Les Tuniques Bleues : 63. La Bataille Du Cratère

Les Tuniques Bleues : 63. La Bataille Du Cratère

Le dernier scénario de Raoul Cauvin ?

Cela fait 47 printemps que Blutch et Chesterfield n’arrêtent pas de se disputer ! Amour et haine sont leurs quotidiens dans une Amérique en proie à une guerre civile innommable… Et les voici de retour dans une 63ème aventure à la fois historique et souriante.

Willy Lambil © Fabien Van Eeckhaut

Comme toujours, Raoul Cauvin, le scénariste, construit son récit à partir de la réalité historique, de faits parfaitement avérés de cette époque terrible que fut, aux Etat-Unis (si peu unis, encore…), la guerre de Sécession.

Comme toujours, aussi, Raoul Cauvin, au-delà de l’instant historique choisi, partage avec ses lecteurs des réflexions sur des réalités trop souvent oubliées, voire occultées, de cette lutte fratricide qu’on a toujours qualifiée de combat pour la liberté des « Noirs ».

Comme tout conflit, les bonnes intentions, même si elles sont vraiment ressenties, cachent d’autres nécessités, économiques le plus souvent. Et l’alibi de la liberté des Noirs n’a pas empêché les Nordistes blancs de ne pas supporter, à leurs côtés, dans un même régiment, des Nordistes noirs… Ce qui fait qu’il y eut des régiments uniquement composés de « Nègres »… Et dirigés, bien évidemment, par des Blancs ! C’est cette réalité que nous montre, aussi, cet album.

C’est d’ailleurs la vraie marque de fabrique de cette série : raconter des faits historiques avérés et, en même temps, mais toujours avec le sourire, parler de l’âme humaine, avec son côté mouton bêlant, son côté révolté aussi, avec également toutes les injustices d’une époque qui n’avait rien, finalement, de très reluisant !

Les Tuniques Bleues, c’est une série populaire, humoristique, historique, illustrant à sa manière cette phrase de Prévert : « quelle connerie la guerre… ».

C’est une série dont le succès indéniable est du à une belle osmose entre scénario et dessin.

Pour Willy Lambil, dessiner les Tuniques Bleues correspond à un habillage de scénario. Je parlerais plutôt, quant à moi, de mise en scène, avec plongées, contre-plongées, et importance, toujours, des décors, et, singulièrement, des paysages… Lambil aime varier les plans, les perspectives, donnant ainsi vie autant à un environnement qu’aux personnages qui s’y baladent. C’est aussi ce talent qui fait de Willy Lambil un dessinateur populaire.

Les Tuniques Bleues: 63 © Dupuis
Willy Lambil : habiller le scénario
Willy Lambil : un dessinateur populaire

Les Tuniques Bleues ont leurs fans, et ils sont nombreux ! Fans des histoires, fans des deux personnages antinomiques qui vivent une amitié dans laquelle chacun connaît les erreurs et les défauts de l’autre. Fans d’histoires qui réussissent avec une espèce de simplicité de façade à parler d’humanité, et donc d’humanisme, dans un environnement fait d’horreur et de mort.

Fans d’un dessin qui permet au lecteur de découvrir des ouvertures dans chaque planche : ici un oiseau, là un cerf, un arbre bizarre, un bâtiment perdu dans la nature…

Fans d’un graphisme qui, parfois répétitif c’est vrai, n’en demeure pas moins, encore et encore, d’une évidente qualité… Chaque dessinateur a ses tics, et Willy Lambil a les siens, c’est certain. Mais il adore ses personnages, d’abord et avant tout, même le méchant Cancrelat qui, dans cet album-ci, fait deux petites apparitions, et constate que les vrais méchants, finalement, se trouvent du côté de ceux qu’on appelle les bons !

Les Tuniques Bleues: 63 © Dupuis
Willy Lambil : le dessin
Willy Lambil : Cancrelat, le « méchant »

Mais, bien entendu, tous les fans des Tuniques Bleues se posent aujourd’hui la question de sa survie après le départ de Raoul Cauvin.

Une question que j’ai posée à Willy Lambil, qui m’a répondu très simplement qu’il ne voulait pas en parler.

On sent chez lui une certaine acrimonie, peut-être, ou, en tout cas, un petit désarroi… Il faut dire que leur collaboration dure depuis bien longtemps ! Il faut dire aussi que le monde de l’édition est parfois assez difficile à comprendre. Ainsi, il semble que les personnages de Blutch et Chesterfield « appartiennent » pour moitié à l’éditeur Dupuis… Ce qui fait qu’il est fort possible qu’un jour ou l’autre, un nouveau dessinateur prenne son relais.

Willy Lambil © Fabien Van Eeckhaut
Willy Lambil : Raoul Cauvin
Willy Lambil : l’avenir des Tuniques Bleues

En attendant ce jour, continuons à apprécier, sans arrière-pensée, ces excellentes Tuniques Bleues, et plongeons-nous dans ce 63ème album, avec plaisir, autant de plaisir, oui, que les auteurs ont eu à le réaliser. Vive la bd intelligemment populaire !

