La BD Qui Fait Du Bien

La BD Qui Fait Du Bien

Quarante auteurs de bande dessinée se mobilisent au profit de l’association « Imagine for Margo », qui aide à la lutte contre le cancer des enfants. Un livre à acheter, bien évidemment, mais plus pour le geste que pour le contenu, peut-être !…

                    La BD Qui Fait Du Bien©Glénat

 

Je sais que les rapports entre éditeurs ne sont pas toujours au beau fixe, mais, d’emblée, je me dois quand même de m’étonner que dans un tel album aucune place n’ait été faite, même en simple citation, à l’extraordinaire série de Ernst et Zidrou, « Boule A Zéro » ! Depuis des années, ces deux auteurs parlent sans aucune mièvrerie du cancer des enfants, avec un humour toujours réconfortant, et réussissent à offrir à des hôpitaux des albums destinés, justement, à ces enfants.

                    La BD Qui Fait Du Bien©Glénat

 

C’est vrai que, la télé étant ce qu’elle est, la mode est à nous montrer les difficultés de rencontrent les gens malades, et des artistes comme Gad Elmaleh utilisent leur notoriété avec efficacité. La série télévisée « Les Bracelets rouges » participent de la même démarche, avec un évident talent.

Et il est bon, bien évidemment, que se multiplient ainsi les démarches culturelles et véritablement empathiques à  destination réelle des enfants malades.

Mais il eût été tout aussi bon, j’insiste, de ne pas oublier Ernst et Zidrou !

 

                    La BD Qui Fait Du Bien©Glénat

 

Cela étant dit, parlons de cet album-ci… Dans un livre collectif, chaque lecteur vient trouver ce qu’il aime, bien entendu. Ce qui fait que le panorama se doit d’être large, pour attirer un nombre le plus  important possible d’acheteurs, donc de participants à la cause pour laquelle est destiné cet ouvrage.

Quarante auteurs… Il y a donc, pour tout un chacun, au fil des pages, ce que individuellement chacun considérera comme moyen, mauvais, bon, ou très bon.

Quant à moi, sur les quarante auteurs présents, il y en onze que je plébiscite. Et, parmi ces onze, il y en a cinq qui me semblent, de par leur graphisme, de par leur texte et leur scénario, dépasser de loin tous les autres !…

Une chose m’étonne, d’ailleurs, dans ce livre : c’est le manque d’un vrai fil rouge, d’une vraie communauté d’imagination de la part de tous les auteurs participants.

Bien sûr, on va me dire que toute liberté leur a été laissée, et c’est très bien. Bien sûr, on va me dire que des essentiels y sont abordés : l’acceptation de la différence, la nécessité de faire plaisir, le pouvoir de l’imagination et du rêve, la puissance de l’amitié, la force du sentiment, la magie d’un sourire… Mais tous ces thèmes sont épars dans ce livre, ne sont pas toujours traités avec la même qualité d’approche, que ce soit au niveau du dessin ou du texte ! Et puisque c’est de maladie qu’on est censé parler dans ce livre, j’avoue ne pas comprendre la présence de certaines « nouvelles » dessinées qui estompent bien trop la réalité d’un cancer pour un être humain se trouvant à un moment qui devrait être l’aube d’une existence riche en beautés !

 

 

                    La BD Qui Fait Du Bien©Glénat

 

Cela dit, j’ai été séduit, et vraiment séduit, par Dav et son oiseau porteur de mauvaises nouvelles. Par Morvan et Evrard, toujours au plus proche de leurs personnages (comme Zidrou et Ernst dans Boule à Zéro, d’ailleurs !…). Par Domecq dont la poésie s’enfouit au plus profond de la maladie. Par Buche qui, même sans parler du cancer, nous remet en mémoire qu’il est plus important de vouloir vivre  que d’accepter de survivre !

Et il y a aussi  Nob, l’étonnant chapitre de Frazier, il y a Gilson, Coppée, et d’autres encore !

