Mamas

Mamas

Je vous invite à de découvrir un livre de femme qui dépasse l’intimité pour poser des questions essentielles.

Mamas © Casterman

Le sous-titre de ce livre est sans équivoque : petit précis de déconstruction de l’instinct maternel. L’auteur, Lili Sohn, est une jeune femme à qui on doit, outre son blog, quelques livres qui ont osé parler de la réalité féminine, pour un large public, de manière totalement décomplexée. Cette auteure, découvrant un jour qu’elle avait un cancer du sein, a ainsi décidé d’en parler sur internet, au jour le jour, et sans mièvrerie, avec une belle impudeur aussi, sans mélo, avec énormément d’humour, abordant tous les méandres de sa vie et de la maladie. Le blog qu’elle a alors créé est devenu un livre, très vite.

Mamas © Casterman
Lili Sohn : la BD

Avec ce livre-ci, Mamas, ce n’est pas de son cancer qu’elle nous parle… Mais de la vie, après, une vie, que Lili Sohn veut prendre à bras le corps. Mais voilà… Elle est femme et, depuis toujours, on résume la féminité à une affaire de « mise au monde »… Et elle, Lili, n’a jamais eu vraiment « envie » d’avoir un enfant… Sauf après son cancer… Et elle se pose des questions. Des questions qui aboutissent, dans ce livre, à toute une série de chapitres qui traitent avec humour des vrais questionnements du féminisme. L’instinct maternel, cher à Darwin, entre autres, est-il une véritable réalité ? Peut-on réellement, comme on le fait depuis toujours sans doute, dire : « une femme veut des enfants, une femme sait s’occuper d’un enfant, une femme aime son enfant » ?

Mamas © Casterman
Lili Sohn : les questionnements

Lili Sohn n’apporte pas de réponses, elle apporte SES quelques réponses et ses nombreuses interrogations. En décidant d’abord d’étudier ce rôle de mère qui semble essentiel à la survie de l’espèce humaine… Elle nous parle, sans faux-semblant, de sa propre expérience, de son envie, certes, après la chimio, d’avoir un enfant, mais aussi de cette étrange sensation, à la naissance, de ne peut-être pas l’aimer. Elle nous parle de la culture dans ce domaine, au fil de l’Histoire, une culture qui a

influencé les attitudes, les comportements comme les pseudo-certitudes. Elle remet la féminité, et donc le féminisme, en phases avec l’histoire, elle nous parle de philosophie, elle recueille quelques témoignages. Ce ne sont donc pas des réponses, mais des réflexions personnelles, souriantes, qui ne cherchent nullement la lutte des sexes mais qui, tout au contraire, s’ouvrent à des questions, masculines ou féminines, qui peuvent, elles, s’ouvrir sur des partages et des changements d’attitudes ou, en tout cas de regard.

Mamas © Casterman
Lili Sohn : la parentalité
Lili Sohn : les stéréotypes

Ce livre est-il féministe ?

Il est d’abord et avant tout humain, il ne généralise rien, il offre un regard personnel, il n’a rien de caricatural, il n’est pas un manifeste de combat, il ne cherche pas à imposer quoi que ce soit. Mais il faut réfléchir aux rôles qui sont les nôtres, aujourd’hui, et à ce qu’ils pourraient devenir en faisant table rase de tout ce que les civilisations patriarcales et religieuses nous imposent depuis des siècles et des siècles ! Et comme dans les livres précédents de Lili Sohn, c’est la vie qui finit par être gagnante…

Jacques Schraûwen

Mamas (auteure : Lili Sohn – éditeur : Casterman – 309 pages – parution: août 2019)

Mamas © Casterman
Berlin Sera Notre Tombeau : 1. Neukölln

Berlin Sera Notre Tombeau : 1. Neukölln

Focus sur les Français de la légion Charlemagne !

En cette année où se multiplient, en commémorations de tout genre, les souvenances de la guerre 40/45, voici un livre qui, étonnamment, s’intéresse à des militaires français qui avaient choisi le camp allemand…

La mémoire ne peut être ni partiale, ni partielle, et la guerre, de quelque côté qu’on la regarde, n’est et ne sera jamais qu’une horreur !

Depuis la fin de cette guerre qui, qu’on le veuille ou non, continue à influencer notre présent, la manière d’en parler, de la montrer, a terriblement évolué.

Berlin sera notre tombeau 1 © Paquet

Il y a eu d’abord la nécessité, bien humaine, de parler d’héroïsme, de courage, de caricaturer en fait, avec les meilleures intentions du monde, les « bons » et les « méchants ». Les « bons » étant les vainqueurs, les méchants étant à l’image des pires des vaincus, ceux qui arboraient le « double s » sur leur uniforme.

Il y a eu ensuite, dans la littérature comme dans le cinéma, des œuvres plus construites, moins subjectives. Des œuvres nous montrant, de ci de là, comme dans « Le jour le plus long », des militaires allemands subissant, eux aussi, l’inacceptable d’un conflit qui dépassait les notions essentielles de « liberté » et s’aventurait dans les méandres de convictions autoritaires, pseudo-philosophiques, totalement égocentristes, terriblement économiques.

Berlin sera notre tombeau 1 © Paquet

Et puis, il y a eu, enfin, des films et des livres qui ont osé nous montrer l’envers du miroir du « politiquement correct ». Je pense à « Abattoir 5 », roman exceptionnel, film extraordinaire également. Je pense surtout au livre et au film : « Le Pont », nous montrant, avec une pudeur exceptionnelle mais d’une puissance rarement vue au cinéma. Manfred Gregor pour le roman et Bernhard Wicki pour son adaptation cinématographique, nous y montraient, avec une pudeur exceptionnelle et une puissance rarement vue au cinéma, la mort annoncée de jeunes hommes, très jeunes même, défendant un pont totalement inutile, face à l’assaut des Allliés.