Jacques Schraûwen

Les Tuniques Bleues : 63. La Bataille Du Cratère (dessin : Willy Lambil – scénario : Raoul Cauvin – couleurs : studio Leonardo – éditeur : Dupuis – 46 pages – date de parution : octobre 2019)

Les Tuniques Bleues: 63 © Dupuis
Léopoldville 60

Léopoldville 60

Un regard d’aujourd’hui sur une fin de colonisation belge !

Léopoldville, depuis les années 60, a changé de nom, prenant celui de Kinshasa, un changement nécessaire, sans doute, à une indépendance nouvelle, à une liberté politique à construire, à créer, même, à partir de structures coloniales que le nouveau pouvoir refusait totalement.

Et donc, en 1960, Léopoldville, capitale du Congo Belge, se préparait à vivre un moment historique, à une prise de liberté face à l’Occident, à se faire, ainsi, exemplaire face au continent africain, un continent depuis bien longtemps sous dépendance…

Léopoldville 60 © Anspach

Les auteurs de ce livre, fidèles à ce qu’ils firent avec « Sourire 58 », utilisent ce fait historique pour construire une histoire qui puisse s’y insérer de manière plausible. Une histoire, comme dans « Sourire 58 », qui mêle donc politique, Histoire, polar et espionnage, avec des personnages récurrents, une hôtesse de l’air travaillant pour Sabena, et un policier particulièrement machiste, à l’image des hommes de ces années-là.

C’est du polar, oui, puisqu’il y a du sang versé. C’est de l‘espionnage aussi, puisque les Américains préparent déjà la place qu’ils veulent prendre au Congo. C’est de l’Histoire, bien sûr, puisqu’on parle de cette indépendance, de la table ronde qui l’a précédée, à Bruxelles, du discours de Lumumba, des relations entre les Noirs et les Blancs, des luttes d’influence et des violences qui en résultèrent.

Léopoldville 60 © Anspach

Il y a également un regard sociologique sur cette époque pas tellement lointaine, et j’avoue que c’est ce que j’ai préféré dans cet album… Un album qui joue sans doute un peu avec la réalité de cette année 60 en imaginant une sorte de Juliette blanche amoureuse d’un Roméo Noir. Mais cet aspect narratif permet aux auteurs d’extrapoler, sans insistance inutile, sur ce qu’était le racisme ordinaire de ce milieu de vingtième siècle. On sent que Patrick Weber s’est parfaitement documenté pour nous offrir un panorama des attitudes, des sentiments, des jugements qui ne trahit pas ce que vécurent les habitants du Congo en 1960, Noirs ou Blancs.

Il y a aussi un côté sociologique dans la description qui est faite du métier d’hôtesse de l’air, dans la façon dont Kathleen, l’héroïne, évolue, dans ce métier comme dans la vie de tous les jours, avide d’une liberté que le féminisme, peu à peu, va rendre tangible ! Elle roule en Daf, une voiture mise en circulation depuis quelques mois à peine, elle fait passer ses sentiments avant ses obligations professionnelles.

Sociologique par le vocabulaire utilisé, aussi. Ainsi, comment ne pas être horrifié du nom que le pouvoir colonial donnait à ceux des « indigènes » qui étaient capables de lire, d’écrire, de travailler dans un bureau ! On les appelait les « évolués »… Et cette terminologie n’avait rien, dans la bouche des coloniaux, de péjoratif, elle correspondait tout simplement à l’époque, à la réalité vécue au quotidien. Le racisme était tristement « naturelle », quotidienne, au Congo comme en Rhodésie, en Afrique du Sud comme au Sénégal, en Algérie comme dans les départements d’outremer chers à la France.

Et Weber fait œuvre de journaliste historique, en ne portant pas jugement a posteriori, mais en nous montrant, simplement, ce qu’était la réalité. Et il parvient à cette construction humaniste plus que politique grâce à sa construction qui lui permet de multiplier les personnages, donc les avis, dont les lieux.

Léopoldville 60 © Anspach

Mais cela peut amener à l’une ou l’autre confusion, voire à une erreur, me semble-t-il… Le drapeau du Katanga, par exemple, qu’on voit à un certain moment, n’existait pas avant l’indépendance… Il ne prit existence, si ma mémoire est bonne, qu’à partir du moment de la sécession katangaise, à la mi-juillet, et donc APRÈS l’indépendance du 30 juin, époque précise pendant laquelle se déroule ce récit.

On peut regretter le choix que les auteurs ont fait de n’utiliser la grande Histoire que comme toile de fond, un choix qui, je viens de le dire, peut provoquer des petites erreurs. On peut regretter un scénario privilégiant l’aventure, mais réalisé un peu comme on le faisait dans les années 60, justement, en usant de raccourcis pour cacher quelques lacunes narratives. Cela dit, ce livre se laisse lire avec plaisir, ce livre, également, nous montre avec justesse, grâce au dessin de Deville que l’on sent amoureux de ses décors, des lieux aujourd’hui disparus, au Congo comme à Bruxelles.

