Palombie secrète nous emmène à la découverte de la grande famille des Marsupilamis. Et ils sont nombreux, dans cette fratrie, et tous différents les uns des autres !
Cet album a déjà été chroniqué ici… avec une interview du dessinateur Batem. Une chronique à (re)découvrir si l’envie vous en vient. Marsupilami : 30. Palombie Secrète
Mais si j’ai décidé d’en reparler aujourd’hui, c’est parce qu’un petit éditeur bruxellois, Forbidden Zone, a décidé de consacrer un tirage tout à fait remarquable de cet album.
Il y a un côté rédactionnel qui retrace l’histoire de ce personnage mythique créé par Franquin, bien entendu… Mais il y a aussi des interventions de Batem qui nous y raconte tout ce que ce personnage a eu comme importance dans sa vie d’auteur.
Et si l’album est au complet, évidemment, il l’est en un mélange subtil de crayonnés, de premiers encrages, de mises en couleur… Une façon de pénétrer pleinement dans l’œuvre créatrice de Batem, de ses scénaristes aussi.
Et puis, il y a des tas de documents inédits, des esquisses, des recherches, des mises en scène, des dessins destinés à créer les objets du merchandising…
Une vraie mine, donc, que cet album, pour les collectionneurs de bande dessinée !
Jacques Schraûwen Palombie Secrète (auteurs : Franquin, Batem et Colman – éditeur : Forbidden Zone)
Deuxième tome d’une intégrale que tous les vrais amateurs de bandes dessinées se doivent de posséder! Et une interview, dans cette chronique, du « préfacier » de ce superbe livre…
La fin des années 70 et le début des années 80 ont vu, dans le paysage de la bande dessinée, se côtoyer deux réalités très différentes. D’une part, il y avait toute la bd « adulte » née des années 60, de l’ouverture, de l’underground américain aux apparitions, en Europe d’auteurs comme Forest. Une bd qui se révélait souvent érotique et provocatrice et qui osait –enfin- explorer des univers narratifs jusque-là interdits aux auteurs des petits Mickeys.
Et d’autre part, il y avait également la persistance de la bd classique, la fameuse franco-belge, dans des revues comme « Tintin » ou « Spirou ». Mais là aussi, les choses bougeaient… Les choses devaient bouger ! Comment oublier l’apparition de Corto Maltese dans « Pif Gadget », celle de Martin Milan dans le journal de Tintin, et les aventures de Bidouille et Violette dans les pages de Spirou !
Et la naissance, dans le tout débit des années 80, d’une série qui a marqué, par sa poésie et son observation amusée de la société, bien plus qu’une seule génération.
Je parle, bien évidemment, des extraordinaires aventures quotidiennes de « Jojo » !
André Geerts, son auteur, a construit en peu de temps, finalement, puisqu’il est mort bien trop jeune, une véritable œuvre qui osait parler de familles monoparentales, de la réalité de l’enfance, avec humour, certes, mais jamais avec simplicité ni propos mièvres et débilitants…
Derrière Jojo, se cachait un homme dont les convictions, pourtant, et les travaux, n’étaient pas toujours souriants. Et c’est le premier intérêt de cette intégrale, d’ailleurs, que de nous permettre de découvrir qui était André Geerts, grâce à Morgan Di Salvia, qui éclaire de son analyse fouillée tout ce qui fait Jojo, personnage de papier, et l’homme qui se cache derrière lui !
Grâce à cette préface, on se souvient qu’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, ne peut naître qu’au travers de rencontres, d’amitiés, de trahisons parfois, de ruptures aussi, qu’au travers, finalement, d’une existence résolument ouverte à l’inattendu… Et même si la préface de Morgan Di Salvia peut sembler parfois un peu « people », elle s’avère finalement importante pour comprendre l’évolution à la fois du dessin et du scénario dans le travail de Geerts.
Un travail qui, au fil des albums, frappe, encore aujourd’hui, par la justesse de ton. Ce que Geerts nous montre, ce sont des histoires d’enfants et d’adultes, des vrais enfants, avec un vrai discours d’enfants, et des vrais adultes, avec des vraies volontés de maturité.
