage qui se déploie entre le texte et l’image, qui racontent ensemble quelque chose que ni un texte seul ne raconte, ni une image seule ne dit. C’est une osmose. Rien de virtuel. Rien que du papier. Il y a là une très grande liberté. Avec ou sans masque, virtuel ou non, lisons, lisons. Le plaisir des livres, c’est la griserie d’apprendre… »

Ni l’un ni l’autre © Casterman

Zigzag Les Véhicules

(auteur : Makii – éditeur : Casterman)
Zigzag © Casterman

Voici un livre destiné à des enfants un peu plus âgés, une espèce de livre jeu d‘imagination. Il se déplie en accordéon et devient une sorte de plateau de quelque deux mètres, nous montrant au recto différents paysages de villes et de villages, remplis de véhicules de toutes sortes, et nous racontant, au verso, des tas de petites histoires concernant les véhicules… Des véhicules qui, à leur manière, permettent à l’enfant, en les découvrant, en découvrant leur nom et leur utilité, voire à les imaginer, à avoir une vue personnelle et ludique sur le monde qui l’entoure. Chaque morceau de cet accordéon éveille l’imagination, oui, et l’enfant qui s’y plonge devrait, très vite, se mettre à se raconter des histoires. Ou à en raconter à ses parents ou grands-parents !

Zigzag © Casterman

Deux livres pour jeune public, à lire avec leurs parents, ou leurs grands-parents, pour le plaisir, simplement… Et pour soutenir le monde de la culture, au sens large du terme, qui en a bien besoin…

Jacques Schraûwen

Tintin – C’est l’Aventure – numéro 6

Tintin – C’est l’Aventure – numéro 6

(pour les fans d’Hergé, entre autres…)

Voici donc le sixième opus de cette revue luxueuse, orchestrée par GEO et les éditions Moulinsart. Une aventure qui, de numéro en numéro, nous plonge à la fois dans l’univers d’Hergé et dans notre monde contemporain, ses artistes, ses créateurs, ses observateurs. Avec, comme fil conducteur, « l’étrange »…

Tintin, c’est l’aventure 6 © Hergé-Moulinsart 2020

Le monde d’Hergé, celui de Tintin mais aussi celui de Jo et Zette ou celui de Quick et Flupke, est évidemment à l’honneur dans ce magazine. Avec des dessins qu’on découvre au fil des pages, illustrant des articles qui se consacrent à autre chose qu’à la bande dessinée : l’Himalaya, les micro-aventures, entre autres. Mais Herbé est présent aussi dans des articles de fond qui s’enfouissent dans les dessous de l’œuvre du père de Totor.

On parle, dans cette revue, de l’intérêt qu’Hergé portait à l’étrange, mais aussi de sa façon de passer du feuilleton à l’album. Je pense d’ailleurs que c’est là que se situe le plus important des apports d’Hergé à la bande dessinée, à une époque où il ne s’agissait nullement d’un art : apporter à la narration dessinée des codes qui étaient ceux d’une littérature extrêmement populaire, au dix-neuvième siècle et au début du vingtième, le « feuilleton »… Hergé a ainsi sans doute été le premier à comprendre que la littérature et la bande dessinée étaient des exercices artistiques parallèles.

Bergier © Hergé-Moulinsart 2020

Mais dans cette revue, même si Hergé s’y retrouve partout avec ses dessins, l’accent est également mis sur des reportages, des rencontres.

On peut y découvrir par exemple une interview d’Erik Orsenna, qui parle bien entendu de son intérêt pour Tintin, et plus particulièrement pour « Le Lotus Bleu », mais aussi de sa carrière, du monde politique auquel il a appartenu, qu’il le veuille ou non, pendant bien longtemps… Une interview qui, à mon humble avis, est très nombrilique, mais qui présente un certain intérêt malgré tout.

Erik Orsenna © Orsenna

Et puis, puisqu’on se trouve quand même dans un univers graphique, ce magazine ouvre ses pages également à d’autres dessinateurs.

A Loustal, d’abord, qui, sans appartenir pleinement à la bande dessinée ni totalement à la ligne claire, a fait de ses découvertes du monde la base même de son travail. Travail de couleurs, de formes simples et vivantes, de lumières omniprésentes. Et l’encart qui lui est consacré permet de découvrir plusieurs facettes de son talent reconnaissable au premier coup d’œil.

Loustal © Hergé-Moulinsart 2020

Mais ce qui m’a le plus séduit, dans cette revue, c’est la présence de Romain Renard. Une contribution au thème central de ce numéro 6, « l’étrange », qui n’a rien à voir avec le style d’Hergé, ni scénaristiquement ni graphiquement. Cet artiste est là, d’une certaine façon, comme pour nous dire qu’aujourd’hui, même si les thématiques sont les mêmes que du temps d’Hergé (mort, sur-réalisme, poésie, souffrance, rêves et cauchemars), on peut (enfin) les traiter différemment, en s’inspirant plus fort de la littérature de Ray, de Prévot, de Sternberg, de Bradbury… La mort et la douleur, chez lui, ne se cantonnent pas à quelques allusions plus ou moins claires, mais à une création d’ambiance absolument assumée, assurée, étonnante, passionnante.

Romain Renard © Renard

Il est vrai que toutes les revues, quelles qu’elles soient, ont un contenu éditorial varié et, de ce fait, parfois déconcertent les lecteurs. Je pense que les fans de Tintin se demanderont peut-être pourquoi certains articles se retrouvent aux côtés des « petits mickeys » du maître… A eux de faire comme le reporter d’Hergé : aller plus loin que les seules et simples apparences pour prendre pied, et vie, dans la réalité, donc aussi dans le réalisme !

Et pour les autres, cette revue est tout à fait capable de leur donner l’envie de lire (ou de relire) avec un œil nouveau les aventures du petit reporter du Petit Vingtième…

Cheverny © Hergé-Moulinsart 2020

Jacques Schraûwen

Tintin – C’est l’Aventure – numéro 6 (éditeur : GEO et éditions Moulinsart – novembre 2020 – 154 pages)