Les apprentissages de Colette

Les apprentissages de Colette

Le portrait d’une grande dame de la littérature par une grande dame du neuvième art…

Claudine, La Vagabonde, Chéri, Le Blé en Herbe, La Chatte, Gigi : voilà quelques-uns des titres emblématiques de Colette, une écrivaine tantôt sulfureuse, tantôt douce comme un chat ronronnant. Une auteure, en tout cas, qui a profondément marqué la littérature française, tout au long du vingtième siècle, tant par la pureté de son style (un style qui s’est toujours voulu à taille humaine) que par le feu de sa vie privée.

Bien des  » biographies  » et des essais lui ont été consacrés, d’ailleurs, et on aurait pu craindre que, la bd s’y mettant aussi, elle se contente d’un seul aspect de l’existence de Colette, voire d’une simple énumération linéaire et dessinée des heures marquantes de son existence.

Mais c’est Annie Goetzinger qui s’est attelée à cette tâche, à ce plaisir, et le résultat ne pouvait qu’être intelligent, poétique, ouvert à toutes les réalités de cette femme étonnante qui fut présidente de l’académie Goncourt mais aussi membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Ce sont un peu plus de trente ans de l’existence de Collette auxquels Goetzinger s’est intéressée. Trente ans qui mènent Colette de la campagne à la ville, du mariage à la création, de la timidité à la liberté.

Ces  » apprentissages  » de Colette sont ainsi le portrait, d’abord, d’une femme, bien entendu, mais aussi de toute une époque. Les dialogues, tout comme les textes, sont fidèles à ce qu’on pouvait lire au début du vingtième siècle, chez Willy, par exemple, souvent féroce dans ses jeux de mots, ou chez Rémy de Gourmont, au style un peu plus ampoulé.

Le dessin, lui, nous restitue avec une légèreté de trait et des tons lumineux, presque transparents parfois, ce début de siècle au cours duquel bien des évolutions ont pu avoir lieu… Des évolutions, et des révolutions !

Annie Goetzinger: la jeunesse de Colette

Annie Goetzinger: le portrait d’une époque

L’existence de Colette a été celle d’une époque. Mais elle fut également rythmée par des rencontres de toutes sortes, des amours tapageuses parfois, bisexuelles aussi… Par un plaisir à se montrer, sur scène, en compagnie des grands de l’art, comme Musidora, dans la vie de tous les jours…

C’était un temps où il fallait voir et être vu, où le libertinage était pratiquement social, mais c’était aussi un temps pendant lequel Colette n’a jamais renié ses racines, au travers de l’importance qu’elle a toujours attachée à sa famille.

Toute existence se résumant, en définitive, à elle-même, les grands événements n’en sont jamais qu’un décor dans laquelle elle peut s’épanouir, se révéler. Voire se révolter !…

Et ce n’est pas la moindre des qualités d’Annie Goetzinger dans ce livre que d’avoir réussi à créer une trame tout autour de Colette, une trame dans laquelle la réalité, historique, biographique, laisse ici et là la place à une imagination qui, jamais, ne trahit le modèle qu’elle s’est choisie !…

Annie Goetzinger: réalité et imagination

Colette n’était pas féministe, elle était plus totalement, plus spécifiquement féminine, avec un F majuscule ! Mais son combat quotidien pour passer outre aux contraintes de la morale et de la bourgeoisie (jusqu’à se couper les cheveux, par exemple), sa nécessité morale et charnelle de vivre ses amours en liberté, même si, à chaque fois, la rupture ne peut qu’en être la conclusion, son caractère sans concession, tout cela a fait d’elle un symbole d’émancipation de la femme, donc de féminisme. Un féminisme qu’Annie Goetzinger, en douceur, revendique, elle aussi.

Annie Goetzinger: le féminisme

C’est dans les années 70 que la bande dessinée s’est affranchie peu à peu de son image de sous-littérature pour enfants. A ce titre, le journal de Pilote a joué un rôle essentiel. Et c’est dans Pilote qu’Annie Goetzinger est entrée, après avoir appris le dessin avec, entre autres, l’immense (et quelque peu oublié…) Georges Pichard, c’est dans Pilote qu’elle s’est révélée comme une des grandes pionnières du neuvième art, avec ses propres scénarios, ou ceux d’auteurs  » reconnus « , Christin par exemple.

