Gagner la Guerre – Livre 1. Ciudalia

Du roman à la BD : une adaptation qui ne manque pas d’intérêt !

De la trahison, de la haine, du sang, du pouvoir absolu, des tortures, un univers imaginaire qui ressemble au nôtre… Tous les ingrédients d’une bonne série d’heroic fantasy sont réunis !

 

Ciudalia © Le Lombard

 

Je l’avoue… Ce genre littéraire ne fait pas vraiment partie de mes préférences ! Ses avatars BD et cinéma/télé non plus… J’éprouve depuis toujours une difficulté à me plonger dans des histoires interminables qui privilégient le plus souvent l’imagination pure à la force d’une narration, qui préfèrent le contenant au contenu.
Il y a des exceptions, bien évidemment…
Et ce « Gagner la Guerre » me semble en faire partie, à la lecture, en tout cas, du premier opus de cette nouvelle série dessinée.
Pourquoi ?… Parce que, au-delà de l’imaginaire, l’auteur nous balade dans un univers qui ne nous est pas totalement inconnu, un monde dans lequel les références à notre propre environnement sont nombreuses, une cité qui, moyenâgeuse d’apparence, n’est pas éloignée de ce que nous pouvons toutes et tous imaginer, iconographiquement parlant, du passé de notre propre Histoire.

 

Ciudalia © Le Lombard

 

Cela dit, résumer cette aventure est ardu. Le personnage principal est un tueur, affilié à une confrérie… Engagé pour tuer un homme masqué, il est trahi, risque la mort, en réchappe en prêtant allégeance à celui qui devait être sa victime. Le tout se déroule sur fond de souvenirs d’une tuerie passée et sur la possibilité d’une nouvelle guerre avec un peuple voisin…
C’est dire que le découpage de cet album, qui oblige le lecteur à passer d’hier à aujourd’hui, de scènes intimistes à des grandes envolées lyriques sanglantes et guerrières, c’est dire que ce découpage n’est pas toujours évident.
Mais ce qui est évident, par contre, c’est le charisme de ce fameux Don Benvenuto, anti-héros rappelant « Le Scorpion » de Marini, au sourire carnassier. Un charisme qui naît malgré sa personnalité, la personnalité d’un homme sans foi ni loi, ni sentiments… Un homme qui tue pour tuer, sans plaisir mais sans déplaisir. Un humain aux ordres de pouvoirs qui le dépassent mais qu’il va, on le sait, on le sent, contrer pour son intérêt personnel…
Benvenuto, c’est un méchant, sans aucun doute possible… Mais un méchant intelligent, rusé, sournois, et qui, de par ce fait, finit même par devenir sympathique. Ou, en tout cas, attachant !

 

Ciudalia © Le Lombard

 

Je n’ai pas lu les romans de Jean-Philippe Jaworski. Mais je sais que toute adaptation en bd d’une œuvre littéraire, quelle qu’elle soit, est une opération particulièrement « casse-gueule ».
Or, ici, en dehors des difficultés de lecture dues au découpage quelque peu anarchique, l’univers que crée Genêt tient parfaitement la route. Son dessin, dans la lignée d’un réalisme expressif cher à pas mal de dessinateurs de ces dernières années, réussit à se démarquer par l’utilisation qu’il fait des traits, de la plume, dans les ombrages comme dans les décors aux détails souvent esquissés.
Et sa couleur est d’une belle unité… Utilisant essentiellement, de bout en bout, des tons ocres, rouges, bruns, Frédéric Genêt évite avec soin les trouées de lumière, sauf en quelques endroits qui nous révèlent un ciel d’un bleu limpide et puissant. A ce titre, l’utilisation qu’il fait de la couleur participe pleinement à la narration, à l’ambiance générale, en tout cas, de ce livre d’heroic fantasy qui, étrangement, fait parfois penser au Parrain et à Don Corleone…

Ciudalia © Le Lombard

 

Le monde créé dans cet album est logique, ne souffre aucune improbabilité majeure. C’est le premier point positif de ce début de série. Le personnage central, Benvenuto, occupe tout l’espace, toute la place, ne laissant que peu de champ aux autres personnages, et cela permet au lecteur de suivre totalement l’intrigue en suivant les pas de cet anti-héros charismatique. C’est le deuxième point positif. Le troisième point à mettre en évidence, et je l’ai fait plus haut, c’est l’utilisation que Frédéric Genêt fait de la couleur.
Du côté négatif, il y a le découpage, pas toujours évident à suivre pour les néophytes dans ce genre de bd. Il y a aussi le fait que ce premier album soit un album de présentation des protagonistes et des enjeux de l’histoire qui va nous être racontée tout au long d’une série aux vraies promesses.
Parce que, oui, j’ai apprécié ce « Gagner la Guerre »… La variété des angles de vue, la variété des paysages, le plaisir des gros plans, tout cela fait de la lecture de ce livre un vrai plaisir… Et j’attends la suite avec l’espoir qu’elle aille plus loin dans un récit qui devrait se révéler passionnant et passionné !

