Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1. Blackchurch

Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1. Blackchurch

Ce que j’aime chez Xavier Fourquemin, c’est que chacun de ses albums s’inscrit dans une démarche artistique et humaine à la fois simple et ambitieuse : s’inscrire dans la filiation de la bd dite classique et réussir à innover par le ton et le regard critique qu’il porte sur les histoires qu’il nous raconte.

Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Lord Harold est un noble pour qui les soucis d’argent n’existent pas. Il pourrait vivre des jours tranquilles dans sa belle maison, en compagnie de ses tantes. Mais ce grand lecteur a découvert un livre qui l’accompagne partout : « La mystérieuse de Blackchurch ». Et c’est pour tenter de suivre les traces de ce livre que ce jeune homme s’engage dans la police, et demande une affectation dans un des quartiers les plus mal famés de Londres, Blackchurch.

Après avoir découvert ses collègues, peu motivés il faut bien le dire, il va commencer une première enquête qui va lui faire découvrir ce que sont vraiment les bas-fonds de Londres, ce que sont leurs règles, des règles toujours en dehors de la loi. Et rencontrer ainsi les trois femmes qui sont au pouvoir dans l’univers glauque de cette pègre dont il n’avait qu’une connaissance livresque.

Philippe Charlot et Xavier Fourquemin ont construit leur scénario ensemble. Un scénario qui est un peu une mise en abyme, puisque le fil conducteur en est un livre, un livre qui crée un autre livre, en quelque sorte. Un livre qui parle d’un lieu, l’église noire, et qui nous dit que tous les passés sont des placards aux squelettes.

Xavier Fourquemin : le scénario
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

IL y a toujours eu chez Fourquemin une volonté de mêler aux réalités les plus sordides, les plus mélodramatiques même, osons le dire, un humour débridé. Et ici, avec Harold, il s’en donne à cœur joie, indubitablement. On se retrouve pratiquement en face d’une sorte de Tintin au pays d’Oscar Wilde. Avec des mots d’auteur qui auraient pu aussi être écrits par Janson, avec un récit qui lance des clins d’œil vers Jean Ray et ses contes du whisky. Et ce mélange particulièrement réussi donne à cet album une véritable originalité, une belle prestance, une belle présence.

Xavier Fourquemin : Tintin au pays d’Oscar Wilde…
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Philippe Charlot, plus habitué à d’autres lieux qu’à Londres, s’est totalement immergé dans son récit, un récit qu’il peuple de références littéraires, historiques qui rythment l’histoire racontée. Dickens n’est pas loin, c’est vrai, de par la caricature qui est faite d’un monde dont l’opposition entre richesse et pauvreté extrêmes annonce des révolutions qui ne seront pas qu’industrielles.

Et pour donner vie à cette opposition d’humanités plurielles dans un même cloaque, le dessin de Fourquemin est d’une totale réussite. Le personnage central a le visage poupon, les yeux amusés, et une espèce de présence au-dessus de la mêlée, alors que tous les personnages qu’il croise, qu’il rencontre, ont des trognes vivantes, des visages et des attitudes qui les rendent présents, des gestuelles qui en font des éléments essentiels à la mise en scène de l’histoire.

Xavier Fourquemin : les personnages, les trognes
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Et ce faisant, réalisateur presque cinématographique d’une aventure de chair, de sang, de sueur et de rêve, Xavier Fourquemin joue avec les stéréotypes, avec certains des codes de la bd, aussi… La présence des animaux, par exemple, symboles muets mais jamais inactifs des sentiments de leurs « maîtres ».

Et ces codes et stéréotypes laissent ainsi la place, par petites touches, à l’analyse souriante (ou moins…) de sentiments humains comme la vengeance, l’amour, la liberté, la haine et, bien sûr le pouvoir. Avec le hasard comme acteur de l’intrigue, avec un dessin qui décrit et donne vie aux physionomies de tous les personnages, ce Lord Harold est d’ores et déjà, même si ce livre est à suivre, un des héros les plus attachants de ces dernières années, au sein de la bande dessinée « tous publics ».