Il y a une justesse de ton, oui… Et, de ce fait, une immense modernité, également. Même si le style de l’école dans laquelle Jojo va, n’existe plus de nos jours, elle n’en est pas moins symbolique de tout ce qui fait, encore et toujours, l’enseignement, l’apprentissage… Apprentissage de la connaissance, certes, mais aussi et surtout peut-être de la vie en groupe. Parce que c’est là aussi la force et l’intelligence de la série « Jojo » : nous montrer un monde dans lequel tous les personnages ont leur importance, une importance capitale… C’est une série « chorale », oui, comme on dit de nos jours !
Mais, bien évidemment, l’univers de Jojo, essentiellement, c’est celui de l’enfance. Une enfance qui expérimente tous les aléas de l’existence, la perte d’un parent, la colère, la jalousie, l’amitié, la violence. Une enfance qui s’inscrit, sans simplisme, dans un monde réel, même si le dessin de Geerts, dans la lignée de Sempé pour les graphisme, mais s’en éloignant par le soin qu’il a toujours porté aux décors, même si son graphisme est non réaliste. Mais ce qui est réaliste, ce sont les thèmes abordés, oui, de la famille monoparentale à la délinquance dans les rues de nos cités, de la fougue de l’enfance à la fatigue de la vieillesse, du plaisir de vivre à la réalité de la mort.
Il y a tout cela, chez Jojo.
Mais il y a surtout, et c’est ce qui en fait l’universalité, une poésie tranquille qui n’a pas besoin de rimes pour offrir aux lecteurs mille et une heures enchantées… Mille et un rêves qui aident à vivre, à sourire, à faire sourire !
Dans cette intégrale, outre la réédition des albums 5 à 8, on peut aussi découvrir d’autres facettes du talent de Geerts. Ses gags en un dessin, par exemple… Ou, aussi, quelques-unes des illustrations qui ont émaillé le magazine e Spirou, mais qui ont aussi construit quelques-uns des plus beaux calendriers scouts belges, à l’époque du bénévolat d’une fédération qui s’appelait encore « FSC » et qui n’avait pas peur de sourire d’elle-même !
Morgan Di Salvia: l’illustrateur
Qu’ajouter à tout cela ?…
Si vous connaissez déjà Jojo, vous ressentirez un plaisir, d’abord nostalgique, ensuite mélancolique, à la lecture de cette intégrale….
Et si vous ne connaissez pas encore Jojo, vous découvrirez dans ce livre un des personnages les plus attachants de l’histoire de la bande dessinée moderne !
Un livre à s’offrir, à offrir, à faire lire !
Jacques Schraûwen Jojo – Intégrale 2 (auteur : André Geerts – préface de Morgan Di Salvia – éditeur : Dupuis)
Mêlant le passé, celui de la Turquie laïque de Kemal Atatürk, et le présent, celui de l’intégrisme meurtrier, ce livre réussit à allier le plaisir à l’Histoire. A nous faire redécouvrir une part du passé de l’Europe. Dans cette chronique, vous pouvez écouter le scénariste Loulou Dedola, passionné par son sujet…
Deux époques, en parallèle… Le début du vingtième siècle, et le début du vingt-et-unième siècle. Une femme Turque d’aujourd’hui, Afife, qui porte le même prénom qu’une féministe turque d’hier… Le radicalisme d’aujourd’hui, et la lutte, hier, de Kemal Atatürk contre tous les intégrismes et pour laïciser son pays, son peuple.
Le canevas de cette histoire part de ce qu’est la réalité d’aujourd’hui, puisqu’elle nous montre cette grande bourgeoise, Afife, s’efforcer d’aider son jeune neveu, Mehmet, vivant en France, de s’échapper à la fois de la délinquance et de la prise en main par des radicaux brandissant la foi comme une arme.
Le récit de ce combat est passionnant, émouvant même, et les portraits de tous les personnages entourant Afife et Mehmet, entourant, en d’autres temps, Atatürk, ces portraits sont d’une véracité sans faille.
