Les Cœurs Simples

Les Cœurs Simples

Sous-titré  » les génies de la littérature illustrés par les plus grands artistes de la bande dessinée francophone « , ce livre est une anthologie de textes consacrés à ce qu’on peut appeler des simplets, des autistes, des handicapés mentaux… Un livre dont les bénéfices iront à un fonds de dotation,  » La Bonne Aventure « .

 

 

Albert Algoud est un tintinophile averti, selon l’expression consacrée, et son dictionnaire amoureux de Tintin a fait l’objet d’une chronique précédemment.

Cela dit, avec  » Les Cœurs Simples « , c’est dans un tout autre domaine qu’il s’aventure, mais avec toujours le même talent, la même attention à la fois acérée et pétillante.

Touché de près par la réalité de la différence, celle de l’autisme, Albert Algoud souhaite pouvoir aider à la création d’une maison ouverte aux adultes autistes, ces humains différents qui, de par leur âge, se retrouvent encore plus  » à côté  » de l’existence. L’anormalité naît sans doute d’abord et avant tout dans le regard qu’on porte sur ces gens qu’on appelait  » simplets « ,  » ahuris congénitaux « ,  » handicapés « . Et ce livre, qui est une anthologie chronologique de textes s’intéressant à ces déphasés sociaux, à ces  » retardés « , est aussi un moyen d’alimenter un  » fonds de dotation « , de par les bénéfices qu’engendrera cette édition.

Parce que, dans l’univers de la santé, que ce soit en Belgique ou en France, l’âge est et reste une prison dans laquelle sont enfermés des milliers d’individus auxquels on refuse le simple droit à exister par eux-mêmes…

Albert Algoud: Les adultes autistes

 

C’est donc une anthologie qui nous est proposée. Un ensemble de textes écrits par quelques grands noms de la littérature mondiale. Des textes qui nous emmènent de la fin du dix-huitième siècle jusqu’aux années 2010… Pour Albert Algoud, il s’est agi, non pas de répertorier toutes les manières littéraires qui ont existé dans l’approche du handicap mental, mais bien plus de choisir, selon ses propres affinités, des écrivains représentatifs de leur époque, représentatifs, au travers de leurs mots, de ce que cette époque avait comme considération (ou non-considération) par rapport aux  » demeurés mentaux « …

La deuxième volonté qui a été celle d’Albert Algoud, au-delà de l’évidente qualité des auteurs choisis, a été d’éviter, absolument, tout pathos, toute facilité, toute pitié. De la compassion, oui, mais pas de la pitié, jamais !

Il en résulte un panorama de sensations et d’impressions bien plus que de jugements, et c’est ce qui fait la force de cette anthologie. Parce que, finalement, c’est cela que fait Algoud dans ce livre : brosser, avec des mots qui ne sont pas les siens, un paysage, celui de la manière dont le monde qui est le nôtre a vu, a regardé l’univers des êtres « différents », et ce d’époque en époque.

Et c’est le mot qui se détache du silence, tout au long de ce livre… C’est la mort, aussi, qui naît, trop souvent, du silence oppressant et de l’absence imposée…

Albert Algoud: le choix des textes
Albert Algoud: la compassion

 

N’allez pas croire, cependant, que ce livre est pesant… Moraliste… analytique… Les textes choisis par Albert Algoud sont, tout au contraire, à la fois représentatifs de l’époque littéraire pendant laquelle ils ont été écrits, et à la fois, surtout, représentatifs d’écrivains au talent incontestable, un talent populaire sans jamais être populiste. De Balzac à Céline, de Hugo à Simenon, de Maupassant à Fallet, c’est une fresque d’écriture à l’incontestable qualité et à la véritable fluidité que nous sommes invités, lecteurs, à découvrir…

En outre, Albert Algoud a fait appel à des amis dessinateurs qui, oubliant le neuvième art, se sont faits illustrateurs. Et là aussi, ce sont de belles surprises graphiques qui nous sont offertes.

Comment ne pas souligner, par exemple, le dessin de Geluck, ou celui de Zep, en couverture… Ceux de Schuiten, de Bilal, de Cestac, de Satouf… De tant d’autres…

Impossible de citer tous ceux qui ont voulu participer à ce livre, à ce projet caritatif et humain!