 

Je mentirais, donc, en disant que ce livre n’est, à mon goût, pas bon ! J’y ai déniché quelques vraies perles, quelques fulgurances créatives nécessaires lorsqu’on veut parler de ce qui est peut-être le plus injuste et  le plus horrible, l’enfance confrontée aux possibles de la mort.

Et, je vais me répéter, chacun y trouver ce qu’il veut bien y trouver. Mais il est important de l’acheter, cela j’en suis persuadé, parce que toutes les initiatives qui peuvent permettre à l’enfance de rester l’enfance, qui peuvent permettre aux regards de perdre toute curiosité et tout voyeurisme, qui peut permettre à tout le monde de choisir la voie de l’amitié et de la tendresse plutôt que celle de la peur et du repli, toutes ces initiatives doivent être encouragées !

Cette bd se doit donc de se trouver dans votre bibliothèque, et d’être offerte à tous vents…Même et surtout, sans doute, à celles et ceux qui sont confrontés, autour de  vous, autour de nous, à la maladie, ou l’ont été…

 

Jacques Schraûwen

La BD Qui Fait Du Bien (ouvrage collectif paru chez Glénat)

Boni: La Dernière Bouchée De Carotte

Boni: La Dernière Bouchée De Carotte

Des gags « jeune public » qui sentent bon l’animation… Des lapins pas vraiment crétins… Un auteur, Ian Fortin, qui vous parle dans cette chronique de ses personnages terriblement humains!

 

 

Dans le monde de la bande dessinée pour jeunes, nombreuses sont les réussites. On peut parler de Titeuf, évidemment, du Petit Spirou aussi. Mais on ne peut pas oublier toute l’influence qu’ont eue, dans ce domaine, un Quino et sa Mafalda, un Shulz et son Charlie Brown.

Ian Fortin navigue, avec Boni, entre tous ces univers, picorant ici et là de quoi alimenter un style qui se révèle finalement, très personnel. Ce sont des fables qu’il nous raconte, à sa manière, puisqu’il a choisi la voie d’un symbolisme vieux comme Esope et La Fontaine pour nous parler, tout simplement, de la vie, d’un enfant qui se doit, au jour le jour, d’apprendre à être lui dans un environnement où l’enfance, finalement, n’a que peu de place.

Pour ce faire, l’auteur laisse des lapins se faire les doubles des humains. Ce ne sont pas des lapins venus d’ailleurs et prêts à toutes les bêtises, non! Ce sont des personnages qui vivent les problèmes humains de tout un chacun, problèmes relationnels, problèmes quotidiens, problèmes, surtout, provoquant le sourire au travers d’une sereine tendresse d’observation.

 

Ian Fortin: des lapins…

 

 

La bande dessinée animalière a le grand avantage de pouvoir rendre compte des réalités humaines en les démesurant, en les caricaturant lorsque c’est nécessaire. La caricature, d’ailleurs, fait partie intégrante de l’humour qui s’adresse à l’enfance, à l’adolescence, et les auteurs de mangas l’ont compris depuis bien longtemps, d’ailleurs. La caricature, c’est une manière de démultiplier, graphiquement, mais sans effets spéciaux, les expressions, les mouvements, voire même les discours de personnages qui, ainsi, montrent de manière évidente et frontale ce qu’ils ressentent, ce qu’ils vivent.

Cela dit, dans cet album, la caricature n’est jamais un exercice que s’impose l’auteur, elle vient à son heure, elle reste de bout en bout totalement naturelle.

Elle est là, surtout aussi, pour désamorcer à sa façon quelques thèmes abordés qui sont véritablement sérieux, comme le harcèlement entre les enfants, comme la violence dans le cadre de l’école, comme la difficulté à accepter les réalités d’un grand-père qui se refuse à exprimer toute empathie.

Et c’est là la grande qualité de cet album, de ce personnage, de cet auteur: faire sourire en nous montrant, pourtant, des vérités qui, elles, n’ont rien de fondamentalement amusant. Le sourire est constant, dans ce livre, et Boni est de ces personnages auxquels on ne peut que s’attacher. Et qui, de sourire en sourire, feront réfléchir à leur attitude dans la vie ses lecteurs, qu’ils soient parents, grands-parents, ou enfants!