C’est elle, avec des auteures comme Bretécher, Cestac, Montellier, qui a ouvert une brèche dans un monde où mes hommes semblaient, jusque-là, être les seuls à avoir l’accès ! Et ce sont des revues comme L’Echo des Savanes, Circus, Fluide Glacial, qui leur ont permis de participer pleinement à la grande Histoire de la bande dessinée !

Annie Goetzinger: une pionnière de la bd

Cet album ne peut que plaire à la fois aux amoureuses et aux amoureux de la bande dessinée, dans ce qu’elle peut avoir de plus abouti, même dans un style classique, et à toutes celles et tous ceux qui aiment la littérature.

Colette est le  » thème  » central de ce livre. Mais les thématiques y sont nombreuses, et merveilleusement bien racontées et dessinées. Toute femme, plus que probablement, pourrait (devrait ?…) se retrouver dans ce personnage hautement romanesque. Tout homme aussi !…

Vive la BD quand elle parvient, comme chez Annie Goetzinger, à cette fusion intime et intimiste entre la vérité d’un portrait profondément humain et la qualité du graphisme et de la couleur !

 

Jacques Schraûwen

Les apprentissages de Colette (auteur : Annie Goetzinger – éditeur : Dargaud)

L’envers des contes : La sœur pas si laide de Cendrillon

L’envers des contes : La sœur pas si laide de Cendrillon

Cendrillon s’est mariée avec son Prince Charmant… Du coup, Madame de Trémaine et ses deux filles, Javotte et Anastasie, se retrouvent sans souillon pour s’occuper de leur maison ! Et si une de ces deux filles, Javotte, n’était pas du tout celle que Perrault nous a décrite ?….

Tout le monde connaît, bien évidemment, le conte de Charles Perrault. Mais que s’est-il passé après le départ de Cendrillon pour rejoindre son prince dans un château de rêve ? C’est ce que s’efforcent de raconter Gihef et Zimra dans ce livre tout gentillet…

Tout gentillet, oui !…. Il est vrai que Gihef ne nous a pas habitués à de tels scénarios, lui qui, habituellement, les aime taillés à grands coups de provocation, tant dans l’intrigue que dans, surtout, les dialogues.

Mais ici, il prouve que son talent de dialoguiste, justement, peut se mettre au service d’une histoire qui s’adresse à tous les publics, même celui de l’enfance !

Et s’il est vrai qu’il a laissé libre cours, dans cet  » envers des contes  » à son imagination débridée, il est tout aussi vrai qu’il l’a maintenue dans des limites connues, reconnues, mais corrigées avec un humour parfois décapant, toujours souriant, un humour né des personnages qu’il nous laisse rencontrer.

Il y a la Bergère qui cherche ses moutons, il y a ville de  » Livresdecontes « , il y a la Belle au bois dormant, Humpty Dumpty, Boucle d’or, la Mère Michel, son chat, la méchante sorcière, et même un des trois petits cochons.

Et tout ce beau monde vit une aventure entre rêve et presque cauchemar, une aventure dans laquelle l’empoisonnement d’une pomme est la trame centrale.

Une aventure qui se finit bien, puisqu’on est, malgré tout, dans un conte pour enfants, et ça va être au tour de la sœur pas si laide de Cendrillon de connaître le pouvoir d’un premier baiser d’amour !

On peut dire, oui, que ce livre est destiné à tous les publics, mais il faut insister sur le fait que l’humour qui y règne n’est pas toujours, loin s’en faut, politiquement correct, et tant mieux !

