Chaplin En Amérique

Chaplin En Amérique

Un premier tome qui, immédiatement, nous emmène dans tout ce qui a fait l’univers magique de « Charlot ». Une totale réussite !

Chaplin en Amérique © Rue de Sèvres

Dans le monde de la culture, il est des personnages qui semblent défier le temps, des artistes qui, grâce à un talent visionnaire très souvent, deviennent des icônes que tout le monde continue à connaître même après leur disparition. C’est le cas, de manière incontestable, avec Charlot qui, dans le cadre du cinéma muet d’abord, parlant ensuite, a pratiquement inventé le mouvement plus parlant que les mots, la tendresse plus forte que le pouvoir, le regard comme acteur essentiel de l’émotion.

Et voici donc Charlot héros d’une série BD dont le premier volume vient de sortir. Une série, en trois volumes, qui va nous raconter la genèse d’un homme ambitieux et sûr de son talent. Une série, plutôt, qui va nous montrer Charlie Chaplin SE raconter, par petites touches, sans mélo, avec une vraie passion. Et tout cela grâce à la construction narrative du scénariste, Laurent Seksik, une narration qui oscille entre la biographie et l’imaginaire, nous livrant ainsi un portrait subjectif et probablement plus vrai que tout ce qui fut officiellement raconté !

Chaplin en Amérique © Rue de Sèvres
David François : la construction narrative

Charlie Chaplin se raconte, surtout au présent de son ascension, de la conquête qu’il fait du cinéma et de ses infinies possibilités, technologiques autant qu’humaines. Charlie Chaplin raconte aussi son passé, un passé qui se révèle par petites touches, sans mélo même si ses premières années furent une jeunesse à la Dickens ! Et pour ce faire, le dessinateur David François ne fait pas d’effets spéciaux, il se contente d’estomper ses dessins en même temps que les misères et les douleurs morales et physiques de son personnage central. Et c’est au travers de ces petites touches que se dessine Charlot, progressivement, que s’explique son besoin de succès plus que d’argent, l’importance qu’a eue pendant toute son existence la famille, la fratrie…

Chaplin en Amérique © Rue de Sèvres
David François : les flash-back

Parler de Charlie Chaplin, dessiner la vie de Charlot, c’est aussi se plonger, et plonger le lecteur, dans la grande Histoire du cinéma. Et c’est un vrai plaisir que de croiser, de page en page, comme Chaplin a croisés dans la réalité, des acteurs, des metteurs en scène, Sennett et d’autres. Tous ces gens qui, sans même s’en rendre compte bien souvent, ont permis à Chaplin de devenir Charlot, à Charlot de vivre de gloire et de richesse, d’amours totalement immoraux, de tristesses et de bonheurs fugaces. La force du scénariste est de nous montrer tout cela à hauteur d’homme, sans post-jugement, mais sans rien édulcorer non plus. Son scénario est intelligent, il nous dévoile le premier film de propagande, il nous exhibe une misogynie évidente chez Chaplin, il nous montre ses fulgurances et ses failles, et le tout avec un sens du dialogue sans faux-pas et plus révélateur que de grandes envolées lyriques !

Chaplin en Amérique © Rue de Sèvres
David François : Charlot et l’Histoire

Humour, émotion, amitié, amour, et, surtout jeu… On aurait pu s’attendre à un dessin extrêmement réaliste pour construire ce livre, on aurait pu s’attendre à des couleurs rendant compte du réel. Il n’est rien, que du contraire ! Le dessin de David François refuse le réalisme, il se fait même expressionniste… Il crée ainsi, sans ostentation, un lien entre la bande dessinée, le cinéma américain muet, et le cinéma européen, allemand surtout. Et, ce faisant, David François parvient à rendre universelle l’existence de Chaplin, génie en gestation d’un art qui n’en était pas encore un.

David François, de même, travaille les couleurs pour que celles-ci expriment pleinement les sensations profondes de ses personnages, leurs dérives, leurs espérances. Un peu comme si l’ambiance et le décor, finalement, suivaient en intensité les rêves et les échecs de Charlot !