Ce qui est sans faille aussi, dans ce livre, c’est de permettre aux lecteurs de découvrir ce qu’est et ce qu’était la Turquie, historiquement, humainement, en nous parlant d’aventure, certes, mais aussi de dictature, de dictatures plurielles même. Et le personnage central de cet album, Afife, revêt un intérêt totalement humaniste : elle résiste, mais cette résistance ne se fait pas » contre « , mais » pour » !…
Pour s’occuper de son neveu et tenter de le libérer des chaînes guerrières et pseudo-religieuses qu’on veut lui imposer, Afife fait le choix de l’Histoire…
Un pays sans légende, disait je ne sais plus qui, est un pays condamné à mourir de froid… Churchill (ardent opposant de Kemal Atatürk en son temps) ne disait pas autre chose lorsqu’il disait à peu près qu’un pays perdant la mémoire de son histoire était condamné à la revivre.
Pour Afife, comme pour Atatürk en son temps, le chemin de la libération ne peut que passer par la connaissance. Par la prise en compte de ce que sont les racines qui nous construisent. Vivre et évoluer, en s’ouvrant à la puissance du rêve et de ses accomplissements, cela ne peut se faire qu’en ancrant ses pieds et son âme dans tout ce qui nous a créé, dans tout ce qui continue à nous inventer, dans tout ce que nous allons demain vouloir partager. A ce titre, ce livre s’adresse aussi, et surtout peut-être, à un public jeune en manque de repères…
Et Loulou Edola, le scénariste, pour accentuer le côté » passage de témoin » de son héroïne Afife, en fait une » chamane « , ce qui ajoute
Ce que j’ai vraiment apprécié dans ce livre, au-delà de l’intrigue, au-delà de la narration vive et rythmée, c’est son côté didactique. La Turquie, de nos jours, est au centre de toutes les actualités. Mais qu’en connaît-on, finalement, que sait-on vraiment, en Occident, de son Histoire, de ce Kémalisme contre lequel s’est dressé à sa manière Erdogan aujourd’hui ?
Dans ce livre, on remet ainsi en perspective la Turquie d’aujourd’hui en l’ancrant dans ce qu’elle fut, en nous montrant à voir ce que fut le combat de Kemal Atatürk pour faire de son pays un pays moderne, un pays qui ne soit plus dirigé par la religion, quelle qu’elle soit. Un pays qui, avant la guerre 40/45, a accueilli sur son territoire quelques grands scientifiques juifs chassés d’une Allemagne dictatoriale et raciste…
Il y a dans ce livre un profond humanisme, à l’instar de la devise de Kemal Atatürk : » Paix dans le pays, paix dans le monde » !
Mais une bonne bd, c’est quand même d’abord une lecture divertissante, et c’est bien le cas ici. On est dans l’action, on est dans le portrait, on est dans l’émotion, aussi, sans mièvrerie. Grâce au scénario de Dedola, évidemment, mais grâce aussi au dessin de Lelio Bonaccorso. A la fois moderne, dans l’approche des visages par exemple, ou dans le découpage, et à la fois classique dans le sens de la mise en scène de chaque planche, ce dessin rythme l’histoire qui nous est racontée, la rend linéaire, alors que les flash-backs sont nombreux, et permet ainsi au lecteur de ne jamais se perdre en cours de route.
Il faut aussi souligner le travail des coloristes, Stefanio Aquaro et Alessandro Buffa dont la palette permet des allers-retours sans accroc entre hier et aujourd’hui.
Ce livre, sans aucun doute, est un livre » engagé « … Un livre important, donc, dans le monde qui est le nôtre et dans lequel la violence, avec mille et un alibis inacceptables, prend de plus en plus de place, de plus en plus de pouvoir.
Résister… Tel est le message d’Afife… Tel est le message de ce livre qui s’ouvre à la vie, à ses possibles, malgré l’inévitable présence de la mort et de ses désespérances…
Jacques Schraûwen Le Père Turc – à la recherche de Mustafa Kemal (dessin: Lelio Bonaccorso – scénario: Loulou Dedola – couleurs: Stefania Aquaro et Alessandro Buffa – éditeur: Glénat)