Ils ont réussi, toutes et tous, à montrer la laideur, et à le faire sans faux-fuyant mais avec une évidente tendresse.

C’est un livre intelligent, que ce  » Cœurs Simples « . Intelligent et important… Un livre que les amateurs de littérature comme les amoureux du neuvième art ne pourront qu’aimer. Il se feuillette, il se lit et, qui sait, il peut, de page en page, changer notre propre vision de la différence…

 

Jacques Schraûwen

Les Cœurs Simples (Une anthologie réalisée par Albert Algoud, les génies de la littérature illustrés par les plus grands artistes de la bande dessinée francophone – éditeur : Casterman)

Les Ailes Du Singe

Les Ailes Du Singe

Deux albums bd, et un artbook !

Un personnage central désabusé, un environnement historique réel, mais une approche en uchronie, un dessin au découpage digne des films d’aventure des années 40 et 50… Découvrez Harry Faulkner, pilote d’avion casse-cou, et écoutez Etienne Willem, son créateur, en parler ici avec passion…

 

 

On peut faire de la bande dessinée, choisir de raconter des aventures endiablées, multiplier à plaisir des personnages hauts en couleur répondant à des codes de la littérature et du cinéma policier, utiliser un dessin qui va directement au but grâce à la manière de travailler les expressions, les faciès, on peut décider de faire sourire et d’amuser, cela n’empêche  nullement de construire un récit dans un environnement historique proche de la réalité.

Dans le premier volume de cette série, on découvre vite qui est Harry Faulkner : un ancien pilote militaire qui n’a  que peu de respect pour les règles et l’ordre établi et qui, dès lors, va se retrouver embarqué dans une mission de sauvetage de New York… Une mission qui va le mettre en porte-à-faux vis-à-vis du puissant Howard Hughes, et faire de lui, dans le deuxième tome, un cascadeur mettant le nez où il ne faut pas !…

Vous l’aurez compris, même si les faits relatés sont une invention pure, une invention soulignée par le fait que nous nous trouvons en présence d’une bd animalière, le canevas historique, lui, reste familier. Et, du coup, les thèmes abordés dans ces deux albums se révèlent ancrés dans des réalités qui, pour lointaines qu’elles soient (puisqu’elles s’inscrivent dans les années 30), ouvrent à des réflexions extrêmement actuelles…  » Les ailes du singe « , c’est un peu, à la manière de  » La Fontaine « , une fable à savourer…

 

 

Etienne Willem, l’auteur complet de cette série, aime ses personnages, c’est évident. Qu’ils soient méchants, et ils le sont profondément, qu’ils soient utopistes, et ils le sont avec des failles, il aime nous les montrer vivre, bouger, agir, en usant d’effets spéciaux démesurés que seule la bande dessinée peut offrir !

Les références au cinéma sont nombreuses, bien entendu, puisque le deuxième tome nous emmène totalement dans l’univers souvent glauque de Hollywood… L’actualité proche nous prouve que les choses, finalement, n’ont pas tellement changé dès qu’on passe à l’arrière des décors somptueux des grandes productions qui font rêver la foule !

Ce que l’auteur aime aussi, c’est jouer avec les perspectives et les couleurs, pour rendre compte, avec intensité souvent, de ce que sont les pauvretés provoquées  par la dépression économique, les désillusions face aux trahisons, les amours qui ne peuvent qu’être contrariées…

Et le révélateur de tout ce qu’il veut nous dévoiler, c’est son personnage principal, un anti-héros paumé, pas vraiment sympathique, mais osant, lui, ne pas croire que tout est définitivement écrit !

Politique, cinéma, économie font, dans cette série, un ménage difficile à vivre ! Et, finalement, très actuel !

 

Etienne Willem: les personnages et le scénario

 

 

Outre ces deux albums, qui peuvent se lire comme des one-shots, ou presque, Etienne Willem a les honneurs aussi d’un  » artbook « … C’est un peu la mode, ces éditions de livres qui soulignent le talent d’un dessinateur en dehors des normes précises d’une narration graphique.