Berlin sera notre tombeau 1 © Paquet

Ici, avec cet album de bande dessinée, c’est un peu dans cette veine-là qu’on se trouve. On suit, tout simplement, l’arrivée à Berlin, en pleine débâcle, de cette fameuse légion Charlemagne, formée de Français « collaborateurs », de Français soucieux de se battre contre le bolchévisme plus que désireux de défendre Hitler, sans doute. Sujet délicat, s’il en est… Peut-on, aujourd’hui, nous montrer de manière positive ceux qu’on continue à appeler, dans les livres d’histoire, les collaborateurs, donc les traîtres ?

Probablement qu’on ne peut pas le faire, et ce pour d’excellentes raisons, de manière très évidente ! Et ce n’est d’ailleurs pas le sujet de ce livre. Un livre qui nous fait accompagner quelques militaires perdus dans une guerre qui, ils le sentent, n’a jamais été la leur, perdus et certains de trouver, dans cette capitale allemande qu’ils défendent contre les Russes, une mort sans gloire et sans utilité !

Berlin sera notre tombeau 1 © Paquet

Michel Koeniguer, ainsi, se fait l‘auteur d’une fresque sans jugement, d’un album bd qui ressemble presque à un documentaire vu du mauvais côté de l’histoire. Son dessin, d’un réalisme très cinématographique, nous montre des hommes qui voient un monde s’écrouler. Leur monde… Leurs illusions… Et qui vivent leurs derniers moments humains en assistant à ce que la guerre peut avoir de plus répugnant, à savoir la négation de toute humanité, en prenant, par exemple, les civils comme cibles de toutes les horreurs !

Berlin sera notre tombeau 1 © Paquet

Ce livre qui appelle une suite est une vraie réussite. Koeniguer réussit à nous parler d’humanisme au long d’une construction qui ressemble presque à une tragédie grecque. Et pour ce faire, il bénéficie de la mise en couleurs de Fabien Alquier, une mise en couleurs qui a parfaitement compris, de bout en bout, ce que devait être cet album, ce qui devait y transparaître comme ambiances.

Un livre à vraiment découvrir !

Jacques Schraûwen

Berlin Sera Notre Tombeau : 1. Neukölln (auteur : Michel Koeniguer – couleurs : Fabien Alquier – éditeur : Paquet – parution : juin 2019 – 48 pages)

Berlin sera notre tombeau 1 © Paquet
Sexiste, moi ?

Sexiste, moi ?

Humour cynique, sourires assurés !

Antoine Chereau, à l’instar des « bons » dessinateurs de presse, est d’abord et avant tout un observateur. Une espèce de témoin du temps qui passe, au jour le jour, de tout ce qui, au quotidien de l’existence, construit l’absurdité d’une société dans laquelle, toutes et tous, nous vivons.

© Antoine Chereau

Le dessin de presse, ainsi, fait sourire, certes, mais en appuyant le doigt là où ça peut faire mal. Là où, qu’on le veuille ou non, ça peut NOUS faire mal. En affrontant nos certitudes, nos contradictions, nos lâchetés, nos dérives.

Le monde des dessinateurs de presse pourrait, me semble-t-il, se partager en deux courants. D’une part, il y a les artistes qui ont un trait vif, pressé, sans fioritures, qui vont donc, graphiquement, tout de suite au centre même de leur sujet. Parmi eux, on peut épingler Kroll, par exemple. L’efficacité avant tout, d’une certaine manière !

© Antoine Chereau

D’autre part, il y a ceux et celles qui privilégient l’environnement, le trait travaillé, la couleur, en accompagnement de l’idée, et qui, ainsi, laissent souvent une place importante au mot, également. C’est le cas de Vadot, et de Cécile Bertrand aussi, à sa façon. Et c’est dans cette famille-là qu’il faut d’évidence placer Antoine Chereau.

Et le voici donc auteur d’un album exclusivement consacré au sexisme, à cette attitude qu’ont les hommes, les « mâles », dans le monde professionnel, vis-à-vis des femmes. L’humour ainsi décrit dans ce livre ne peut donc se révéler que d’une certaine lourdeur frontale, puisque c’est un humour qui veut être miroir de la réalité, et qui réussit à l’être, d’ailleurs ! Le plaisir vient du décalage pris, à la lecture, entre des réflexions qu’on entend toutes et tous bien trop souvent, et qui, soudain, éveillent en nous des échos qui sont plus eux de la stupidité que de l’intelligence !

© Antoine Chereau

L’intelligence, justement, de Chereau, c’est d’être politiquement correct, au deuxième degré sans cesse, tout en montrant que le sexisme, de par la définition même de ce mot, n’est pas que l’apanage des mâles crétins soucieux d’affirmer une virilité en perte de reconnaissance, mais que le sexisme peut aussi être source de langage, d’attitudes et de rejets à l’encontre des hommes, et ce par les femmes.

© Antoine Chereau

Un livre amusant, un livre-miroir, un livre qui fait sourire et, ma foi, réfléchir… Le tout traité avec un dessin souple et expressif, et des légendes qui conjuguent la provocation à tous les temps ! A découvrir, vraiment !

Jacques Schraûwen

Sexiste, moi ? (auteur : Antoine Chereau – éditeur : Pixelfever – 71 pages – parution : septembre 2019 – site : www.antoinechereau.fr)