Xavier Fourquemin : les stéréotypes
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Les grands oubliés des bandes dessinées, ce sont souvent les auteurs des couleurs. Je dis « auteurs », oui, parce que, souvent, leur collaboration à un livre s’avère essentielle, pour l’ambiance, d’abord, pour le mouvement, ensuite, pour la lumière enfin. Et le travail de Simon Canthelou est absolument fabuleux, dans ce livre. Il a pris le parti de ne pas travailler sur les clairs-obscurs habituels quand on aborde des lieux comme les bas-fonds d’une ville, préférant utiliser des lumières pleines de relief, souvent rasantes, parfois comme nées de lampes à huile approchées des visages.

Xavier Fourquemin : la couleur
Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1 © Glénat

Je vais quand même ajouter un tout petit bémol à cette chronique : une horrible faute d’orthographe sur la quatrième de couverture ! Mais cela n’enlève rien à la grande qualité de cet album.

Premier tome d’une série, ce Lord Harold séduit, énormément. De livre en livre, Fourquemin et Charlot construisent vraiment un univers qui leur est propre, un monde dans lequel vous trouverez, toutes et tous, votre place !

Jacques Schraûwen

Les Enquêtes de Lord Harold douzième du nom : 1. Blackchurch (dessin : Xavier Fourquemin – scénario : Philippe Charlot – couleurs : Simon Canthelou – éditeur : Glénat – 54 pages – janvier 2020)

Le Centre Belge de la Bande Dessinée

Le Centre Belge de la Bande Dessinée

Une exposition consacrée à et un renouveau à venir…

Le musée de la bande dessinée de Bruxelles rouvre ses portes, et une exposition consacrée à Guarnido, cela ne se rate pas, même avec les protocoles de sécurité qui sont en vigueur pour le moment !

Pendant cette longue période pendant laquelle les autorités politiques et certaines autorités scientifiques ont décidé de notre confinement, la culture a été contrainte de se retrouver aux abonnés absents.

Voici qu’enfin renaît une forme de liberté, celle de choisir ses émerveillements, celle de vibrer à des rencontres artistiques accrochées aux cimaises de nos musées. Des musées qui ont besoin, eux aussi, d’être soutenus…

Il y a un verbe qui est particulièrement à la mode, aujourd’hui : « se réinventer » !

Et il est vrai que, pour cette exposition, il a fallu aménager le CBBD de manière à ce que les « protocoles » sanitaires qui continuent à être de mise soient respectés. Cet aménagement, tout compte fait, n’est pas énormément contraignant. On ne flâne plus, certes, mais en suivant des chemins balisés, on découvre des paysages qu’on n’aurait sans doute pas vus autrement.

J Guarnido © Jacques Schraûwen

Et le but cette bal(l)ade, aujourd’hui, c’est de rencontrer le « maestro » Guarnido, dessinateur d’une série devenue culte, Blacksad. Une bande dessinée anthropomorphique, qui nous raconte les aventures d’un chat détective privé, dans la plus pure tradition des romans noirs américains de Chandler, Brown, Hadley Chase, mais avec pas mal de distanciation. Avec l’envie, dans chaque album, de dépasser la seule anecdote narrative. Ce qui a fait de ce héros un personnage important de la bd du vingt-et-unième siècle, c’est son côté observateur d’un monde dans lequel les valeurs essentielles, amour, amitié, solidarité, tolérance, résistance, sont sans cesse mises à mal.

J Guarnido © Jacques Schraûwen

Guarnido a commencé par travailler dans les revues espagnoles dépendant de Marvel, avant de travailler pour les studios Disney, comme dessinateur d’abord, comme animateur ensuite. Après cela, il y a eu l’époustouflant Blacksad, et puis une immersion dans le merveilleux, avec Sorcières, une incursion dans la science-fiction avec Voyageur, et, dernièrement, un album à la fois historique et picaresque, « Les Indes Fourbes », graphiquement parfaitement réussi, scénaristiquement un peu confus, à mon humble avis.