Chaplin en Amérique © Rue de Sèvres
David François : le dessin et la couleur

Charlie Chaplin, le cinéma, l’Amérique et ses possibles, voilà les éléments premiers de cette nouvelle série bd. Mais des éléments qui s’agencent pour nous raconter aussi, et surtout peut-être, le vingtième siècle et ses mille et une mutations !

Jacques Schraûwen

Chaplin En Amérique (dessin : David François – scénario : Laurent Seksik – éditeur : Rue De Sèvres – 75 pages – parution : septembre 2019)

La Rumba Du Chat

La Rumba Du Chat

Pour commencer l’année 2020 avec le sourire !

Vingt-deuxième album, déjà, de ce personnage qui, né en petite Belgique, se retrouve aujourd’hui aux quatre horizons de notre terre ! Vingt-deuxième album et, en même temps, préparation d’une exposition itinérante qui va fleurir dans les mois à venir !

La Rumba du Chat @ Casterman

Philippe Geluck est devenu, au fil des années, un des représentants d’un humour qui déborde, et largement, les frontières de la petite nation qui est sienne ! Grâce au Chat, bien entendu, mais grâce aussi à d’autres livres, à sa présence dans les médias, à son sens aigu, surtout, de la dérision. Il est de bon ton, aujourd’hui, à Paris et dans l’hexagone géographique qui l’entoure, de voir dans la Belgique la patrie de l’autodérision, née d’un surréalisme qui, paraît-il, est l’apanage de cette nation aux trois langages, aux trois cultures. Cette intelligentsia française « nombrilique » et condescendante, il faut bien le dire, oublie que la dérision appartient, sous des formes différentes, à toutes les cultures, au travers de l’humour comme de l’observation. C’est oublier que le surréalisme n’a pas attendu Magritte pour exister : il suffit de regarder les tableaux de Bosch, de Teniers, de lire Carroll ou Rimbaud pour en être convaincu !

Tout cela pour vous dire, simplement, que l’humour, le vrai, celui qui ne caresse pas ceux qui le « subissent » dans le sens du poil, est foncièrement surréaliste. L’humour est observateur du monde et cherche, sans cesse, à dépasser les seules apparences pour créer une espèce de miroir déformant de ce que nous vivons, de ce que nous aimons, de ce qui nous est imposé, des libertés qu’il nous reste à conquérir.

Et c’est pour cet humour-là, par cet humour-là que le Chat de Geluck plaît et plaira encore. Il observe, il nous observe, et, ce faisant, il intervient quelque peu dans nos propres possibilités de dérision, et, donc, de réflexion !

La Rumba du Chat @ Casterman
Philippe Geluck : le chat est un observateur

Mais ce qui fait aussi le succès et la force du chat, c’est que son créateur, en lui donnant vie d’album en album, se rend coupable de bien des délits contre la bienséance ! Délit de mauvais goût, parfois, délit d’humour potache, de temps à autre, délit de mauvais esprit, très souvent, délit de politiquement incorrect pratiquement toujours. Sous des dehors à la « Maître Capello », avec un langage châtié toujours de bon aloi, le Chat nous livre sans même en sourire ses réflexions sur la religion, sur toutes les religions, dont les vrais martyrs sont les Athées, ainsi qu’il le dit dans cet album… Les jeux de mots se multiplient pour épingler ici Hitler, là le monde politique, ailleurs le mouvement metoo, et un peu partout les médias.

La Rumba du Chat @ Casterman
Philippe Geluck : je plaide coupable !

D’aucuns disent, en analystes éclairés, que le Chat est un philosophe, d’abord et avant tout. Et il est vrai que Philippe Geluck aime jouer de cette « réputation »… Il est tout aussi exact, d’ailleurs, de dire que pas mal de ceux qui se disent aujourd’hui philosophes (BHL, entre autres, pour ne surtout pas le citer…) n’arrivent pas à la rondouillarde cheville du Chat !