Léopoldville 60 © Anspach

Et, pour savourer ce « Léopoldville 60 », c’est comme ça qu’il faut le prendre : un agréable divertissement qui ne trahit pas la réalité de cette ville à l’aube de l’indépendance du Congo. Les auteurs ne prennent pas position, et c’est, à mon avis, la grande intelligence de ce livre. Ils n’ont pas choisi la voie de la polémique, souvent et de plus en plus même stérile. Et dès lors, je leur pardonne facilement leurs petits manques, moi qui, il y a bien longtemps, suis né et ai vécu dans ce pays magnifique que les pouvoirs de l’argent et de la corruption ont détruit !

Un livre intéressant et agréable, donc, qui s’intéresse à une part importante de l’histoire de la Belgique !

Jacques Schraûwen

Léopoldville 60 (dessin : Baudouin Deville – scénario : Patrick Weber – couleurs : Bérangère Marquebreucq – éditeur : Anspach – 64 pages – date de parution : octobre 2019)

Léopoldville 60 © Anspach
BD : Jean-Claude Servais au-delà du trait

BD : Jean-Claude Servais au-delà du trait

Jusqu’en septembre 2020, une superbe exposition à Bastogne

Dans la bande dessinée belgo-française, Jean-Claude Servais occupe une place de choix. Ce Gaumais, amoureux de sa région depuis toujours, reçoit aujourd’hui un hommage somptueux à Bastogne, ce qui prouve qu’on peut être prophète dans son pays ! Dans sa région, tout au moins !

Expo J.C. Servais © Jacques Schraûwen

Dès ses premières bandes dessinées, parues il y a quarante ans, Jean-Claude Servais mettait en place un style reconnaissable dès le premier regard. A l’instar des grands acteurs (je pense à Louis Jouvet, entre autres), Jean-Claude Servais est toujours le même, avec un trait qui, certes, s’est affiné au fil des ans, mais sans jamais perdre son adn originel. Mais, en même temps, chaque album est différent, les récits qu’il invente, ou réinvente, sont neufs, à chaque !e fois. 40 ans de carrière, une cinquantaine d’albums, et une passion sans cesse renouvelée ! Son nouveau livre, « Le fils de l’ours », paru chez Dupuis, est d’une facture à la fois poétique et « naturelle », avec un trait qui, comme son habitude, aime raconter les beautés et les troubles de ses personnages.

J.C. Servais © Jacques Schraûwen

Et, en parallèle de ce nouvel album, c’est au Musée de la Grande Ardenne qu’on retrouve quelque 120 de ses originaux, tout au long d’une exposition comme, je l’avoue, je n’en ai jamais vu ! C’est à Bastogne, à Piconrue, que cela se passe. Cette exposition, fabuleuse, il n’y a pas d’autre mot, avec une scénographie qui, volontairement, refuse la chronologie pour s’intéresser aux thèmes de prédilection de l’artiste (la nature, la féminité, la révolte…), nous balade, au fil de petites salles à l’éclairage parfait, dans l’œuvre et l’univers de Jean-Claude Servais. Et ce, de manière, croyez-moi, éblouissante !

J.C. Servais : l’expo

Enumérer les livres de Jean-Claude Servais serait fastidieux, et inutile. Mais on peut épingler « La Tchalette », « Tendre Violette », « Les saisons de la vie », « Lova », et le sublime « Chalet bleu » ! Tout comme son dernier né, le fils de l’ours, qui nous parle de gémellité, d’identité, de naissance, de sensualité…

Son univers, qui se trouve exposé à Bastogne, est double.

J.C. Servais © Jacques Schraûwen

D’abord, il y a les gens… Les gens normaux, les « petites bens », les « honnêtes gens », dans l’esprit du dix-huitième siècle. Il y a les gens ballotés par l’histoire, influencés par des légendes. Il y a les gens les femmes surtout, qui se battent contre le pouvoir, contre les conventions. Avec un sens de la liberté, de la sensualité, voire même du libertinage absolument réjouissant.

Et puis, il y a la nature, omniprésente… La faune et la flore de notre Ardenne, de la Gaume, de Bretagne, d’Alsace… Une nature dans laquelle toute magie et toute poésie sont possibles, et le seront toujours, pourvu que les pouvoirs politiques et industriels n’en détruisent pas l’équilibre et la beauté… Cette nature dans laquelle Jean-Claude Servais vit, lui qui ne dessinera jamais que ce qu’il connaît vraiment !

J.C. Servais : la Gaume
J.C. Servais © Jacques Schraûwen

Un hommage comme celui de cette exposition est extrêmement bien construit, bien « scénographié ». Et, croyez-moi, il s’agit de l’exposition bd la plus belle qu’il m’ait été donné de voir… La plus belle, la plus intelligente, une exposition que vous ne pouvez pas rater, vous qui aimez le neuvième art !

Jacques Schraûwen

Jean-Claude Servais au-delà du trait (exposition à Piconrue, à Bastogne, jusqu’en septembre 2020)

Le fils de l’ours (auteur : Jean-Claude Servais – couleur : Raives – éditeur : Dupuis)

https://www.piconrue.be/fr/