Island: 1. Deus Ex Machina

Island: 1. Deus Ex Machina

Un livre pour jeune public, qui aborde, grâce à un bon récit d’aventure, des thèmes très actuels… Dans cette chronique, écoutez le scénariste!

 

Island – © rtbf

Oui, c’est une bédé tous publics, comme on dit, destinée, plus particulièrement même, aux jeunes lecteurs, à partir de 10 ans…
Ce que ça raconte ?… L’arrivée, sur une île, d’une bande de gamins…. Ils ne savent pas comment ils en sont arrivés là, ils se souviennent, tout au plus, d’un stage de voile, d’une brume épaisse, et puis, c’est le trou noir.
Et, sur cette île, ils sont confrontés à des monstres, à des événements bizarres : tremblement de terre, éruption volcanique, tornade…
On peut penser très vite, donc, à de la science fiction pour adolescents, et il faut reconnaître que, dans les premières pages, on a une impression de déjà lu, de déjà vu… Cela ressemble, oui, au début de l’histoire de  » Seuls « , excellente série bd de chez Dupuis.
C’est vrai qu’il y a les codes habituels au genre « littérature pour la jeunesse »: un groupe de gosses, un souffre-douleur, un empoté, une fille, un costaud qui se prend pour le nombril de l’univers…
Mais tout ce que vit cette bande de gosses obligés de s’unir pour survivre est totalement explicable, finalement ! Cette île appartient à un magnat du cinéma et de la télévision qui a compris que le public a besoin, en guise d’effets spéciaux, de réalités plutôt que de virtualités. Et cette île lui sert de laboratoire pour tester ses inventions, pour filmer, aussi…. Et s’il y a des blessés, réels, des mots même, tant mieux, cela se retrouvera dans des séries télé comme Lost, ou Prison Break, ou dans des films de Lucas ou de Spielberg !

Sébastien Mao: l’inspiration

 

Sébastien Mao: les explications

 

Sébastien Mao: les références cinématographiques

 

Island©Bamboo

 

Ce n’est donc pas uniquement de la  » distraction  » pour jeunes, vous l’aurez compris !…
Certes, ce n’est pas une « grande bd »… Le dessin est simple, passe-partout presque, dans la lignée de ce que produit l’éditeur Bamboo… La couleur, par contre, ajoute à ce dessin une lumière et une variation d’impressions et d’ambiances qui ne manquent vraiment pas d’intérêt!

Finalement, c’est un livre intelligent, avec un fond qui, sous couvert d’une bonne bd d’aventures, parle de vrais problèmes de société, et le fait en s’adressant aux adolescents sans mièvrerie !
Dans notre univers où la virtualité offre, en télé comme au cinéma, sur tablette ou téléphone, des images plus que percutantes, cet album dépasse les apparences, nous montre que la manipulation de l’image est aussi celle qui asservit les êtres humains… C’est fait de manière bon enfant, ce message, mais il est bien présent ! Et le propriétaire de cette île fait penser à ces magnats, des médias comme de la politique, qui croient avoir toutes les libertés pour assouvir leur soif de richesse et, donc, de pouvoir…  Mais, je le répète, c’est une bonne bédé tous publics, et qui, intelligemment, ne cherche pas à perdre ses lecteurs en cours de route…

Sébastien Mao: le dessin

 

Sébastien Mao: la couleur

Jacques Schraûwen

Island: 1. Deus Ex Machina (dessin: Pierre Waltch, scénario: Sébastien Mao, éditeur: Bamboo édition)

Play With Me

Play With Me

Un « artbook » consacré à Nicoletta Ceccoli… Plongez-vous dans l’univers d’une enfance qui n’a sans doute pas grand-chose de réjouissant ! Le tout en quatre chapitres somptueux !

 

Premier chapitre : Candyland

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

 

Nicoletta Ceccoli est une illustratrice dont vous avez certainement déjà croisé les œuvres, par exemple en couverture du « Prédicateur », polar venu du nord et froid comme la désespérance.

Dans ce livre-ci, elle construit un univers qui, né du quotidien de l’enfance, de toutes les enfances, se révèle très vite envoûtant et pesant tout à la fois, aérien et désespéré, désespérant et souriant.

Dans le premier chapitre, Nicoletta Ceccoli nous offre quelques dessins dans lesquels le péché mignon de tous les enfants est mis en évidence : la gourmandise… Le  plaisir de manger, le plaisir de découvrir, avec les yeux d’abord, avec l’âme  ensuite, des saveurs nouvelles, des sucreries aux âcretés inattendues. Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit, avec Nicoletta Ceccoli : l’inattendu ! Un inattendu qui, sous les couleurs pastel de scènes qui pourraient être sages et sereines, se dévoile au travers de détails qui flirtent avec l’horreur, avec le fantastique, avec le merveilleux lorsqu’il dévie de ses intentions premières.

