Le fils de l’ours

Le fils de l’ours

Légende, amour, nature, sensualité : tout l’univers de Jean-Claude Servais

Cela fait quarante ans et cinquante albums que Jean-Claude Servais partage avec nous ses regards emplis des brumes de Gaume, d’Ardenne ou de Bretagne. Autant de livres qui, tous différents les uns des autres, sont une longue ode dessinée à la gloire de la nature, véritable patrimoine tangible de l’humanité !

Le Fils de l’ours © Dupuis – Aire Libre

En me baladant dans le monde de Jean-Claude Servais, en me promenant au hasard de ses récits, je ne peux m’empêcher de penser à quelques grands comédiens. A Jouvet, par exemple, reconnaissable immédiatement de par sa voix, de par sa démarche… Mais créant, de film en film, de pièce de théâtre en pièce de théâtre, à chaque fois une œuvre neuve, nouvelle.

Jean-Claude Servais, c’est le chantre essentiel d’une nature qui, de nos jours, se fait de plus en plus envahir par de vénales nécessités économiques et politiques. Jean-Claude Servais, c’est un de ces auteurs dont on reconnaît le style dès le premier regard, et ce depuis ses débuts. Jean-Claude Servais, c’est d’abord et avant tout un raconteur d’histoires… Des histoires qu’il aime nourries de l’Histoire majuscule, mais aussi, et surtout peut-être, de ce que sont les légendes humaines qui se promènent dans les villages de l’Ardenne, de la Lorraine, de l’Alsace, ces légendes qui parlent mieux que les essais les plus fouillés de ce qu’est l’âme des habitants de ces lieux, de ces villages, de ces pays… Jean-Claude Servais, c’est un artiste orfèvre qui, de ses mots comme de ses dessins, passe de la légende au récit ancré totalement dans le réel, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui.

Le Fils de l’ours © Dupuis – Aire Libre
Jean-Claude Servais : De la légende au récit…

Dans son nouveau livre, donc, Jean-Claude Servais s’inspire d’une légende mettant en scène des ours. Il s’en inspire pour nous raconter une histoire de gémellité, de sexualité, de virilité, de sensualité. D’amour, de passion, de mensonges et de haine. Comme dans la plupart de ses livres, Jean-Claude Servais utilise comme moteurs de sa narration deux éléments indissociables pour lui : la nature et le désir… La nature, par ce qu’elle est sans doute la seule religion possible qui puisse réconcilier l’homme avec lui-même, le désir parce qu’il est, animal ou humain, le creuset dans lequel toutes les émotions, des plus nobles aux plus infâmes, peuvent naître.

Je parlais de religion… Et c’est vrai que, depuis plusieurs albums, la foi est présente chez Servais, celle du laboureur comme celle de celui qui détient le pouvoir. Elle est en quelque sorte l’ultime interrogation de ses personnages. Et Jean-Claude Servais utilise ainsi la religion comme révélateur, certes, des méandres de l’âme humaine, mais il le fait aussi sans manichéisme aucun, en se replongeant, et le lecteur avec lui, dans ce qui était une vérité historique en d’autres moments qu’en l’aujourd’hui.

Le Fils de l’ours © Dupuis – Aire Libre
Jean-Claude Servais : la religion

Une des autres constantes dans l’œuvre de Jean-Claude Servais, c’est la nécessité qu’il éprouve de ne pas accepter les conventions, de nous offrir, donc, des personnages, souvent féminins, pour qui la liberté est un combat ardu, qui se vit chaque jour, qui se vit en chaque geste de l’existence. Un combat qui se fait poétique, qui peut être violent, qui est toujours extrêmement bien « écrit », tant du dessin que des mots. Parce que, pour Servais, l’essentiel reste ses personnages, oui… Il leur donne vie, c’est vrai, mais de par la magie de son art, ces personnages vivent par eux-mêmes, semble-t-il… Ils échappent à l’acte créateur pour se faire profondément vivants, porteurs, donc, d’émotions.