Le scénario de Gihef est virevoltant, le dessin de Zimra ne l’est pas moins, avec des couleurs franches, des visages tout en rondeurs, des cadrages parfois très variés, des ambiances sucrées…

Le tout, vous l’aurez compris, est un livre, ma foi, très agréable à lire et qui replongera tous les adultes dans le monde des contes pour enfants qui n’étaient jamais aussi gentils qu’ils en avaient l’apparence !…

 

Jacques Schraûwen

L’envers des contes : La sœur pas si laide de Cendrillon (dessin : Zimra – scénario : Gihef – éditeur : Kennes)

Henriquet – L’homme-reine

Henriquet – L’homme-reine

Après l’époustouflant  » Charly 9 « , Richard Guérineau nous fait suivre les traces de son successeur, Henri III : une bd historique étonnante, passionnante, particulièrement bien menée ! Et toujours avec humour!…

On dirait bien que Richard Guérineau s’est pris au jeu, après avoir dessiné l’adaptation d’un roman de Jean Teulé, Charly 9. La Grande Histoire de France, dorénavant, l’inspire puisque le voici seul aux commandes d’un album de près de 200 pages consacré à la vie du roi successeur de Charles 9, Henri III, un souverain dont on pense souvent qu’il n’a été qu’un roi de transition.

Un roi entouré de  » mignons « , un roi qui jouait au bilboquet, un roi qui aimait se travestir en femme, un roi qui a vu, après l’horrible Saint-Barthélémy de son prédécesseur, se multiplier les guerres de religion, un roi qui a su s’effacer bien souvent pour mieux assumer et assurer son pouvoir… .

Reconnaissons-le : l’Histoire de France n’est pas chose aisée à comprendre, et en parler simplement, de manière véritablement accessible, n’est pas chose aisée. Ce l’est en littérature, ce l’est encore plus, peut-être, en bande dessinée. Et ici, la réussite est totale!

Richard Guérineau a, sans aucun doute possible, un sens du récit et de son découpage phénoménal ! On sent qu’il connaît son sujet à la perfection, d’abord, et que, dans la construction narrative de son livre, il a eu à cœur de ne pas perdre ses lecteurs dans des méandres historiques pompeux et sans intérêt. C’est le portrait d’un homme qu’il trace dans ce livre, et, en même temps, celui d’une époque, d’un pays : la France entre septembre 1575 et août 1589. Et il le fait par un graphisme qui se balade sans cesse sur le fil fragile tendu entre le réalisme et l’humour…

Le réalisme, il se situe dans la trame historique extrêmement bien fouillée. Tout le monde (ou presque…) sait que le Duc de Guise a été assassiné à Blois. Mais qui est encore capable d’expliquer par qui, et, surtout, pourquoi. Et dans ce livre, tout cela est montré, expliqué, sans aucune lourdeur, que du contraire ! Le parti-pris de Guérineau de placer sa caméra à hauteur des hommes, aussi illustres soient-ils, permet, justement, d’éviter tout pensum, toute vulgarisation  » historique « . Et c’est d’une plume alerte, tant au niveau du dessin que du texte, qu’il nous parle des rapports entre tous les protagonistes de ce 16ème siècle tourmenté. J’admire tout spécialement le talent que Richard Guérineau a dans l’écriture : il varie les styles, mélangeant un langage très contemporain, parfois, avec un langage que l’on sent presque jaillir en ligne directe du siècle d’Henri III.

J’admire aussi, bien évidemment, son dessin, son art de la couleur, et cette manière qu’il a de rendre hommage à d’autres graphismes que le sien au long de ses pages…. A chaque saillie humoristique son style, pratiquement ! On reconnaît du  » à la manière de  » Morris, Palacios, Peyo, Convard…

Et malgré ce côté qui pourrait  paraître quelque peu potache (comment ne pas sourire en voyant ses inventions de revues écrites à l’époque !…), la dernière page tournée, on a appris, de l’intérieur, à découvrir quelques années d’une Histoire majuscule !

Plus de 190 pages pour cet album, oui…. Et qui se lisent, croyez-moi, avec une vraie délectation ! Richard Guérineau nous offrira-t-il l’année prochaine le portrait d’Henri IV ? J’avoue déjà l’espérer !…

Humour et Histoire peuvent faire bon ménage, et Guérineau le prouve dans ce livre politiquement incorrect, qui nous jette dans les sous-sols du pouvoir monarchique… Mais qui nous y jette avec, toujours, le sourire au coin des lèvres….

Sous ses mots et son dessin, même la scatologie la plus triviale devient une richesse narrative !…

 

Jacques Schraûwen

Henriquet – L’homme-reine (auteur : Richard Guérineau – éditeur : Delcourt/Mirages)