 

Deuxième chapitre : Wild Beauties

 

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

 

Dans la deuxième partie de ce livre d’art, l’auteure nous convie à découvrir les liens étroits que l’enfance construit au quotidien avec la nature. Mais là encore, au-delà de l’image d’Epinal habituelle à ce genre de sujet, Nicoletta Ceccoli met en scène des enfants qui ne sourient pas, des enfants dont le regard se pose plus loin que celui du spectateur, comme au travers d’improbables photographies dans lesquelles les modèles se soumettent aux poses les plus étranges. Il y a du mal-être, de la désespérance, dans le sérieux presque absent des petites filles sans sagesse que nous présente Ceccoli.

 

Troisième chapitre : Come Play With Me

 

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

Peut-on avoir vraiment envie de jouer avec ces petites filles dont les jouets servent à des mises en scène qui n’ont rien d’enfantin, qui parlent de mort, de larmes, de déchirures, de failles à sans cesse venir ? Le monde des poupées, des pantins, des peluches qui, dans ce chapitre, accompagne et peut-être crée les rêves de gamines qui y pénètrent, ce monde est d’un sérieux qui fait peur… Une peur semblable, il est vrai, à ces cauchemars impossibles à raconter que, toutes et tous, nous avons faits enfants !

 

Quatrième chapitre : Tales From Wonderland

 

 

Play With Me©Soleil-Venusdea

 

 

Dans le dernier chapitre de ce livre, Nicoletta Ceccoli nous convie à la suivre dans l’univers des contes pour enfants. Mais là aussi, de labyrinthe en prince charmant fuyant les tentacules du désir, la magie des belles histoires disparaît pour laisser la place à des châteaux de cartes toujours prêts à s’écrouler,à des sirènes qui ne sont que de dangereuses méduses… Le pays des merveilles dans lequel Nicoletta Ceccoli nous fait entrer n’est pas celui d’Alice… Il y ressemble un peu, de par ses couleurs, de par ses thèmes, mais il s’en éloigne par l’intensité d’un sentiment qui, de bout en bout de ce chapitre et de tout ce livre est omniprésent : l’absence ! Absence de sentiments, de sensations, de rêves nouveaux, absence de l’enfance à elle-même !…

 

 

Formellement beau, à tous les niveaux, le graphisme, la composition, la couleur, ce livre est d’une totale impudeur. Nicoletta Ceccoli appartient à cette race de dessinateurs pour qui la réalité n’est jamais ce reflet que l’habitude nous montre d’elle… Il y a du désespoir, dans ses dessins, comme chez  Topor, comme chez Bosc, comme chez Ungerer, mais il y a une façon de traiter ce désespoir quotidien qui choisit l’anecdote pour fouiller au plus profond de toutes les angoisses que l’enfance fait naître, éternellement, dans l’âme des adultes…

 

Un livre superbe, à feuilleter, à regarder, encore, et encore… Pour se faire peur ?… Un peu, par ce que la peur, comme l’amour et la tendresse, sont les horizons qui nous font toutes et tous vivants !

 

Jacques Schraûwen

Play With Me (auteure : Nicoletta Ceccoli – éditeur : Soleil-Venusdea)

Libertalia : 2. Les Murailles d’Éden

Libertalia : 2. Les Murailles d’Éden

(et une exposition à Bruxelles jusqu’au 10 mai 2018)

Un dix-huitième siècle où les rêves de liberté et les pouvoirs économiques, déjà, comme toujours, s’affrontent ! Une série de corsaires, de pirates, qui nous parle d’utopie, d’espérance et de désespérance… Une interview, dans cette chronique, des trois auteurs…

Libertalia©Casterman

 

C’est à partir d’un texte dû à Daniel Defoe, que Fabienne Pigière, historienne de formation, et Rudi Miel, journaliste et scénariste, ont imaginé une histoire pleine de rêve, de fureur, de morts et d’espoir. L’histoire d’une utopie qui cherche à tout prix à prendre vie, l’utopie d’un pays dans lequel les êtres humains pourraient vitre dans l’harmonie d’une égalité, d’une équité, quelles que soient leur couleur ou leur origine sociale.

Dans le premier tome de cette saga d’aventures humaines, on découvrait la création de cette « colonie », par des pirates qui n’en étaient pas vraiment, et qui avaient à se battre contre les éléments, contre les corsaires du roi, contre la haine et l’incompréhension.