Et c’est ainsi que la mort, toujours, est présente dans les livres de Servais, tant il est vrai qu’elle est partie prenante de toute réalité sur notre terre. Et dans ce livre-ci, c’est une évidence qui, pourtant, laisse s’ouvrir, en fin de livre, une fenêtre faite de sourire, faite de réconciliation avec elle-même d’une des deux jumelles héroïnes de cette histoire. Comme si, au-delà de la mort, cette femme acceptait, en se réjouissant d’une neuve naissance, de ne plus être le reflet d’une autre, même si cette autre était une part d’elle-même.

jean-Claude Servais © Jacques Schraûwen
Jean-Claude Servais : la vie des personnages

« Le fils de l’ours », c’est un livre qui parle de légende, qui parle d’aventure, qui parle aussi de la rumeur, celle qui enfle et qui a fait de l’ours le symbole d’une puissance virile capable de faire d’une humaine la mère d’un enfant sauvage…

Au fil de cette « fiction », on ne peut pas ne pas penser au « Livre de la Jungle » de Kipling… On ne peut pas penser non plus à ces illustrateurs exceptionnels que furent Pierre Joubert ou Paul Durand. Mais ne me faites surtout pas dire ce que je ne dirai jamais ! Jean-Claude Servais, en aucun cas, n’est le «suiveur» de ces artistes exceptionnels, et si filiation il y a, elle est celle du talent pur !

Jean-Claude Servais marque depuis quarante ans l’évolution de la bande dessinée. Son combat premier est celui de la qualité, tant au niveau des scénarios que du dessin, et de la couleur qui, ici, accompagne à la perfection son dessin, et est due à Raives. C’est aussi un de ces auteurs qui privilégient la rencontre à l’exhibition. Ses dédicaces se marquent du sceau de la simplicité, mais à chaque fois qu’on a la chance de croiser sa route, l’échange humain, et donc humaniste, est réel. Et on peut dire que chaque livre de Servais est un dialogue qu’il entame avec ses lecteurs…

Le Fils de l’ours © Dupuis – Aire Libre
Jean-Claude Servais : Les dédicaces, la rencontre, les lecteurs…

« Le fils de l’ours », c’est une histoire d’amour, d’amours multiples et parallèles, d’amours qui affrontent tous les pouvoirs politiquement corrects, des amours humaines qui s’inscrivent intimement dans les beautés d’une Nature, faune et flore, omniprésente.

« Le fils de l’Ours », c’est un livre magique, intelligent, poétique, c’est un album qui se lit comme s’écoute une musique qu’on aime et qui nous accompagne depuis toujours.

Et Jean-Claude Servais, finalement, est bien plus qu’un raconter d’histoires : c’est un enchanteur qui partage avec tout un chacun ses rêves et ses magies !

Jacques Schraûwen

Le fils de l’ours (auteur : Jean-Claude Servais – couleurs : Raives – éditeur : Dupuis-Aire Libre – 66 pages – date de parution : octobre 2019)

La Vie Hantée D’Anya

La Vie Hantée D’Anya

Anya est une adolescente presque comme toutes les adolescentes… Mais elle est d’origine russe, elle vit aux Etats-Unis, et elle a pour amie un fantôme… Tout cela se mêle à un quotidien pas toujours aisé à vivre !

Vera Brosgol, l’auteure de ce livre, y parle de ce qu’elle connaît, puisqu’elle est arrivée de Russie à l’âge de cinq ans : Anya, incontestablement, doit lui ressembler énormément !

La Vie Hantée D’Anya © Rue De Sèvres

L’adolescence n’est jamais facile à vivre. La difficulté est encore plus grande quand on a un « accent », quand on se sent mal dans sa peau à cause de ce qu’on pense être quelques kilos en trop, quand, dans le cadre scolaire, on ne se sent pas vraiment dans son élément, quand on fume pour faire comme tout le monde, quand, enfin, les voies de l’amour et de l’amitié ne sont pas évidentes à défricher, loin s’en faut !

Mais sa vie va changer du tout au tout, grâce (ou à cause ?…) d’un accident… Elle tombe dans une sorte de puits naturel, elle se blesse, et, allumant son briquet, elle découvre un squelette… Un squelette dont émane la forme translucide d’un fantôme, d’une jeune fille qui lui dit être morte assassinée il y a un siècle.