J Guarnido © Jacques Schraûwen

Et cette exposition a pris le parti de nous immerger dans la carrière de Guarnido de manière chronologique, tout simplement. Avec plus de 150 documents originaux, elle permet vraiment, au visiteur de rentrer dans l’œuvre d’un dessinateur qui occupe une place importante dans le paysage du neuvième art.

Cette exposition est comme le survol passionné, et passionnant, de l’œuvre d’un artiste amoureux du geste et de la couleur ! Et la simplicité tranquille de sa scénographie, due à Mélanie Andrieu, la commissaire de cette manifestation, est exactement ce qu’il fallait pour faire de cette exposition un but de balade, graphique, poétique, lumineuse !

Commisaire: Mélanie Andrieu

Cela dit, je parlais plus haut du verbe « se réinventer ».

Ce long confinement, cette longue solitude imposée a poussé le Centre Belge de la Bande Dessinée à accélérer le mouvement dans sa volonté de s’ancrer plus profondément dans la réalité quotidienne

des auteurs. Il s’agit moins de « réinvention, d’ailleurs, que de retour aux sources mêmes de ce haut lieu national, et international, du neuvième art !

J Guarnido © Jacques Schraûwen

Revenir aux sources, c’est abandonner, simplement, le seul aspect muséal de ce lieu, un aspect, avouons-le, qui a souvent une connotation poussiéreuse.

Les sources, c’est de rendre compte de la réalité de la présence de la bande dessinée dans le paysage socio-culturel, celui d’hier et d’avant-hier, certes, de cette époque qu’on appelle parfois l’âge d’or de la bd. Mais aussi, et surtout sans doute, de sa présence actuelle, de sa multiplicité, tant graphique que littéraire, de ses inventions et de ses filiations.

Directrice: Isabelle Debecker

Il y a là un beau pari, je pense, pour le Centre Belge de la Bande Dessinée : celui de revenir à ses fondamentaux, sans, pour autant, estomper son travail patrimonial.

J Guarnido © Jacques Schraûwen

Rien qu’à ce titre, le CBBD mérite, encore et toujours, d’être redécouvert. Pourquoi ne pas le faire à l’occasion de cette très belle exposition ?…

Jacques Schraûwen

J Guarnido : Secrets d’atelier d’un maestro (exposition au CBBD jusqu’au 8 novembre 2020 – 20, rue des Sables – 1000 Bruxelles

https://www.cbbd.be/fr/accueil

J Guarnido © Jacques Schraûwen
Un Peu de Tarte aux Épinards – 2. Les épinards sont éternels

Un Peu de Tarte aux Épinards – 2. Les épinards sont éternels

Un petit village tranquille… Une mère célibataire et ses huit enfants… Des tartes aux épinards, de mystérieuses herbes… Et des aventures hilarantes et mouvementées !

Un Peu de Tarte aux Épinards © Casterman

Elle s’appelle Marie-Madeleine Madac Miremont, elle est ronde, souriante, heureuse malgré les soucis financiers qui l’assaillent. Pour agrémenter les quotidiens très variés de sa nombreuse progéniture, elle vend au marché des tartes aux épinards qu’elle confectionne elle-même. Seulement, ces tartes ne se vendent pas très bien. Jusqu’au jour, en tout cas, où arrive chez elle un paquet comprenant des herbes qu’elle ne connaît pas, et dont elle agrémente ses créations culinaires. Et la voilà lancée dans une activité lucrative, certes, mais qui va l’emmener dans des aventures policières dont elle se sort avec honneur, en aidant à démanteler une bande de trafiquants de drogue.