 

Jacques Schraûwen
Gagner la Guerre – Livre 1. Ciudalia (auteur : Frédéric Genêt d’après l’œuvre de Jean-Philippe Jaworski – éditeur : Le Lombard)

La Cour des Miracles – Livre Premier : Anacréon, Roi des Gueux

Les bas-fonds de l’Histoire, racontés et dessinés avec passion et talent ! Un début de série à ne pas rater !!!

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

La Cour des Miracles… Tout le monde en a entendu parler… Cette assemblée de truands, voleurs, assassins, tire-goussets et tutti quanti a fait les beaux jours de bien des romans, de bien des légendes.
Et voici donc cette cour royale de la lie de la capitale française devenue le sujet principal d’une nouvelle série de BD !
Tout comme moi, vous pourriez vous attendre à une description romancée et quelque peu « crapuleuse » de la face sombre d’une société dans laquelle la noblesse occupait le haut du pavé avec dédain pour la plèbe. Et c’est vrai qu’il y a un peu de ça, dans ce premier opus.
Mais il y a aussi et surtout le portrait d’une époque. Un dix-septième siècle qui ne pensait pas encore à un avenir révolutionnaire, et qui s’habituait à la soumission imposée, de supplices publics en exécutions capitales offertes en spectacle à un peuple digne des moutons de Panurge.
Et dans ce monde habitué au quotidien de l’horreur, les truands de tout poil, sous l’autorité du « roi Anacréon », se dessinent plus comme des révélateurs d’une société en déliquescence que comme acteurs de cette (dés)organisation sociale…

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

On est loin, finalement, de la simple description. On est même dans le romanesque le plus efficace, le plus échevelé, avec un roi de la Cour des Miracles qui choisit son fils comme successeur, avec un vol qui tourne mal, avec ce fils torturé, avec la fille du roi des brigands parisiens qui s’affirme comme élément essentiel de l’intrique, avec des combats, des lâchetés, des trahisons. Et avec, aussi, des regards tout à fait véridiques sur la grande Histoire, sur les décors, physiques ou intimes, de la vie dans le palais de Louis XIV, avec le détail scatologique du Roi se faisant nettoyer l’entre-fesses par un de ses courtisans au visage dégoûté. Avec une vision, également, sur le théâtre, celui de Molière plus particulièrement.

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

Le scénario, vous l’aurez compris, est extrêmement « fouillé », dans le bon sens du terme, sans jamais être lourd, loin de là ! En nous faisant entrer dans l’intimité d’une « confrérie », au sens large du terme, de laissés pour compte pour qui le maître-mot est de « voler et ne rien garder », Stéphane Piatzszek nous fait découvrir les dessous de l’Histoire, et il le fait aussi au travers du langage. Mais il le fait avec le talent d’un conteur d’histoire policière, également, ce qui rend son récit passionnant à lire, aussi passionnant que les bons romans de Féval, par exemple.
Quant au dessin, Julien Maffre s’éloigne ici très fort du graphisme qui était sien dans « La Banque ». Je dirais même qu’il s’est inspiré, presque, des images nées à la lecture de Rabelais, par la force qu’il peut imposer aux trognes de ses personnages, des personnages très typés, reconnaissables de page en page, des personnages avec des mimiques qui, proches de la caricature parfois, restent toujours formidablement humaines.
Et puis, il y a la couleur de Laure Durandelle, qui fait un peu penser aux illustrations chères à Epinal, en d’autres temps : des tons variés, qui ont du corps, et qui participent pleinement à la dynamique de l’histoire qui nous est racontée, en lui donnant un vrai relief.

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

C’est un livre « historique », c’est un livre qui nous parle des différences, celles des corps, celles des esprits, celles des éducations. C’est un livre qui nous conduit derrière les apparences et mêle, intimement, et avec talent, graphiquement et littérairement, des histoires passionnées et bien menées à une Histoire dont on ne connaît généralement que les ors, les guerres et les fêtes !
J’ai beaucoup aimé ce livre, son côté « Villon », son côté « chanson de Mandrin », son côté démesure des sentiments humains…
Et je pense que vous devriez l’apprécier, vous aussi, tant pour ce qu’il nous raconte que par la manière dont il nous le raconte !

Jacques Schraûwen
La Cour des Miracles – Livre Premier : Anacréon, Roi des Gueux (dessin : Julien Maffre – scénario : Stéphane Piatzszek – couleur : Laure Durandelle – éditeur : Soleil/Quadrants)

 

La Cour des Miracles © Soleil/Quadrants

Arthur Cravan

La biographie insolente et rythmée d’un poète provocateur !

Qui connaît encore Arthur Cravan, aujourd’hui ?… Trop peu de personnes, tant il est vrai que cet écrivain-boxeur fut un artiste aux mille provocations talentueuses ! (Re)découvrez-le dans cet album qui lui rend un hommage souriant et sans concession !

