Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment

« Le loup en slip » est un personnage superbe, superbement dessiné, superbement inspiré, aussi, par « Les Vieux Fourneaux »…  Wilfrid Lupano (à écouter dans cette chronique) et Mayana Itoïz y font preuve d’une complicité sans faille !

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

Le loup qui, dans l’album précédent, faisait peur à tout le petit peuple de la forêt, est devenu un être accepté par tout le monde… Jusqu’au jour où, l’hiver venu, la froidure couvrant de blancheur et de frissons les arbres et les clairières, ce loup change d’attitude…

Lui qui était souriant, affable, toujours prêt à rendre service avec le sourire, le voilà devenu bougon, d’une mauvaise humeur presque agressive, et répondant à tout qui lui pose une question quelconque : « On se les gèle » !…

Et en même temps, des animaux disparaissent sans laisser de traces…

Le Loup en slip serait-il redevenu un redoutable prédateur ?….

Vous le saurez en lisant ce livre, bien évidemment, en le faisant lire à vos enfants, ou petits-enfants, en le leur lisant, aussi, et surtout !

Aujourd’hui que, dans la vraie vie, l’hiver est à nos portes, selon l’expression consacrée, ce livre arrive à son heure, pour nous montrer un monde dans lequel la peur est une seconde nature, dans laquelle la « différence », au sens large du germe, est un danger, dans lequel la solidarité n’est souvent qu’un vain mot. Un monde dans lequel, surtout, la rumeur est le vrai pouvoir !…

 

     Le Loup en slip©Dargaud

 

 

Au départ de ces albums pour jeune public (mais pas exclusivement, vous l’aurez compris…), il y a une série bd, « Les Vieux Fourneaux », dans laquelle « Le Loup en Slip » est le nom d’un théâtre ambulant de marionnettes. L’idée de prendre ce guignol comme base d’une nouvelle aventure, à la fois littéraire et graphique, était un pari… Un pari totalement réussi, sans aucun doute possible !

Le premier album était totalement construit comme un livre pour enfants, avec texte et illustrations… Ici, on se trouve beaucoup plus dans une construction bd… Mais une bd qui, de par la place que prennent les dessins, de par également la manière de rendre compte des dialogues, s’adresse frontalement à un jeune public !

De nos jours, c’est peut-être dans la littérature jeunesse que les auteurs osent le plus, osent le mieux. Graphiquement et littérairement, c’est une évidence dans ce livre-ci… Lupano y fait preuve d’une langue à la fois simple et riche de sous-entendus… Quant à la dessinatrice, Mayana Itoïz, elle crée un véritable univers animalier qui, même si on peut y retrouver des influences, celle des grands auteurs tchèques, par exemple, celle aussi de Macherot, est profondément personnel.

La simplicité dans le discours comme dans le dessin n’est pas synonyme de facilité ! Et les auteurs, ici, en font la preuve avec intelligence, avec sourire, avec humour, avec tendresse… Aidés par Cauuet, lui qui préside graphiquement aux destinées des Vieux Fourneaux, ils nous offrent un monde imaginaire dans lequel notre propre univers se reflète comme dans un miroir à peine déformant…

 

Jacques Schraûwen

Le Loup en Slip : se les gèle méchamment (dessin : Mayana Itoïz – scénario : Wilfrid Lupano – participation de Paul Cauuet – éditeur : Dargaud)

Marrons-nous

Comme chaque année, Nicolas Vadot partage avec nous un choix de ses dessins de presse… Toute une année de réflexions dessinées ! Et une chronique, ici, où vous allez pouvoir l’écouter tout en découvrant son album…

 

 

Y a-t-il vraiment de quoi s’amuser en laissant traîner ses regards et ses réflexions sur les douze derniers mois ?…

On peut en douter, tant il est  vrai que le monde qui nous entoure, auquel on se rattache, politiquement, socialement, culturellement qu’on le veuille ou non, manque de sources de plaisir ou de simple bonne humeur!