Cela dit, si philosophie il y a dans les œuvres de Philppe Geluck, c’est une philosophie qui ne se prend jamais au sérieux, et que, donc, on peut, nous, lecteurs, prendre au sérieux !

La Rumba du Chat @ Casterman
Philippe Geluck : de Confucius au Chat !

Au détour d’une page de cette rumba féline, il y a une réflexion qui, d’ailleurs, se veut philosophique, dans la mouvance Allais et Dac : « Dieu songe sérieusement à devenir athée ». Ailleurs, il y a cette autre réflexion que Brassens et Audiard auraient adorée : « on peut être optimiste et con ».

Geluck a toujours aimé les aphorismes, les petites phrases assassines et définitives. Mais dans ce livre-ci, on le sent un peu plus amer, parfois… De quoi lui dire, et lui faire dire, avec le plus grand sérieux, que cette Rumba du Chat est pour lui l’album de la maturité !

La Rumba du Chat @ Casterman
Philippe Geluck : l’album de la maturité…

Lorsqu’on parle de Philippe Geluck, on oublie souvent ce que fut son parcours. Il a été peintre, il a été acteur, il a été animateur en télévision. Il aime le dessin, les formes, la couleur, les mots, la folie et la liberté, la tendresse et la poésie. On peut vraiment dire de lui qu’il est « multifonctionnel », et qu’il n’y a pas que son personnage fétiche du Chat qui anime ses quotidiens ! Un Chat, malgré tout, qui reste quand même en pole-position dans la plupart de ses démarches artistiques ! C’est lui, cette boule de chairs et de poils refusant tout expressionnisme graphique, c’est lui qui va être l’objet d’une exposition itinérante. Une vingtaine de sculptures en bronze vont ainsi prendre place, en avril prochain sans doute, sur les Champs Elysées à Paris, avant de se balader, de ville en ville, jusqu’à Bruxelles, plusieurs mois plus tard, à l’occasion de ce qui devrait être l’ouverture du Musée du Chat… Un musée qui rendra honneur au chat, à tous les chats, dessinés ou pas, et donc un musée qui ne sera pas uniquement créé à la gloire du seul Philippe Geluck…

La Rumba du Chat @ Casterman
Philippe Geluck : l’exposition en 2020

Le Chat, de par sa présence pendant de nombreuses années dans le journal « Le Soir », a accompagné, de ses délires, de ses regards, de ses observations, bien des existences en Belgique. De par sa présence dans plus de vingt albums, c’est à un public extrêmement large qu’il s’est adressé, qu’il s’adresse toujours.

Et je l’avoue, ce personnage monolithique me plaît, depuis toujours. Un personnage, et je tiens à le dire, qui prend vraiment consistance grâce au travail du coloriste, Serge Dehaes…

Et puis, ce qui me plaît surtout chez lui, c’est que, d’année en année, d’album en album, il parvient à ne jamais me décevoir, à toujours m’étonner !

Jacques Schraûwen

La Rumba Du Chat (auteur : Philippe Geluck – couleurs : Serge Dehaes – éditeur : Casterman – 48 pages – date de parution : septembre 2019)

Manara – sublimer le réel

Manara – sublimer le réel

Milo Manara s’est fait le chantre, depuis bien longtemps, d’un érotisme parfois léger, parfois extrêmement puissant, toujours traité avec une sorte de classicisme graphique élégant. Ce livre de quelque 500 pages ne pourra que plaire à tous ses admirateurs, et ils sont nombreux !

Manara © Glénat

Le sous-titre de ce livre qu’on peut qualifier de « livre d’art » me semble cependant quelque peu mensonger, exagéré tout du moins : « une rétrospective de cinquante ans de carrière »… Bien sûr, en fin de volume, on trouve la chronologie de toutes les œuvres de Manara, mais, du côté de l’iconographie, l’accent est essentiellement porté à son talent d’illustrateur bien plus qu’à toutes les aventures graphiques que Milo Manara a connues dans l’univers de la bande dessinée. Ne pouvoir regarder que quelques planches de bd, cela me paraît limiter le travail de Manara, son œuvre… Un peu comme si l’auteur, sans le dire, estimait que la bande dessinée n’est qu’un art mineur !