Ian Fortin: la caricature
Ian Fortin: des sujets également sérieux

 

Sous l’apparente simplicité du trait se cache une maîtrise graphique sans faille, une maîtrise narrative aussi. Il ne faut que quelques dessins à Ian Fortin pour amener le gag à maturité, ai-je envie de dire, et le rendre palpable à même la page que le lecteur regarde.

Et pour soutenir ces gags, ce rythme aussi, il utilise, certes, tous les codes du mouvement dessiné, et ses personnages, ainsi, ont une vraie existence. Mais il utilise aussi la couleur comme élément majeur des ambiances de chacune des petites histoires qu’il nous raconte. Simples, presque élémentaires, ces couleurs font véritablement partie de la réussite de ce livre.

Et, ma foi, qu’on ait douze ans ou soixante ans, Boni est un enfant diablement attachant, croyez-moi!… Et je suis certain qu’il lui reste encore bien des bouchées de carotte à nous offrir!

Ian Fortin: la couleur

 

Jacques Schraûwen

Boni: La Dernière Bouchée De Carotte (auteur: Ian Fortin – éditeur: Dupuis)

Bob et Bobette : Cromignonne

Bob et Bobette : Cromignonne

Pour Yann, que vous pouvez écouter dans cette chronique, ce livre est un véritable hommage aux personnages de Vandersteen. Pour moi, cet album, de toute évidence, revisite avec une sorte d’humour iconoclaste et d’irrévérence une des bandes dessinées les plus emblématiques du Plat Pays !

Les éditions Standaard étonnent, et c’est tant mieux ! Après la réécriture, graphique comme scénaristique, de Bob et Bobette avec la série  » Amphoria « , voici que cet éditeur du nord de la Belgique décide de permettre à des duos inédits de reprendre à leur compte, une fois par an, les personnages mythiques créés par Willy Vandersteen. Et les premiers à se lancer dans l’aventure sont, pour le scénario, Yann, dont tout le monde connait l’humour et l’imagination, et, pour le dessin, un artiste peu connu du côté francophone de la Belgique, Gerben Valkema.

Pour ces deux auteurs, il s’est agi, d’abord et avant tout, de raconter une histoire  » dans le style  » des histoires traditionnelles de Bob et Bobette. C’est-à-dire une histoire d’aventure pimentée de rires, de sourires, et peuplée de personnages attachants et adorablement caricaturaux.

Au début du vingtième siècle, un être de Cro-Magnon a été découvert dans la glace. Faute de moyens financiers et de volonté politique, ce spécimen du passé de l’humanité est toujours prisonnier de la glace dans un congélateur de l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Bruxelles. C’est en lisant, par hasard, des vieux journaux servant à masquer une vitrine, que Jérôme découvre l’existence de cet être qui appartient au monde d’où lui-même vient. Et cet humain venu du fonds des âges se févèle, en se décongelant, être une femme des cavernes!… Il n’en faut pas plus pour que toute la bande, Bob, Bobette, Lambique, Sidonie et Jérôme décident d’en savoir plus… Et comment en savoir vraiment plus, si ce n’est en utilisant les talents du professeur Barabbas qui les envoie tous dans le passé !

Vous voyez, tous les ingrédients sont là pour que l’histoire corresponde aux codes habituels de cette série destinée à un jeune public.

Seulement, à partir de ces bases bien connues, Yann s’est amusé à revenir, certes, aux premières qualités de cette série, mais en y ajoutant un regard décalé que Vandersteen n’avait pas toujours !