On sauve Vanya qui, sans s’en rendre compte, emporte un petit os du squelette de « son » fantôme. Un fantôme, dès lors, qui peut quitter son antre et accompagner l’adolescente dans sa vie de tous les jours.

L’accompagner, et l’aider, scolairement entre autres. L’aider, aussi, à oser aborder un garçon qui fait frissonner son cœur.

Nourrie de légendes et de fantastique, Vanya va décider de mener son enquête sur l’assassinat de son invisible amie, persuadée qu’en découvrant qui l’a tuée, cela va lui permettre de trouver la paix, définitivement.

Mais ce dont Vanya ne se rend pas compte, c’est que ce fantôme, Emily, la coupe peu à peu de ce qu’étaient ses quotidiens, ses habitudes. Et peu à peu, elle se rend compte que quelque chose cloche… Les conseils amoureux de la diaphane Emily la poussent presque dans les bras d’un garçon au machisme évident, qui collectionne les aventures sexuelles en se fichant de tout sentiment.

Et ce qu’elle découvre, dans les archives du journal local, au sujet du passé d’Emily va pousser Alya à agir, à se battre, à se retrouver elle-même, tout en changeant son regard sur les autres.

La Vie Hantée D’Anya © Rue De Sèvres

C’est un album sympathique, au rythme parfaitement maîtrisé. Une histoire qui commence comme un conte, qui continue comme une quête identitaire, qui se termine dans le fantastique le plus noir. Et tout cela est traité par Vera Brosgol avec un dessin clair, en noir et blanc, qui mêle les influences du comics à l’américaine (mais sans effets spéciaux) et la simplicité des mangas (mais sans simplisme).

C’est un roman graphique vif, sans ostentation, qui nous montre, le plus naturellement du monde une aventure qui n’a rien de naturel mais qui, pourtant, se révèle être le récit d’une évolution humaine au travers de ses rencontres, de ses peurs, de ses sentiments.

C’est un petit roman graphique accessible à tous les jeunes de l’âge de Vanya, et à leurs parents aussi !

C’est une très bonne surprise ! Avec une belle osmose entre le graphisme et l’écriture…

Jacques Schraûwen

La Vie Hantée D’Anya (auteure : Vera Brosgol – éditeur : Rue De Sèvres – 223 pages – date de parution : août 2019)

La Vie Hantée D’Anya © Rue De Sèvres
Le Musée de la Bande Dessinée fête ses trente ans avec une exposition d’Emmanuel Lepage à ne rater sous aucun prétexte !

Le Musée de la Bande Dessinée fête ses trente ans avec une exposition d’Emmanuel Lepage à ne rater sous aucun prétexte !

Il y a trente ans, c’était sans doute un pari un peu fou que de vouloir créer un « Centre Belge de la Bande Dessinée ». Et de vouloir le faire dans un bâtiment emblématique de l’Art Nouveau. Aujourd’hui, ce centre est un musée, un vrai, et l’aventure n’en est qu’à ses débuts !

© Centre Belge de la Bande Dessinée

Un vrai musée, oui, puisqu’on y multiplie les expositions consacrées à toutes les réalités du neuvième art, celui d’hier comme celui d’aujourd’hui. Des expositions qui, également, s’ouvrent à des auteurs de toutes les générations, permettant ainsi aux visiteurs de pouvoir explorer, en bd, la voie de l’éclectisme ! Sous la houlette de Jean Auquier, aujourd’hui parti vers de nouvelles aventures, ce « centre » est devenu peu à peu un musée de renommée internationale, un lieu où la conservation et le partage sont des mots d’ordre essentiels.

Et c’est bien de partage qu’on peut parler avec l’exposition qui, jusqu’en mars prochain, fait entrer les visiteurs dans l’univers d’un des plus grands auteurs actuels ! Auteur de reportages-bd comme « Un Printemps à Tchernobyl », de séries passionnantes comme « Névé », de livres extrêmement littéraires comme « Les voyages de … », d’albums empreints e silence et de beauté comme Ar-Men, Emmanuel Lepage est fier, sans doute, de voir son univers prendre vie à Bruxelles… Bruxelles, qui ne peut, elle, qu’être fière de sa présence aux cimaises du CBBD !