Manara © Glénat

Cela dit, ne boudons pas notre plaisir à nous balader dans des pages qui dévoilent, en transparences et en évocations voluptueuses, mille et une femmes aux beautés classiques évidentes. Chez Manara, en effet, l’hommage à l’art pictural italien des siècles anciens est omniprésent. Ne cherchez pas dans sa définition de l’érotisme des êtres croisés au quotidien de vos errances, de vos réalités au jour le jour, voire de vos désirs profonds. Pour Manara, seule la beauté, dans ce qu’elle peut avoir de codifié, est intéressant, mérite d’être montrée, dévoilée, offerte en partage de sensations toujours renouvelées. On n’est pas, avec lui, dans l’érotisme de Dix, de Rops ou même de Picasso. Et même quand sa plume et ses pinceaux s’aventurent dans les méandres de ce qu’on peut appeler la pornographie (l’érotisme des autres, comme le disait Breton…), c’est toujours avec une nécessité de rendre à la beauté éternelle, celle des sculpteurs grecs, celle des corps de Michel-Ange, celle du Caravage, ses lettres de gloire. Chantre de la femme, certes, Manara est surtout le metteur en scène de la beauté féminine (et masculine) telle qu’il l’envisage et la définit.

Manara © Glénat
Milo Manara: la beauté

Je le disais, et je le répète, ne boudons pas notre plaisir, tant il est vrai que c’est bien de plaisir, charnel, poétique, « hard » que se nourrit ce livre. Un livre qui, par ailleurs, rappelle quand même certaines autres constantes de Milo Manara : son amour du cinéma, d’abord… Avec une amitié pour Fellini, un des metteurs en scène essentiels de l’histoire du septième art. Et si l’auteur de cette « rétrospective » nous dit que le la bd HP et Giuseppe Bergman met en scène Hugo Pratt et Manara lui-même, je pense, quant à moi, que le nom de « Bergman » fait bien plus référence à Ingmar Bergman, génie du ciné suédois et universel, qu’à Manara lui-même… J’en veux pour preuve évidente la présence dans cette bd de plans et de personnages qui font plus que rappeler l’univers sombre et prophétique de l’auteur du « septième sceau » !

Le cinéma toujours, avec ses acteurs que Manara a toujours aimé dessiner…

Mais il y a d’autres constantes : l’Art, avec un a majuscule, les rapports amoureux dans lesquels la domination volontaire est un jeu qui ose l’amoralité, l’Histoire, avec un h minuscule… Le bonheur, aussi, et surtout sans doute, de s’inscrire dans la tradition des « pin-up », femmes de papier à l’érotisme impudique, propres à faire rêver !

Manara © Glénat

Ce qui me semble extrêmement intéressant dans ce livre, également, c’est qu’on peut se rendre compte des influences qui sont celles de Milo Manara. Guido Buzzeli, incontestablement, dont il faudra un jour reconnaitre l’immense talent en le redécouvrant ! Forest, les fumetti, aussi… Moébius également, de ci de là… Et même si Manara était un admirateur sans bornes de Hugo Pratt, il est remarquable de constater que le trait de l’auteur de Corto Maltese n’a pratiquement jamais influencé celui de l’auteur du Déclic…

Manara © Glénat

Ce livre imposant, à l’iconographie surtout féminine, est un ouvrage qu’on ne peut qu’aimer feuilleter, encore et encore… En oubliant, pourquoi pas, les imprécisions du texte ! Mais, après tout, un artiste comme Milo Manara n’a pas vraiment besoin de mots et d’analyses pour illuminer de son talent les regards de ses lecteurs/spectateurs !

Jacques Schraûwen

Manara – sublimer le réel (auteur : Claudio Curcio – éditeur : Glénat – plus de 500 pages – date de parution : décembre 2019)