Voilà toute l’intrigue du premier volume qui ne se contentait pas de mettre en place des personnages hauts en couleurs, mais qui parvenait, en même temps, à créer une intrigue sans failles.

Un Peu de Tarte aux Épinards © Casterman

Et voici donc le grand retour de Marie-Madeleine, cette pécheresse fière de l’être ! Dans une aventure tout aussi échevelée, vécue à Londres, à l’ombre de quelques rugbymen particulièrement musclés, de quelques truands Géorgiens, d’un conducteur de taxi belge, d’un secrétaire d’Etat toujours prêt à rendre service, de ses huit enfants, d’une Queen à bousculer, d’une mégère qui tente de la faire chanter, Marie-Madeleine s’en sort avec fracas et bon sens !

Avec ces « Tartes aux épinards », on se retrouve dans une bande dessinée qui nous montre, même si ce n’est qu’en filigrane, le quotidien de gens « normaux »… Dans la lignée, en quelque sorte, des « Vieux Fourneaux » ou des « Beaux étés », le scénariste Philippe Pellaez nous montre à voir une femme qui n’a rien d’une bimbo, qui assume pleinement ses courbes parfaitement prononcées. En la plongeant dans des aventures policières pratiquement traditionnelles, il opère un changement de rythme, une modification des codes du polar, et réussit, de ce fait, à créer un univers totalement plausible. Totalement amoral, aussi, de cette morale dont Léo Ferré disait que l’emmerdant, c’est que c’est toujours la morale des autres.

Un Peu de Tarte aux Épinards © Casterman

Iconoclaste dans le regard qu’il porte sur quelques poncifs (la noblesse du rugby, la royauté, les super espions, décalé dans la façon dont il construit ses dialogues, cinématographique dans son découpage tout en vivacité, Philippe Pelaez se révèle un scénariste capable d’exceller dans bien des domaines.

Capable, surtout, de nous amuser en s’amusant lui-même. Un scénariste, en tout cas, qui possède un sens de l’humour omniprésent, avec des jeux de mots et des références en veux-tu en voilà !

Et son complice dessinateur, Javier Sánchez Casado s’en donne à cœur joie, lui aussi ! Il dessine, avec un talent qui n’est pas uniquement celui de la caricature, des vrais « caractères », des trognes, des expressions, des regards. Dans la silhouette tout en abondance de son héroïne, il se laisse aller à redécouvrir, en quelque sorte, ce qu’est la féminité lorsqu’elle se débarrasse des diktats de l’apparence.

Il y a dans son dessin une vraie justesse, à la fois dans le ton et à la fois dans ce qu’il représente. Dans ce deuxième volume, il laisse la couleur à Florent Daniel, dont les lumières, dans les ocres souvent, accompagnent à merveille les tribulations d’une Française en Grande-Bretagne !

Un Peu de Tarte aux Épinards © Casterman

Avec un prénom de grande pécheresse devant l’Éternel, Marie-Madeleine Madac Miremont réussit, en deux albums, à s’imposer comme une héroïne de tous les jours, une anti-super-woman, une femme qu’on pourrait croiser au coin de sa rue.

Et se plonger dans ses aventures, c’est passer un excellent moment, c’est sourire, s’amuser, rire même ! Depuis les Vieux Fourneaux, je pense que c’est la première création réussie d’un personnage humoristique complet, attachant, un peu anar, avide de bonheur et de liberté, et, surtout, « normal » !

Ces deux livres, vous l’aurez compris, m’ont énormément plu, et je pense qu’ils se doivent de trouver une bonne place dans vos prochaines lectures !

Jacques Schraûwen

Un Peu de Tarte aux Épinards – 2. Les épinards sont éternels (dessin : Javier Sánchez Casado – scénario : Philippe Pelaez – couleurs : Florent Daniel – éditeur : Casterman – 48 pages – février 2020)

Un Peu de Tarte aux Épinards © Casterman