Cela dit, l’humour étant la politesse du désespoir (une citation attribuée à bien des auteurs différents, de Breton à Sternberg, en passant par Dac…), un livre comme celui-ci ne manque bien évidemment pas d’intérêt. Il nous pousse à sourire, certes, mais aussi à réfléchir. Au travers des nombreux dessins qui le construisent, tel un récit linéaire, Vadot vulgarise, à sa manière, l’actualité que nous avons toutes et tous vécue. Non pas parce qu’il considère que nous sommes incapables de la  » saisir  » sans aide, mais, plus simplement, parce qu’il a, lui, de par son métier, une immersion totale dans les événements qui sont l’horizon de notre monde au jour le jour.

Et c’est là que Vadot, même si ses dessins sont beaucoup plus  » travaillés « , de par la couleur entre autres, que ceux de ses confrères, se révèle totalement dessinateur de presse. Bien entendu, il a des avis sur ce qu’il décide de montrer, voire d’analyser en quelques traits, en quelques mots. Mais il n’impose rien, tant il est vrai que le regard peut, certes, s’attarder sur un dessin, mais il peut aussi l’éviter en une fraction de seconde…

On parle souvent de nos jours de populisme, en oubliant que ce mot, à sa naissance, était celui d’un combat « populaire » pour une vraie liberté d’expression politique, donc de vote… Et face à un recueil de dessins politiques, de dessins, en tout cas, s’enfouissant au plus profond des réalités tristement sombres du monde de la politique, on pourrait se trouver face à un manichéisme démagogique. Un livre du style  » tous pourris « …

Il n’en est rien, et même si Nicolas Vadot nous dresse le portrait d’une société en décadence, d’une civilisation, peut-être, en déliquescence, il le fait avec humour, évidemment, puisque telle se doit d’être la marque de fabrique de tout dessinateur de presse, mais avec aussi un regard qui n’est jamais désespéré…

Nicolas Vadot: décadence…
Nicolas Vadot: tous pourris?…

 

 

La société qui est la nôtre, comme le dit Vadot lui-même d’ailleurs, est une société où il est plus important d’être reconnu que d‘être connu!…

A ce titre, on peut s’étonner que le monde des réseaux sociaux, ce monde qui bouffe de plus en plus, de jour en jour, le monde de la réalité, que cet univers de virtualités exhibitionnistes prenne une aussi petite place dans le livre de Vadot. Mais Nicolas Vadot l’aborde, malgré tout, avec ce regard qui est et reste le sien, un regard à la fois amusé et pessimiste… Lucide, donc…

Nicolas Vadot: les réseaux sociaux

Parmi tous les dessins de cet album, il en est un qui a, plus que les autres, retenu mon attention : celui que Nicolas Vadot consacre à la mort de Simone Veil. En un seul dessin, c’est toute l’existence et toute la conviction souveraine de cette grande dame du vingtième siècle qu’il nous remet en mémoire, des camps nazis à la construction de l’Europe…

Rien que pour ce dessin (mais pour tous les autres aussi…), ce livre mérite, assurément, d’être lu… relu…. Pour ne pas perdre la mémoire de ce qui fut et de ce qui pourra peut-être demain être évité !

 

Jacques Schraûwen

Marrons-nous (auteur : Nicolas Vadot –  éditeur : nicolasvadot.com)

À Coucher Dehors

À Coucher Dehors

à coucher dehors

 

à coucher dehors – © Bamboo/Grandangle

 

Une histoire réjouissante, complète, en deux volumes… Des personnages attachants… Et, dans cette chronique, une interview des auteurs !

 

 

Trois clochards sur les quais de la Seine… La tante de l’un d’eux, Amédée, meurt et lui lègue un pavillon de banlieue. Mais, pour y habiter, Amédée doit s’occuper du fils trisomique de cette femme. Et voilà nos trois compères embarqués dans des quotidiens qui n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils connaissaient jusque-là, un peu comme si l’existence, soudain, décidait de leur sourire.