Dans ce deuxième volume, cette île existe, une nouvelle société humaine y vit. S’agit-il pour autant de l’Éden promis ? Très vite, et malgré la volonté de réussite qui était à l’origine de ce projet fou, ce paradis prend eau de toutes part, devient une prison, même, dans laquelle chacun s’enferme, par idéologie, par passion, par refus de l’échec aussi… Ou, plus simplement, parce que reviennent à la surface des habitudes et des réalités qui, elles, sont affaires de pouvoir, au sens large du terme : l’alcool, le sexe, le corps et ses besoins bien plus que l’âme et ses nécessités.

Libertalia©Casterman

 

Fabienne Pigière: la prison
Rudi Miel: le scénario

Alors que, dans le premier volume, deux personnages occupaient tout l’espace, ou presque, même si c’était dans une foule, ici, dans un premier temps, ces deux « héros » se perdent un peu dans la masse, comme si l’utopie créée et vivante n’avait plus vraiment besoin de leaders pour subsister.

Mais le réel rattrape vite le rêve pour mieux l’estomper avant que de le détruire, on le devine, on sait que cela va arriver… Et donc, les deux axes humains centraux de ce Libertalia, le noble et le prêtre, vont avoir à nouveau à intervenir, à diriger, à prendre un pouvoir que, pourtant, foncièrement, fondamentalement, ils refusent.

Et la réflexion philosophique, voire politique, laisse dès lors la place à une histoire d’aventure, au sens large du terme, mêlant réalité historique, imaginaire littéraire, corsaires, pirates, esclavage, et ce avec les codes habituels à ce genre de récit : une jambe perdue au combat, les drapeaux qui flottent au vent du large, les abordages, les viols, les combats…

Un peu comme si aucune liberté de pouvait exister sans être conquise… « Vous êtes les combattants d’élite de Libertalia, ne l’oubliez pas », est-il dit, quelque part… La réalité, c’est que tout, au-delà des idées, doit toujours être à inventer, à recréer.

Face à un scénario comme celui-ci, on se trouve un peu dans le fil de l’histoire de la bande dessinée… Les codes, comme je le disais, sont les mêmes que dans les histoires de l’Oncle Paul, ou que dans Barbe Rouge… Mais Miel et Pigière prennent plaisir à les détourner, pour nous parler, en fait, d’aujourd’hui, des utopies contemporaines, de toutes les utopies, qu’elles soient politiques ou simplement littéraires.

Et l’esclavage, l’esclavagisme surtout, qui servent de trame en quelque sorte à cet album, sont des réalités historiques qui se révèlent de nos jours toujours d’actualité !

Libertalia©Casterman

Fabienne Pigière: les personnages
Fabienne Pigière et Rudi Miel: pirates, corsaires, esclavage

Vous l’aurez compris, le scénario, historiquement, est fouillé. La narration, elle, ne manque pas de souffle non plus. Mais une bande dessinée étant, qu’on le veuille ou non, d’abord affaire de dessin, il faut absolument souligner le talent et la qualité de graphisme de Paolo Grella. Ce dessinateur italien a un style, bien évidemment, réaliste. Nourri à la fois par les « fumetti », ces bd italiennes en petits formats, par des auteurs comme Pratt et ses suiveurs, et par ce qu’on appelle la bd franco-belge, Grella se révèle d’une véritable originalité. Par son trait, d’abord, qui fait penser souvent à de l’illustration, et qui, évitant la netteté trop parfaite et le détail du décor trop étudié, permet en lecteur de se sentir proche des personnages, des lieux, du bateau comme de la mer, de la cale comme des cases disséminées sur l’île paradisiaque…

Et puis, outre son trait, il y a sa couleur. Plus peintre que dessinateur, selon son propre aveu, Paolo Grella joue avec les tons, avec les lumières, et sa palette variée évite les aplats qui ne feraient que desservir l’histoire.

Libertalia©Casterman

Paolo Grella: le dessin
Paolo Grella: la couleur

Les histoires de pirates ont toujours passionné bien des lecteurs, et j’ose espérer que cet intérêt ne va faire que s’affirmer encore grâce à cette série, LIbertalia qui réussit, et ce n’est pas chose tellement fréquente, à mêler intimement un beau récit d’aventures, au sens large et noble du terme, et une réflexion à la fois humaniste et historique de la destinée humaine.

Et n’hésitez pas à aller admirer les planches originales à la librairie Brüsel, à Bruxelles, au boulevard Anspach, jusqu’au 10 mai 2018.

Jacques Schraûwen

Libertalia : 2. Les Murailles d’Éden (dessin : Paolo Grella – scénario : Fabienne Pigière et Rudi Miel – éditeur : Casterman)