Yann: les bases de la série Bob et Bobette

 

 

 

Les personnages eux-mêmes, ainsi, n’ont pas tout le côté lisse qu’ils avaient, le plus souvent, chez leur créateur. Lambique aime la bière, la vraie, pas celle qui, appartenant à de grandes industries déshumanisées, finit par créer des produits partout pareils. Il râle, il rouspète, il porte des jugements péremptoires sur un monde dans lequel, incontestablement, il se sent mal à l’aise, le monde d’aujourd’hui. Bobette, elle, qui, dans les albums originels, servait surtout de faire-valoir à Bob, devient ici la vraie meneuse. Sidonie a perdu son côté éthéré pour devenir une femme d’aujourd’hui, qui boursicote et a les deux pieds bien sur terre. Quant à Jérôme, personnage central tout compte fait de cet album, il reste ce qu’il a toujours été.

Yann, calmement, revisite donc les personnages de Vandersteen, il leur donne une autre réalité, à sa manière. Mais, ce faisant, il utilise les ficelles de la bande dessinée comme du cinéma, pour créer des personnages secondaires qui, de par leurs défauts, peuvent imprimer un vrai rythme au récit. Sans Haddock, Tintin serait mièvre, sans Lambique, Bob et Bobette seraient bien trop sages. Et c’est cette dichotomie que Yann accentue ici, avec un plaisir non dissimulé !

Ce qu’il fait aussi, dans cet album, c’est reprendre le côté fable de Vandersteen, qui, parlant à petites touches du monde et de la société, retirait toujours de ses récits une certaine  » morale « . Mais la morale de la fable racontée ici par Yann et son complice Valkema est aussi inattendue, finalement, que la trame même de l’histoire loufoque qu’ils nous racontent !

Cela dit, au-delà de tout cela, c’est bien d’un hommage qu’il s’agit ici, un hommage vécu en toute liberté par un scénariste sans complexe, et par un dessinateur qui s’inscrit pleinement dans le style  » Vandersteen « , tout en poussant la caricature bien plus loin que ce que faisait le créateur de Bob et Bobette !

Yann: Lambique
Yann: comme dans une fable, la morale … en guise d’hommage!

 

Il y a, dans ce  » Cromignonne « , des tas de références aux albums anciens de Bob et Bobette. Il y a également un côté typiquement bruxellois, dans le langage comme dans les décors. Il y a des jeux de mots que n’auraient pas désavoué un Dac ou un Goscinny (dura silex sed lex, Hanna et Barbarella…).

Et puis, il y a le thème lui-même qui, malgré son humour, se révèle extrêmement sérieux. Le voyage dans le temps, l’homme face à son propre passé, les sentiments passés au laminoir de la mémoire, et les distorsions temporelles qui ne peuvent que naître d’une intervention immédiate dans ce qui a été et ne sera, dès lors, plus de la même manière !

En lisant cet album, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à René Barjavel, l’auteur extraordinaire de l’extraordinaire  » Voyageur imprudent « . Le thème est le même, mais, ici, il fait sourire, alors que, chez Barjavel (ou Poul Anderson), il est source d’angoisse et d’horreur.

Et j’avoue apprécier que le neuvième art, ainsi, non content de se rendre hommage à lui-même, s’avère capable de rendre hommage également à une littérature qui mériterait d’être redécouverte !

Yann: Bob et Bobette et Barjavel

Les fans inconditionnels de  » Bob et Bobette  » seront sans doute déstabilisés par cette bd-hommage. Mais la démarche de créer une nouvelle série qui pourrait s’intituler  » Le Bob et Bobette de…  » ne manque ni d’ambition ni de possibilités imaginatives et créatives !

Et même si le dessin de Gerben Valkema n’est pas de ceux qui m’attirent dès le premier regard, il accompagne parfaitement le texte de Yann, dans cette aventure souriante, iconoclaste parfois, endiablée souvent, respectueuse à sa manière.

Un bon album qui, en outre, donne l’envie de relire les grands classiques de Vandersteen, comme le Diamant noir, le Teuf Teuf Club, Lambique gladiateur… Un album qui souligne l’importance que Bob et Bobette ont eue, et ont encore, dans la grande histoire de la bande dessinée !…

 

Jacques Schraûwen

Bob et Bobette : Cromignonne (dessin : Gerben Valkema – scénario : Yann – d’après Willy Vandersteen – éditeur : Editions Standaard)