Mais la vie n’est jamais parfaite, surtout pour des individus comme eux, anarchistes, marginaux, non-conventionnels et complètement amoraux.

Prie-Dieu, un des trois amis sdf, devient mystique et affiche des symboles religieux issus de toutes les religions, attirant ainsi sur la maison des attentions dont Amédée se passerait bien. Et puis, Nicolas, le trisomique qui rêve de devenir cosmonaute, disparaît…

N’allez pas croire, cependant, qu’on se retrouve ici dans une histoire édifiante, larmoyante… C’est d’humour qu’il s’agit, d’abord et avant tout, même si cet humour naît de situations et d’observations qui pourraient être réelles.

Un humour sérieux, donc, aussi, puisque le fil conducteur du scénario d’Aurelien Ducoudray se construit autour des faux-semblants, des mensonges omniprésents et sans lesquels la vie ne serait peut-être pas vivable…

Aurélien Ducoudray: les faux-semblants…

 

Aurelien Ducoudray est un scénariste prolixe et éclectique. On peut retenir de lui  » Amère Russie « , par exemple, mais aussi  » Chiens de Pripyat « , entre autres. Des thèmes très différents les uns des autres, et qui ne conjuguent pas toujours l’humour social, comme dans ce  » à coucher dehors  » !

Mais ses scénarios ont cependant quelques points communs : ceux de prendre comme cible l’universelle bêtise humaine, de démarrer ses récits à partir de ce qui est toujours une observation du vécu, et écrire en faisant se confronter des personnages très différents les uns des autres, tant physiquement que moralement ou intellectuellement. Ses trames narratives, ainsi, qu’elles soient sérieuses ou humoristiques comme ici, y gagnent, incontestablement, en intensité et en véracité…

Aurélien Ducoudray: le travail du scénariste

 

 

Cette histoire, racontée en deux tomes, est de manière évidente une fable très contemporaine. C’est aussi et surtout une aventure humaine pleine de rebondissements, d’un optimisme qui n’a rien de béat, et qui fait penser à des films comme  » Boudu sauvé des eaux « , ou même à certains dialogues d’Audiard.

La bonté n’est peut-être qu’une façade, mais c’est elle, finalement, au travers d’un humour très politique (au sens originel du terme !), qui anime les situations et les personnages.

Des personnages qui, grâce au dessin et aux couleurs d’Anlor, ont une belle existence… Cette dessinatrice, qui a déjà collaboré avec Ducoudray pour  » Amère Russie « , a un dessin tout en démesure d’expressions, avec des trognes dignes de Michel Simon ou des superbes seconds rôles des films des années 50… Démesure de visages, démesure de mouvements, aussi, éclatement des perspectives et superbe utilisation des couleurs : ce sont les marques de fabrique d’Anlor, dans ces deux livres, et c’est ce graphisme, aussi, qui donne tout son sens visuel au scénario d’Aurélien Ducoudray.

Une très belle complicité, pour une histoire qui pourrait n’être qu’édifiante mais qui se révèle passionnante, passionnée, amusante, folle, attirante, intelligente !

Aurélien Ducoudray: le travail de la dessinatrice

 

J’aime beaucoup la maison d’édition  » GRANDANGLE  » qui réussit à publier des livres intéressants, à bien des niveaux, tout en restant dans un certain classicisme de forme, graphiquement. Et quand la réussite est au rendez-vous, ce qui est souvent le cas, ce qui est indubitablement le cas ici, elle est complète et crée un vrai plaisir de lecture !

 » A coucher dehors  » est, sous ses guenilles souriantes, un récit qui peut nous faire ouvrir les yeux, à toutes, à tous, sur les réalités qui sont les nôtres, et que nous acceptons trop souvent sans oser réagir…

 

Jacques Schraûwen

À Coucher Dehors (dessin : Anlor – scénario : Aurélien Ducoudray – éditeur : Bamboo/Grandangle)