En son temps, il y eut par exemple des livres superbes consacrés à Tardi…

Depuis, dans ce domaine de l’édition, il y a eu le meilleur et le pire… j’avoue que pas mal de ces pseudo livres d’art me sont tombés des mains… Et qu’ils ne servent souvent qu’à essayer de faire croire qu’untel est un grand, alors que ce n’est qu’un triste tâcheron inutile de la bd… Non, je ne citerai pas de noms !…

Mais je peux, par contre, vous dire qu’avec le livre consacré à  » l’art  » d’Etienne Willem, on n’est pas déçu. Dessinateur incontestablement issu d’une mouvance non-réaliste classique, avec des filiations qui jettent quelques clins d’yeux vers Sokal ou Giardino, Etienne Willem parvient à raconter des histoires, des débuts d’histoire en tout cas, avec un seul dessin qui, de ce fait, dépasse la simple illustration…

 

Trois livres, donc, qui peuvent honorer de leur présence votre bibliothèque…

De la bonne bd, de l’excellente aventure, de l’humour, de la réflexion : il y a tout pour plaire, en fait, chez Étienne Willem !…

 

Jacques Schraûwen

Les Ailes Du Singe (auteur : Etienne Willem – éditeur : Paquet)

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

« Le loup en slip » est un personnage superbe, superbement dessiné, superbement inspiré, aussi, par « Les Vieux Fourneaux »…  Wilfrid Lupano (à écouter dans cette chronique) et Mayana Itoïz y font preuve d’une complicité sans faille !

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

Le loup qui, dans l’album précédent, faisait peur à tout le petit peuple de la forêt, est devenu un être accepté par tout le monde… Jusqu’au jour où, l’hiver venu, la froidure couvrant de blancheur et de frissons les arbres et les clairières, ce loup change d’attitude…

Lui qui était souriant, affable, toujours prêt à rendre service avec le sourire, le voilà devenu bougon, d’une mauvaise humeur presque agressive, et répondant à tout qui lui pose une question quelconque : « On se les gèle » !…

Et en même temps, des animaux disparaissent sans laisser de traces…

Le Loup en slip serait-il redevenu un redoutable prédateur ?….

Vous le saurez en lisant ce livre, bien évidemment, en le faisant lire à vos enfants, ou petits-enfants, en le leur lisant, aussi, et surtout !

Aujourd’hui que, dans la vraie vie, l’hiver est à nos portes, selon l’expression consacrée, ce livre arrive à son heure, pour nous montrer un monde dans lequel la peur est une seconde nature, dans laquelle la « différence », au sens large du germe, est un danger, dans lequel la solidarité n’est souvent qu’un vain mot. Un monde dans lequel, surtout, la rumeur est le vrai pouvoir !…

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

 

Au départ de ces albums pour jeune public (mais pas exclusivement, vous l’aurez compris…), il y a une série bd, « Les Vieux Fourneaux », dans laquelle « Le Loup en Slip » est le nom d’un théâtre ambulant de marionnettes. L’idée de prendre ce guignol comme base d’une nouvelle aventure, à la fois littéraire et graphique, était un pari… Un pari totalement réussi, sans aucun doute possible !

Le premier album était totalement construit comme un livre pour enfants, avec texte et illustrations… Ici, on se trouve beaucoup plus dans une construction bd… Mais une bd qui, de par la place que prennent les dessins, de par également la manière de rendre compte des dialogues, s’adresse frontalement à un jeune public !

De nos jours, c’est peut-être dans la littérature jeunesse que les auteurs osent le plus, osent le mieux. Graphiquement et littérairement, c’est une évidence dans ce livre-ci… Lupano y fait preuve d’une langue à la fois simple et riche de sous-entendus… Quant à la dessinatrice, Mayana Itoïz, elle crée un véritable univers animalier qui, même si on peut y retrouver des influences, celle des grands auteurs tchèques, par exemple, celle aussi de Macherot, est profondément personnel.

La simplicité dans le discours comme dans le dessin n’est pas synonyme de facilité ! Et les auteurs, ici, en font la preuve avec intelligence, avec sourire, avec humour, avec tendresse… Aidés par Cauuet, lui qui préside graphiquement aux destinées des Vieux Fourneaux, ils nous offrent un monde imaginaire dans lequel notre propre univers se reflète comme dans un miroir à peine déformant…

 

Jacques Schraûwen

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment (dessin : Mayana Itoïz – scénario : Wilfrid Lupano – participation de Paul Cauuet – éditeur : Dargaud)