Parce que cet auteur, tout simplement, appartient déjà à la grande histoire de la BD. Et dans cette exposition, qui suit son évolution sans s’occuper, visuellement d’une linéarité chronologique tout compte fait inutile, il y a un réel plaisir de voir les hommages qu’Emmanuel Lepage rend à quelques « anciens », Follet, Joubert, entre autres, qui, certes, l’ont influencé, mais qui, probablement, ont vu tout de suite en lui un talent extrêmement personnel !

Emmanuel Lepage © Centre Belge de la Bande Dessinée
Emmanuel Lepage : la fierté d’exposer au CBBD
Emmanuel Lepage : les influences

L’intitulé de cette exposition correspond bien à ce qu’est l’œuvre d’Emmanuel Lepage. Il est un explorateur, c’est une évidence… Il a initialisé, en quelque sorte, le mariage entre le reportage humain et la bande dessinée, il a fait de ses voyages des horizons sans cesse nouveaux, sans cesse changeants, et toujours humanistes, à partager avec ses lecteurs. A ce titre, plus qu’un explorateur, je dirais qu’Emmanuel Lepage est un des grands aventuriers de la bande dessinée, du neuvième art !

Emmanuel Lepage © Jacques Schraûwen
Emmanuel Lepage : un aventurier de la bande dessinée

Un livre, quel qu’il soit, peut prendre des formes, dans sa construction comme dans sa finalité. Force est de reconnaître, cependant, que bon nombre des livres qui paraissent choisissent la voie du monologue, la voir de l’imagination pure, la voie de la seule fiction. Et reconnaissons que cette manière d’envisager l’écriture, ou le dessin, ou la bande dessinée, crée souvent des livres extrêmement intéressants, passionnants, importants. Parce que, tout simplement, les auteurs, alors, parviennent à intégrer à leurs récits un peu d’eux-mêmes au travers de ce sans quoi la réussite ne peut exister : l’émotion !

Emmanuel Lepage, lui, a choisi la voie du dialogue. Chacun de ses ivres, quel qu’en soit le sujet, semble se nourrir de l’envie qu’i a à parler avec ceux qui le lisent, à les écouter, aussi. Et c’est par là, par ce partage, par ce sentiment qui se révèle devenir une sorte d’amitié impalpable, c’est par cette grâce-là aussi qu’Emmanuel Lepage est un des auteurs les plus importants de la bd réaliste d’aujourd’hui !

Emmanuel Lepage © Jacques Schraûwen
Emmanuel Lepage : le lecteur, toujours essentiel

Les expositions qui ont lieu au Musée de la bande dessinée, au Centre Belge de la Bande dessinée, ne manquent jamais d’intérêt. Que ce soit dans la petite salle ou à la place de choix où le monde d’Emmanuel Lepage se dévoile aujourd’hui, elles permettent, depuis trente ans, de dresser un panorama très large de ce qu’est la bande dessinée, de ce qu’elle fut, de ce qu’elle devient.

Et, avec l’exposition consacrée aujourd’hui à Emmanuel Lepage, le CBBD permet de découvrir, de tout près, l’évolution de cet artiste hors du commun. Et il est passionnant, par exemple, de voir comment la couleur s’est imposée, au fil des ans, à ce dessinateur amoureux de la lumière !

Emmanuel Lepage © Jacques Schraûwen
Emmanuel Lepage : la couleur

Le Centre Belge de la Bande Dessinée est un musée vivant. Tout comme la bande dessinée est un art populaire vivant. Et c’est aussi la force de ce CBBD d’avoir su, au fil des ans, ne jamais dépendre des modes, toujours éphémères, mais d’avoir, simplement, avec simplicité oui, exploré tous les méandres de la création graphique lorsqu’elle se fait aussi écriture !

Jacques Schraûwen

  • Le musée de la bande dessinée a trente ans.
  • Exposition : Emmanuel Lepage – L’explorateur (jusqu’au 8 mars 2020)
  • 20, rue des Sables – 1000 Bruxelles
Jacques Schraûwen © Jean-Jacques Procureur

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