Arthur Cravan© Bamboo/Grandangle

Cela fait exactement 100 ans qu’Arthur Cravan a disparu, mystérieusement, en mer, au large du Mexique.
Il avait une trentaine d’années, et il avait marqué, à sa manière, l’histoire de la poésie et de l’art, en général, par son écriture, certes, par ses attitudes, surtout, par sa volonté pratiquement narcissique d’être sans cesse « en vue ».
Arthur Cravan, c’était d’abord et avant tout un « personnage ». Physique, d’abord, de par sa taille… Amoral, ensuite… Littéraire, également… Antimilitariste, toujours… Boxeur, peut-être… Aventurier, parfois… Contre l’ordre établi, surtout dans le monde des arts, enfin !
Arthur Cravan, en fait, a inventé sa vie, au gré de ses folies, au gré de ses amours, au gré des femmes qui, plus ou moins, ont compté dans sa vie.
On pourrait dire de lui qu’il fut une des grandes gueules de la poésie et, à ce titre, un être souvent antipathique… Voire même haïssable… Ce que l’auteur de cet album qui lui est consacré ne trouve absolument pas !…


Arthur Cravan© Bamboo/Grandangle

 

JACK MANINI – PERSONNAGE

 

Arthur Cravan… Etre multiple, passant de la beauté littéraire à la vulgarité la plus basse, il a été dadaïste avant Tzara, surréaliste largement avant Breton, et jamais, au grand jamais, doctrinaire !
Multipolaire, comme le dit Jack Manini, il a surtout aimé, tout au long de sa vie « publique », ne jamais correspondre à ce qu’on attendait de lui. Seul auteur, sous différents pseudonymes, des journaux qu’il a créés et qu’il vendait à la criée, il y vilipendait tout le monde de l’art, les reconnus comme les méconnus, les « pompiers » et les pseudo-classiques, mais aussi des novateurs comme Apollinaire.
Et ce sont toutes ces facettes qui ont séduit Jack Manini, qui lui ont donné envie de raconter la vie de cet olibrius étonnant, et de le faire en bande dessinée. Une bd de quelque 200 pages, partagée en chapitres, chaque chapitre abordant, en quelque sorte, une de ces fascinantes facettes de Cravan qu’aime et nous raconte Manini.


Arthur Cravan© Bamboo/Grandangle

 

JACK MANINI – FACETTES

 

Mais je pense, personnellement, qu’au-delà de la gageure (réussie) de raconter en bd la vie d’un personnage hautement littéraire (au sens presque pantagruélique du terme, mais mitonné d’un côté à la Oscar Wilde…), il y a eu, de la part de jack Manini, un vrai coup de foudre à l’égard d’un être humain que l’histoire a oublié, mais qui, pourtant, a fait partie intégrante de la grande Histoire, celle des arts comme celle des guerres… Arthur Cravan n’a jamais fui devant qui que ce soit, mais il a toujours réussi à fuir la guerre, l’engagement militaire. De par ses origines mêlées, de par les différents pays auxquels il aurait pu se dire attaché, il a toujours cultivé le dégoût de tout nationalisme. Et j’ai l’impression que c’est cet aspect-là qui a attiré Manini, en parallèle d’un regard sur l’art du début du vingtième siècle.
Plus qu’une biographie, c’est un véritable roman graphique que nous offre Manini, dont chaque chapitre s’ouvre à la fois à des réalités humaines, celles, sans cesse changeantes, de Cravan, et à la fois à la vérité historique d’une époque battue par mille et une nouveautés !

Arthur Cravan© Bamboo/Grandangle

 

JACK MANINI – ART ET BIOGRPAHIE

 

Sans des artistes comme Cravan, la littérature, la poésie n’évolueraient que très peu. Il est, dès lors, à inscrire dans la lignée libertaire de gens comme Villon, Scève, Baudelaire, Rimbaud…
Et le grand bonheur d’un livre comme cet album, c’est de nous restituer, aussi, la langue de Cravan. Le dessin de Manini, ses couleurs presque brumeuses, tout cela nous montre son personnage, sous toutes ses coutures, avec vivacité, avec un soin porté aux physionomies, aux regards. Mais Jack Manini nous fait aussi plonger dans les mots de Cravan… Auteur compet de ce livre, Manini varie ainsi sans cesse son dessin au rythme des épisodes qu’il met en scène, choisissant ici de peaufiner le décor, là de l’effacer presque complètement. Il fait œuvre, aussi, de dialoguiste, et ses propres mots, ajoutés à ceux de Cravan, forment la trame d’une biographie originale et diablement intelligente !


Arthur Cravan© Bamboo/Grandangle

 

JACK MANINI – CE QUI RESTE

 

Plus qu’une biographie traditionnelle, « Arthur Cravan » est un recueil d’anecdotes, de situations, de mots, de poèmes, de jugements à l’emporte-pièce, d’images, de folie, de rencontres, de portraits.
Les images, par la magie de Manini, s’animent, au fil des pages, et les mots dessinent toutes les apparences, toutes les présences d’Arthur Cravan !
Cet album est la preuve que poésie et bande dessinée, littérature et existence peuvent cohabiter avec talent, avec bonheur, avec plaisir !

Jacques Schraûwen
Arthur Cravan (auteur : Jack Manini – éditeur : Bamboo/Grandangle)